L’histoire du cinéma ne se confond pas avec celle des images. L’histoire du cinéma, ce serait peut-être toujours l’histoire d’une image absente, d’une image manquante, d’une image négative, d’une image qu’on ne voit pas, d’une image qui fait défaut, d’une image à la fois absolue (sur-visible) et ultime (qui annulera toutes les autres) qui aurait valeur de totalité, qui serait en somme la clef du visible.

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Arno Bertina

 Première partie de l’article, ici

Contrechamp

Une histoire ne semble jamais devoir s’écrire qu’en dehors d’elle-même, qu’au moment où les faits ne parviennent plus à l’épuiser, quand, en vérité, les dates cessent de lui importer, quand elle a fini par comprendre qu’elle n’a jamais eu lieu. Depuis cette présence qui peine tant à s’affirmer et cette absence qui peine tant à se faire oublier, le Baroque paraît, en effet, faire comprendre que son histoire et celles qu’il raconte, celles qu’ils disposent en intrigue notamment dans Appoggio, n’adviennent jamais véritablement.

Arno Bertina
Arno Bertina

La littérature n’arrive jamais à temps. Inlassablement et comme malgré elle, elle ne cesse de temporiser l’Histoire, d’accuser sur elle et de lui faire accuser un retard qu’aucun temps ne saurait refaire et qui, au fur et à mesure, creuse un abîme à figure de faillite et d’effondrement où le Présent semble s’éloigner de lui-même, où, d’unique et indivisible, il finit par ne plus s’appartenir non plus que véritablement exister.

Eugène et les églantines © Hervé Guibert
Eugène et les églantines © Hervé Guibert

« Tout ici semble écrit dans le langage d’un vent de dégel », s’exclamait impétueusement Nietzsche dans sa préface au Gai Savoir en une formule qui pourrait servir de préambule et de guide idéal à la lecture de Fraudeur et À la cyprine d’Eugène Savitzkaya.

Eugène Savitzkaya qui vient d’être couronné, mardi 1er décembre, par le prix Rossel, 2015, pour Fraudeur.

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Après avoir donné à la scène en 2012 le vif et inventif Nouveau Roman, Christophe Honoré est revenu cet automne au théâtre avec Fin de l’Histoire, spectacle d’une rare force dramaturgique, entre grâce joyeuse et tragédie sans retour, inspiré et réécrit depuis L’Histoire (opérette), une pièce inachevée de Witold Gombrowicz. Emmenée par la figure même du jeune Witold, poète immature et solitaire parmi les hommes, la pièce traverse le siècle et ses événements de désastre, ses errances politiques mais aussi ses débats philosophiques en autant de questionnements sur lesquels Christophe Honoré a accepté de répondre pour nous le temps d’une interview ouverte comme on dit en italien. Après ses triomphales représentations à la Colline et avant son départ en tournée, le metteur en scène et dramaturge évoque à travers une série d’images ce que, dans Fin de l’Histoire, nous voyons, et ce qui nous regarde.

James Donovan (Tom Hanks) suivi par un agent de la CIA
James Donovan (Tom Hanks) suivi par un agent de la CIA

Dans le magistral et ultime tome de La Maison Cinéma et le monde consacré au crépusculaire mais flamboyant moment Trafic de sa vie bientôt abruptement achevée, Serge Daney livre, depuis le terrible foudroiement de la pensée que la claire imminence de la mort rend inéluctable, une définition du cinéma énoncée dans un parfait cristal de vérité : « Le cinéma est l’art du présent, c’est-à-dire l’art de ce qui a été présent au moins une fois. » Force est de reconnaître, à regarder Le Pont des Espions, le dernier film de Steven Spielberg qui sort ce mercredi, qu’une telle formule du cinéma fondée sur l’expression absolue d’un sentiment du présent n’emporte aucune image, ne traverse aucun plan, n’habite aucune scène d’un film qui fait du Passé, élevée à la terrible majuscule de statue du Commandeur, sa valeur refuge, sa zone anomale, son repli ultime, son art à valeur de contresens ardent du monde : où, pour Spielberg, la salle de cinéma devient le bunker d’un cinéaste aveugle.

Écrire, ce serait désormais savoir se souvenir, ému, de la littérature. Ce serait savoir se souvenir, indéfiniment, avec pénitence, porté par une impuissance ivre d’elle-même, de ce qu’elle a pu être, du monde qu’elle a mené, des hommes qu’elle a traversé et de toutes les paroles qu’avec elle et après elle, elle aura su emporter jusqu’au dernier souffle. Car, depuis le tournant des années 1980, la littérature porte en elle son propre souvenir, sait que le Livre à venir ne lui appartient plus, qu’elle ne saura plus se convoquer qu’à la mesure de la mémoire qu’elle se donnera, doit comprendre qu’elle ne tremblera plus maintenant que de son propre désir de revenir à elle, désir réduit ainsi à devoir, indéfiniment, se reconstituer, se perpétuer dans la réminiscence, s’accomplir dans un deuil qui, à chaque page, veille, de toute sa noirceur.

« On ne peut pas parler d’histoire qui ne rende pas compte d’un déracinement » déclarait Bernard-Marie Koltès au clair matin de son théâtre en une formule qui pourrait se tenir comme l’épigraphe parfaite à la brutale et radicale beauté de Retour à Berratham, la dernière pièce de Laurent Mauvignier, récemment parue chez Minuit.

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Dans les décisives et ardentes premières pages de Critique et clinique, son bientôt ultime ouvrage, Gilles Deleuze, à la lisière crépusculaire et impuissantée de sa propre mort, se saisit de l’écriture comme d’un grand cri de vie contre le néant, défend le geste d’écrire comme ce qui rédimera le vivant devant toutes les disparitions, et déclare depuis sa coutumière vigueur que « La littérature est une santé ». Nul doute qu’une telle sentence, qui porte la littérature à ce point d’incandescence du vivant qui, coûte que coûte, veut demeurer en vie, résonne de toute sa fureur dans le splendide récit tout de roman qu’est Le Cheval de Claude Simon, enfin magnifiquement réédité par les soins de Mireille Calle-Gruber, et tout juste paru aux éditions du Chemin de Fer dans l’inventive collection « Micheline ».

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Déjà récompensé au début de la rentrée littéraire par le prix du Roman Fnac, Laurent Binet a reçu aujourd’hui le prix Interallié 2015 pour La Septième fonction du langage (Grasset). Retour sur le livre sous-titré «qui a tué Roland Barthes ?», primé 100 ans jour pour jour après la naissance du critique littéraire et sémiologue français.

En ce clair matin de novembre, le Prix Wepler – Fondation La Poste, sans conteste le plus beau prix de la saison, vient de couronner, comme à sa désormais habitude, l’un des meilleurs sinon le plus exigeant et brillant roman de cette rentrée littéraire, à savoir le titanesque d’histoires et fabuleux d’aventures Achab (Séquelles) de Pierre Senges, paru en septembre aux éditions Verticales.

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Le cocktail surgit dans l’histoire de l’humanité à l’heure où s’éveille le poème en prose. De fait, c’est en 1836 qu’un pourtant romancier Fenimore Cooper l’introduit dans un de ses fougueux romans pour désigner un breuvage aux mixtures d’alcool multiples mais en en parlant avec des accents qui sont ceux que prendra, les mêmes années, Aloysius Bertrand pour ses Gaspards de la nuit. Car le cocktail sera vite l’illustre allégorie des Gaspards de la nuit, s’offrant par sa conjugaison de liqueurs, d’aromates et de fruits savamment dosés l’expression la plus libre et la plus matérielle, sous le jour de la contingence, de l’éclatement des genres, de la circulation d’une forme dans une autre, la boisson la plus littéraire parce que, celle d’entre toutes, qui vit de cette hybridité.

Dans ses crépusculaires et si flamboyants Petits Traités, Pascal Quignard, luttant contre la modernité en entonnant son contrechant féroce, lance combien dans ses récits, le langage se retire de sa phrase, combien l’image s’y déploie comme la force fabuleuse et noire, et combien dire la Littérature, c’est comprendre que « l’image coupe l’herbe sous le pied du langage ». Immanquablement un tel aphorisme, qui défie image et langage d’un même geste, hante de son intempérance sans retour l’un des livres les plus remarquables de cette rentrée littéraire sinon de l’année, splendeur encore trop peu mise en lumière : l’incandescent premier roman de Christophe Manon, Extrêmes et lumineux paru chez Verdier.