Revue Jef Klak : « Chercher le politique là où on ne le voit pas forcément »

En prélude au 29e Salon de la Revue qui se tiendra le 11, 12 et 13 octobre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, innervent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec l’une des meilleurs revues du moment : Jef Klak.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

L’histoire de la revue Jef Klak est avant tout celle d’un collectif de personnes qui, pour la plupart, s’étaient rencontrées autour de luttes politiques (entre autres, autour du livre et de ses métiers, avec le collectif 451 ; des chômeur·es ou précaires, ayant participé à la Coordination des intermittent·es et des précaires d’Île-de-France ; ou encore, d’autres luttes liées à des territoires, comme celles de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et des squats à Montreuil). Nous partagions le désir de créer un objet éditorial à très nombreux·ses. Parmi nous, certain·es avaient déjà une pratique de l’écriture et de l’édition (dans CQFD, Z ou Article 11, par exemple), mais il ne s’agissait vraiment pas de la majorité. Nous venions d’horizons assez divers – de l’éducation populaire, des mathématiques, de la biologie, des sciences sociales, du cinéma, du son, etc. Et cette composition n’a jamais cessé d’évoluer au gré des rencontres, de nouvelles luttes, des départs…

Le désir s’est assez vite précisé de ne pas traiter frontalement des thématiques politiques – comme « le féminisme », « le racisme », « le travail », etc. –, mais plutôt de chercher le politique là où on ne le voit pas forcément, à partir d’enquêtes et d’entretiens abordant des sujets quotidiens, insolites, anodins, mais aussi formes littéraires – nouvelles, poésie – et des chroniques autour d’objets culturels pop (comics, musique, cinéma, séries…). Nous voulions aussi produire un bel objet, avec un travail assez poussé autour de l’image, du graphisme, mais aussi de la création sonore.

Si Jef Klak a pu être pour certain·es un moyen d’expression, de création et d’écriture alors même que ces activités se précarisent, la revue est surtout le lieu d’élaboration d’une pensée et d’imaginaires collectifs. « Être écrivain » a indubitablement moins compté que l’idée d’écrire, de lire et de débattre ensemble, sur des temps longs. Et si certain·es parmi nous ont écrit des livres, une attention particulière est portée à ce que des voix moins habituées à la plume puissent s’exprimer dans nos pages. Nous pouvons accompagner un texte fragile, mais que nous jugeons intéressant, le temps nécessaire pour qu’il aboutisse, ou enregistrer le récit de quelqu’un·e, pour en faire ensuite un papier – en essayant toujours de nous écarter du témoignage (qui fournit des preuves, où celles et ceux qui le livrent apparaissent souvent comme interchangeables, au fond), et d’être au plus proche de la singularité d’une parole et d’une expérience, ouvrant des possibles d’émancipation. Dans notre cinquième numéro, « Course à pied », par exemple, nous avons enregistré le récit d’un homme sans papiers, placé en Centre de rétention administrative, qui décrivait les stratégies individuelles ou collectives développées pour éviter l’expulsion du territoire français. Cela a donné lieu à un texte, intitulé « Comment rater l’avion », sans conteste très dur, mais aussi qui déploie une langue et une force propres – ouvrant à autre chose qu’un récit stéréotypé de l’exil…

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Une des convictions qui a nourri la conception de la revue était que la littérature (et avec elle les questionnements esthétiques, les image, la création sonore) avait toute sa place dans une revue politique, qu’elle avait une donne à jouer au sein de ce qui s’est proposé comme un montage d’articles et d’entretiens de sciences humaines, d’enquêtes sociales, de récits. Si de fait, c’est ce sens du montage qui est mis en avant dans le sous-titre (controversée !) de la revue, et si ses pages sont ouvertes aux poètes et aux écrivain.es, et autres aux jeunes plumes du master de création littéraire de Paris 8, pour autant la littérature n’est pas l’objet d’un projet ni d’un discours consensuel dans le collectif. La fabrication de la revue en revanche, convoque à la fois une démarche et une attention littéraires qui s’étendent à tous les textes quel que soit leur type. On peut dire que la pratique est en avance sur le discours (même si dans le tout dernier numéro est apparue pour la première fois une réflexion sur ce qu’on a appelé nos politiques d’écriture) : le jeu avec la comptine, contrainte oulipienne, mais également la manière dont toutes les images sont susceptibles d’être débattues, le soin porté au statut des voix, les efforts pour les désassigner (ne pas faire du témoignage une preuve, par exemple, travailler avec læ contributeur·ice qui n’a pas d’habitude d’écriture à la précision et à la justesse de son texte, forcer l’universitaire à élaborer une autre adresse), l’attention au style et à ses enjeux, ou encore les espaces d’écriture collective qui nous autorisent à publier des textes aventureux et fragiles.

Peut-être que le collectif tend d’une certaine manière à démobiliser la littérature comme institution pour permettre plus largement à une pratique littéraire de se déplier sur l’intégralité de ces pages.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

La comptine Trois p’tits chats fait loi ! Elle s’est imposée au moment de la conception de la revue comme un jeu : chaque segment de la comptine lance un numéro différent : marabout, bout d’ficelle, selle de ch’val… Cette contrainte impose de fait une mise à distance de l’actualité sans être un piège car le thème n’est pas un donné, il ne précède pas la construction du numéro. Si la comptine donne une idée, celle-ci est souvent polysémique et équivoque. Ce sont nos discussions qui transformeront l’expression en un thème – qui est conçu davantage comme un problème que comme un motif –, et qui feront émerger une ou des questions qui lanceront le travail. Le temps de l’élaboration joue aussi : nul n’avait envie au début de la préparation de « Course à pied » de passer un an à parler de jogging. De la comptine au thème, ce sont un ensemble d’envies divergentes, celles dont on fait le pari qu’elles pourront tenir ensemble, qui vont nourrir des axes que l’objet final articulera.

« Pied à terre », par exemple, sorti le 26 septembre dernier, s’est construit autour de trois verbes : arriver, se poser, revenir. Enquêtant sur les lieux qui nous sont précaires, provisoires, intermittents ou non familiers, le numéro raconte en creux ce qui est en tension, en lutte dans le rapport au chez soi, le besoin de repère mais aussi la possibilité ou la violence de s’approprier un endroit. Nous nous sommes intéressé·es notamment aux situations de débarquement, ce que veut dire s’imposer sur un territoire, dans quoi met-on les pieds. Nous nous sommes demandé, par exemple, avec l’historienne Isabelle Merle, comment des français d’origine modeste au XIXe siècle sont devenus colons en Nouvelle Calédonie. Ou encore, en compagnie du roman American Gods de Neil Gaiman, nous avons tenté de comprendre si les dieux du Vieux Continent accompagnant les immigré·es dans le Nouveau Monde arrivaient à prennent racine avec elles et eux. Nous sommes aussi allé·es chercher des archives, des documents qui attestaient de tentatives s’arroger des espaces imprévus, non institutionnalisés : revendiquer une vie dans la rue dans les pages d’un journal de sans abris de Baltimore, un banc public quand on est un jeune prolétaires milanais en 1975, réclamer des espaces communs et des squats à Montreuil en 2009.

Ce dernier numéro est un peu différent des précédents puisque nous avons pris au mot la comptine : après 6 ans d’existence et 5 numéros, nous nous sommes posé·es et nous avons mené une autoenquête. L’angle adopté a été notamment celui d’un collectif au travail – à savoir, Jef Klak comme un ensemble de personne produisant une œuvre commune. Cependant, nous nous sommes aussi intéressé·es aussi aux rôles endossés (joués, évités…!) par les membres du collectif, décrits au moyen d’un détournement des cartes magic. Nous avons aussi esquissé une histoire de la revue au carrefour des désirs et des matérialités du collectif qui la produit.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que toute revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

Ce serait assez difficile de donner un contenu à cette réponse, mais nous pourrions plutôt parler d’un mouvement qui fait revenir des objets, des sujets qui nous intéressent sous une certaine lumière. Dans Jef Klak nous tentons de revoir, de mieux regarder des pratiques au plus proche des pratiques elles-mêmes, en abandonnant les visions surplombantes et ce que nous imaginons savoir d’avance sur elles. Il nous importe de regarder le monde un peu « au ras des pâquerettes », et d’être surpris·es par lui. Par exemple, dans « Ch’val de course », nous avons interrogé le philosophe des jeux vidéo Mathieu Triclot. Bien sûr, nous connaissions l’histoire assez militaire de ce phénomène, aussi bien que ses implications marchandes et de contrôle, mais nous voulions comprendre aussi l’expérience esthétique vécue par les gamers, ce qu’ils et elles en tirent – sans nous dire d’emblée que ces joueur·ses sont « aliéné·es ». Il en va de même pour un entretien avec le sociologue Nicolas Marquis qui s’est intéressé aux lecteurs et lectrices de développement personnel. Au lieu de repousser d’un rire narquois cette littérature, il nous a invité·es à interroger plutôt le monde qui l’a rendu si populaire et essentielle au regard d’un nombre considérable de personnes. L’idée serait peut-être de faire revenir, de convoquer des luttes ou des pensées politiques aux côtés de pratiques et d’objets forcément impurs, traversés par des contradictions et donc intéressants, bouleversants – au croisement de tout cela, comment nous bricolons des formes d’émancipation.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Le geste politique à l’origine de Jef Klak réside selon nous bien plus dans son élaboration collective et dans son contenu. L’économie de la revue est au contraire le signe et la conséquence d’échecs politiques : nous en voulons pour exemple les milliers d’heures de travail non rémunéré nécessitées par chaque numéro, ainsi que l’identité du seul réel bénéficiaire économique de cette activité, notre diffuseur-distributeur. La résistance consisterait non pas à accomplir cette activité malgré le manque de rémunération, mais plutôt à combattre cet état de fait, à s’assurer que tou⋅tes les travailleur⋅ses de la chaîne du livre soient correctement rémunéré⋅es et que, par ailleurs, tout lecteur ou lectrice dispose des moyens de se procurer les contenus culturels et politiques qui l’intéresse.