La revue UBU : « Revendiquer une Europe humaniste, ouverte aux autres »

En prélude au 29e Salon de la Revue qui se tiendra le 11, 12 et 13 octobre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, innervent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec Chantal Boiron, rédactrice en chef de la stimuante revue UBU Scènes d’Europe/European Stages.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

UBU Scènes d’Europe/European Stages est, comme son titre l’indique, une revue de théâtre. C’est un peu le hasard qui a été à l’origine de la revue. Mais, dès le départ, cela a été un projet de journalistes. C’est Nicolas Roméas qui m’a proposé, un jour, de faire une revue avec lui. Le n° 0 d’UBU est paru en juillet 1994 pendant la Guerre de Bosnie-Herzégovine. Il s’agissait pour nous, en parlant de ce que nous connaissions le mieux, à savoir le théâtre, d’affirmer une certaine idée de l’Europe, de revendiquer une Europe humaniste, ouverte aux autres : l’Europe dont nous rêvions. C’était donc davantage un engagement politique qu’un désir littéraire même si nous sommes des journalistes, aimant écrire et épris de littérature. Si nous avons décidé de faire une revue bilingue (français/anglais), c’était pour qu’elle puisse mieux circuler à travers les différents pays européens.

Puis Nicolas Roméas est parti faire la revue Cassandre. Et Gilles Costaz est venu m’aider. Le n°1 d’UBU est paru deux ans plus tard. L’équipe de rédaction s’est étoffée de numéro en numéro.

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

On a continué à faire la revue dans le même esprit que le n°0. Il faut dire que l’Europe et le monde ne vont pas guère mieux depuis 1995 !

Pour nous, il s’agit plutôt d’une vision du théâtre que nous cherchons à défendre. Mais le théâtre, c’est de la littérature. D’ailleurs, nous publions dans chaque numéro des extraits d’une pièce récente d’un auteur contemporain, dans sa langue originale et traduits en français. Si la pièce est courte, nous la publions en entier dans les deux langues. Il est très important pour nous de faire connaître des auteurs d’aujourd’hui. Cela nous permet aussi d’introduire d’autres langues, de défendre, en particulier, des langues dites « minoritaires. Dans le dernier numéro, nous publions des extraits d’une pièce de la dramaturge grecque Maria Efstathiadi en grec et en français. On ne s’arrête pas aux ‘frontières’ de l’Union Européenne. Par exemple, nous avons consacré un numéro au théâtre algérien, en arabe littéraire et en français. Un autre, au jeune théâtre russe, en russe et en français.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

L’équipe de rédaction, je vous le disais, est principalement composée de journalistes même s’il y a aussi des écrivains parmi nous : Claudine Galea, dramaturge et romancière, nous accompagne depuis les tout premiers numéros de la revue.

Qui dit « journalisme » dit regard sur l’actualité. Mais, pour nous, l’actualité n’est pas contraignante. Elle sert de matière à notre réflexion. Le numéro se construit autour d’une thématique que nous définissons, débattons, précisons ensemble en réunion de rédaction. Ce qui nous intéresse, c’est de traiter cette thématique à travers des auteurs, des metteurs en scène, des artistes que nous aimons et dont nous suivons le travail. Il ne s’agit jamais de courir après l’actualité : s’il le faut, on prend de la distance par rapport à elle. Par exemple, on peut aborder la thématique dans la perspective du temps passé, se référer à des artistes aujourd’hui disparus (Antoine Vitez, Patrice Chéreau…) que nous admirions.

Il y a plusieurs numéros qui me tiennent à cœur ou bien je dirais par boutade : celui qui est à venir et qu’il reste à inventer. En tout cas, il m’est plus facile de dire quelques mots sur notre dernier numéro qui a pour thème : « Montre moi ton réel ». C’est Jean-Pierre Thibaudat qui en a eu l’idée lors de la réunion de rédaction. Et, on a interrogé des artistes qui ont cette préoccupation du réel mais avec des esthétiques très différentes : Milo Rau, Marion Siéfert, Michel Deutsch, Pauline Bureau, David Geselson, Emmanuel Meirieu, Judith Davis, Alain Platel, Jean-Paul Wenzel… Dans ce numéro, il y a également une belle rencontre entre Claudine Galea et Maria Efstathiadi, deux écrivaines liées par l’amitié. Et, un focus consacré au cinéaste/metteur en scène russe Kirill Serebrennikov, toujours sous contrôle judiciaire dans son propre pays.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que tout revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

Je ne sais pas si ce dont nous parlons « n’aurait peut-être pas été aperçu » si effectivement nous n’en avions pas parlé. Ce serait un peu prétentieux, je crois, de dire ça. On parle de ce qu’on aime, sans s’autocensurer et sans chercher à parler de ce dont tout le monde parle, ou se croit obligé de parler. Sinon, on finirait par contribuer à renforcer une pensée et une parole uniques, qui sont de plus en plus dominantes parce quelles sont aujourd’hui propagées par les réseaux sociaux et ça, ça me paraît dangereux. C’est le risque du vide. Dans l’équipe de rédaction, nous n’aimons pas tous les mêmes artistes, ni les mêmes auteurs. Nous n’avons pas les mêmes idées. Nous ne sommes pas toujours d’accord. Et, ce qui me semble justement très important c’est qu’un rédacteur puisse défendre son point de vue, ses convictions, faire partager au lecteur ce qu’il aime même si les autres ne sont pas du même avis que lui. S’il a cette liberté, le rédacteur pourra alors très bien faire «  revenir » une idée, nous faire redécouvrir par exemple un spectacle, un artiste qu’on n’aurait pas su voir ou qu’on aurait « mal vu » sans lui. À côté duquel on serait passé par manque de curiosité ou de sensibilité, par snobisme ou je ne sais quoi. Une revue doit être un espace, un temps pour la pensée, en toute liberté.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Faire une revue papier, c’est évidemment une forme de résistance. À l’ère du « tout numérique », nous sommes une espèce en voie de disparition, on nous prend (fréquemment) pour des gens ringards, hors de la modernité… Bref, pour des dinosaures ! Mais elle est où la modernité ? Personnellement, je reste persuadée qu’on ne lit pas de la même façon un texte imprimé sur du papier et un texte publié sur le Net. Essayez de lire Le Bleu du ciel de Georges Bataille, L’Écrivain, son « objet »  du philosophe tchèque Jan Patočka, ou un poème de Rimbaud sur votre ordinateur ou votre liseuse. Ce n’est pas la même lecture. Et ce qui est plus grave, ce n’est pas la même compréhension. Cela ne peut être ni le même temps, ni la même qualité de lecture. Ce n’est pas non plus le même plaisir. Je ne lirai jamais Rimbaud sur le Net… Sauf s’il s’agit de vérifier un vers pour faire une citation parce que « ça ira plus vite ». Mais ce ne sera pas de la lecture. On pense à Patrick Modiano qui continue d’écrire sur du papier, avec un stylo. Il le dit : on ne peut pas raturer sur la page de l’ordinateur. On efface.

C’est vrai qu’il y a aussi tous les problèmes économiques, de plus en plus prégnants, qui vous « bouffent » la vie. In fine, à cause de tout ça, je dirais que c’est d’abord une question d’énergie et de désir. Si vous n’avez plus l’énergie, il faut arrêter. En revanche, s’il y a geste politique, il est d’abord dans ce qui est dit, dans ce qui est écrit, dans ce que l’équipe de rédaction défend dans la revue.