Romain Bertrand : « C’est cela, le Banquet de Lagrasse: un lieu où l’on risque une parole »

Un des événements majeurs de cet été fut indubitablement « Qui a fait le tour de quoi ? 20 mn avec Magellan » de Romain Bertrand. Prononcé au désormais incontournable Banquet d’été de Lagrasse, sur les coups de 19h19, dans la chaleur vespérale des Corbières, ce remarquable feuilleton historique, beau comme du Conrad, a fait revivre chaque soir devant un public conquis le premier tour du monde par Magellan. Diacritik ne pouvait manquer de vous faire partager cet événement en revenant, le temps d’un grand entretien, en compagnie de Romain Bertrand, auteur avec Le Détail du monde d’un des grands essais de l’année, sur l’énergie particulière du Banquet de Lagrasse qui en a autorisé l’écriture et sur la pratique de l’historien qui, comme il le dit ici, montre que « loin d’atténuer ou d’altérer le propos historiographique, le travail littéraire le renforce ».

Ma première question porte sur la genèse de « Qui a fait le tour de quoi ? 20 mn avec Magellan », l’époustouflant texte que vous avez lu chaque jour à Lagrasse durant le Banquet d’été. Comment est née en vous l’idée de consacrer un récit au navigateur Fernand de Magellan ? A la faveur de quelles circonstances ? S’agissant toujours de la genèse de votre récit, on le sait nourri de nombreuses lectures et d’une importante bibliographie. Existait-il, à ce titre, une scène ou une image dans ce que vous avez pu consulter que vous aviez envie de mettre particulièrement en lumière ?

C’est au fil d’une discussion avec certains des organisateurs du Banquet, à Séville où je réside actuellement, que s’est fait jour le projet de raconter l’expédition de 1519-1522 – ce que l’on appelle ordinairement le « premier tour du monde » – d’une façon un peu particulière. Chaque soir, 5 jours durant, à 19h19, 20 minutes pour évoquer celui qui est mort en 1521. La chose ne s’est évidemment pas décidée complètement au hasard. Cela fait déjà près d’une dizaine d’années que je m’intéresse au « dossier Magellan », que je lis et relis les principales sources qui nous renseignent sur l’expédition : le récit-amiral d’Antonio Pigafetta, le routier de Francisco Albo, le carnet de voyage de Ginés de Mafra, les dépositions des mutins du San Antonio, les témoignages de marins recueillis par Pierre Martyr d’Anghiera, tel segment des chroniques de Joao de Barros et de Gaspar Correia, etc. (La plupart de ces sources ont été récemment traduites en français et colligées dans un recueil publié sous le titre Le Voyage de Magellan (1519-1522) chez Chandeigne, 2019). Ce sont des sources connues, qui ont été souvent éditées, mais qu’il faut inlassablement scruter, comme une scène de crime, à l’affût d’une discordance.

Puis il y a, concernant la seconde partie de l’expédition, des sources sud-est asiatiques, qui sont souvent plus tardives mais qui jettent une toute autre lumière sur certains évènements, comme la Sejarah Melayu (« L’Histoire des Malais »), qui date de 1612 mais qui donne de la conquête de la ville de Malacca par Albuquerque en 1511 – à laquelle prit part Magellan – une vision très différente des sources portugaises. Là où les Portugais se félicitent de leur propre courage, les scribes malais ne voient que tricherie, ruse malveillante. Les Portugais surnomment Albuquerque « Le lion des mers » ; les Malais en font tout au plus un renard. Et aucun ensemble de sources n’est plus « vrai » qu’un autre : ils obéissent à des critères de véridicité dissemblables. Ces sources forment donc un damier de vérités. Il faut les disposer toutes devant soi et accepter de passer sans cesse des unes aux autres, de les considérer avec une même curiosité et, surtout, une même charité – c’est-à-dire de leur faire crédit d’une égale cohérence. Et pour cela, il faut accepter de voyager léger, se délester de ses certitudes, ne pas croire d’entrée de jeu sur parole les sources européennes.

Ce qu’il y a de particulièrement fascinant avec Magellan, c’est que, s’il est l’un des « découvreurs » les plus célèbres, il est aussi celui qui nous a légué le moins de mots. Colomb, Cortés ont noirci des centaines, sinon même des milliers de pages, mais nous ne possédons presque rien qui ait été écrit de la main de Magellan – un testament, quelques documents de bord. C’est ce contraste entre une vie majuscule, érigée en symbole d’héroïsme et de détermination, tout particulièrement par Stefan Zweig, et des traces textuelles infinitésimales qui a d’abord éveillé ma curiosité. Puis, les temps forts du voyage se situent en Asie du Sud-Est, aux Philippines et dans les « îles aux épices » de Ternate et Tidore, et il se trouve que je suis un historien de cette portion de la planète, et que mes travaux m’ont déjà mené sur les lieux qu’évoque Pigafetta – à Malacca, à Cebu, au Timor, etc. L’enquête que je poursuis à l’heure actuelle sur un petit fonctionnaire colonial britannique me conduit même régulièrement sur la côte nord-est de Bornéo, au Sabah, en bordure de la mer de Chine du Sud, c’est-à-dire là-même où ont croisé les vaisseaux de la flotte de Magellan en 1521.

Je connaissais donc bien, en effet, la bibliographie consacrée à Magellan, en France aussi bien qu’au Portugal et en Espagne. Qui plus est, le fait de travailler à l’Archivo General de Indias, à Séville, là où sont conservés les documents traitant des grands voyages de découverte du XVIe siècle, m’a donné la formidable opportunité de pouvoir en apprendre plus sur tel ou tel personnage « secondaire » de l’expédition, par exemple sur ces deux gamins du petit village d’Ayamonte, Francisco et Martín, qui s’embarquent comme mousses, l’un sur la Trinidad, l’autre sur la Victoria, et qui meurent tous deux à l’autre bout du monde, à Malacca – mais à quelques années d’intervalle. L’historien est un être gourmand, gourmand d’histoires, et j’avais pour ainsi dire un entrepôt de friandises à mon entière disposition. A l’origine de « Qui a fait le tour de quoi ? », il y a donc, comme souvent, la rencontre entre quelque chose qui m’habite depuis longtemps et la proposition de lui donner corps d’une façon singulière, en un lieu et un temps donnés, en l’espèce à Lagrasse. Et le Banquet d’été, c’est un moment très particulier, un moment suspendu ; le public y est exceptionnellement exigeant et attentif. On y croit puissamment, et presque magiquement aux pouvoirs de la langue. C’est tout l’inverse du brouhaha ordinaire : pendant une semaine, chaque mot compte.

Parmi les scènes marquantes tirées de mes lectures, et sur lesquelles je souhaitais m’arrêter, il y avait bien sûr la mort de Magellan sur l’îlot de Mactan, telle que croquée par Pigafetta, et qui est devenue l’un des motifs-clefs de sa légende et l’archétype des rencontres qui tournent mal. Mais il y avait aussi des épisodes moins connus ou moins fréquemment glosés, comme l’arrivée des survivants à Tidore, aux Moluques : des marins épuisés, émaciés et édentés, qui, pris de la folie du profit, se mettent à troquer leurs derniers habits, leurs chemises et même leurs braies, contre des poignées de clous de girofle et de noix muscade. Des hommes loqueteux, dansant à demi-nus sur le pont d’une nef rongée par les tarets, les mains pleines d’épices : tout est dit dans cette scène grand-guignolesque. Il n’y a rien à ajouter, ni fiction ni commentaire.

Ce qui m’a beaucoup intéressé, aussi, c’est le destin des survivants : ces 35 hommes de la Trinidad et de la Victoria qui reviennent à Sanlúcar de Barrameda [l’avant-port de Séville] à l’automne 1522. Que se passe-t-il lorsqu’on a « fait le tour du monde » mais que l’on ne possède toujours ni fortune ni armoiries ? Lorsque Ginés de Mafra retourne dans son village natal, à Palos de la Frontera, en 1527, après avoir été capturé par les Portugais aux îles Moluques, il apprend que sa femme, le croyant mort, s’est mise en ménage avec un autre. Il lui intente un procès mais, surtout, il repart pour les Indes, les Indes occidentales : en 1535 il est pilote au Guatemala. L’image de cet homme contemplant sa vie détruite par son absence, puis faisant son baluchon pour aller narguer une deuxième fois l’océan, m’a longtemps arrêté. Elle résume bien une idée a priori surprenante, mais confirmée par les archives : les grands voyages ne finissent jamais. Des décennies durant, leurs effets se font sentir sur les existences ordinaires, celles des mousses et des marins qui ont permis l’exploit mais que la légende a congédiés. Il faut beaucoup de « vies minuscules » pour faire un grand nom – il en a fallu 242 pour faire Magellan.

Ce qui n’a pas manqué de frapper chacune et chacun à l’écoute de votre Magellan, c’est combien, en définitive, il ne raconte pas tant l’histoire de Magellan que celle, bien moins mise en évidence, de son esclave malais, Enrique, l’homme, pourrait-on dire, de la trahison.

En quoi était-il déterminant pour vous de redonner à Enrique sa pleine lumière ? En quoi aimanter le récit autour d’Enrique est-elle une manière affirmée de pratiquer ce que vous aviez pu nommer une histoire à part égales, une manière de mettre en œuvre l’histoire de manière démocratique, à rebours de tout ethnocentrisme ? Est-ce pour vous une manière de faire se rencontrer à nouveau Orient et Occident ? En quoi Enrique vous permet-il ainsi de présenter, comme vous le diriez, une autre histoire ?

En Europe, et tout spécialement en Espagne où s’ouvre cette année le cycle fiévreux des commémorations du « cinquième centenaire du premier tour du monde », la question est invariablement de savoir qui, de Magellan ou de Sebastian Elcano qui lui succède de facto à la tête de l’expédition, est le « premier homme à avoir fait le tour du monde ». Le seul enjeu de cette querelle puérile, c’est de savoir si la gloire de l’entreprise doit rejaillir sur un natif du Portugal – Magellan – ou bien sur un Basque : un Espagnol « de pure souche ». C’est en soi une belle illustration des concurrences nationalistes auxquelles le récit public des « Grandes découvertes » donne lieu depuis des siècles.

Mais en Asie du Sud-Est, c’est-à-dire en Malaisie et aux Philippines, le véritable héros de l’histoire n’est pas un Européen, mais un Malais : Enrique. Magellan l’a pris à son service lors de son premier séjour en Asie, au lendemain de la conquête de la capitale du sultanat de Malacca, en 1511, puis l’a ramené avec lui à Lisbonne en 1513, et pour finir l’a emmené avec lui sur la nef-capitane en 1519. La rencontre des Indiens du Brésil, l’errance apeurée le long des côtes de l’Argentine, la découverte du Détroit, la traversée du Pacifique : Enrique a tout vécu. Selon Pigafetta, c’est lui qui trahit les Espagnols à Cebu en avril 1521, au lendemain de la mort de Magellan, en convainquant le rajah du lieu, Humabon, d’empoisonner les survivants lors d’un banquet maudit qui a des allures de « noces pourpres », puisque 26 personnages y périssent d’un seul coup. Mais selon d’autres témoignages, c’est parce que les Espagnols abusaient des femmes indigènes que le rajah se serait décidé à se débarrasser d’eux. Enrique n’est donc un « traître » que pour Pigafetta : pour d’autres il n’est pour rien dans le massacre de Cebu, et pour d’autres encore – les nationalistes philippins et malaisiens des années 1950 – c’est même le « premier héros national », celui qui, ayant compris de quelle dévastation les Espagnols étaient porteurs, aurait choisi de tout faire pour stopper net leur progression en Asie. Et le fait demeure que si Enrique est parvenu à regagner sa terre natale – la péninsule malaise – après avoir déserté à Cebu, alors c’est bien lui, et non un Européen, qui a, le premier, « fait le tour du monde ». Il n’y a rien de particulièrement audacieux à risquer cette hypothèse, et pourtant elle garde quelque chose de profondément scandaleux pour les thuriféraires de la légende dorée de l’expansion européenne : ceux pour qui l’Europe, et l’Europe seule, a eu le privilège et le bénéfice de l’exploration du monde.

Or le projet d’« histoire symétrique » énoncé et mis en œuvre dans plusieurs de mes ouvrages vise précisément à redonner une égale dignité narrative à l’ensemble des acteurs de ces situations de contact entre sociétés distantes. Et c’est bien une autre histoire qui surgit lorsque l’on donne la parole aux « indigènes » – non pas lorsque l’on parle à leur place, mais quand on se contente de les écouter, de leur prêter la même attention qu’aux conquistadors espagnols ou aux marchands hollandais. Avec Enrique, c’est tout le monde malais qui trouve sa place dans le récit : un monde d’une incroyable densité, qui précède et excède de toutes parts les présences européennes. C’est un autre fil d’historicité qui surgit, et qu’il faut suivre jusqu’au bout, de l’océan Indien à la mer de Chine. La vérité vécue des situations de contact est par définition plurielle : on ne s’en approche qu’en en tramant un récit choral. Il suffit d’ouvrir plus large les portes du récit, d’élargir la focale de la description, pour qu’une image bien différente de la situation apparaisse, et que l’illusion de la rencontre en face-à-face et à huis clos entre l’Européen héroïque et l’Indigène mutique vole en éclats. Il faut en quelque sorte pratiquer une histoire en contre-plongée, éclairer les à-côtés et les accotements. L’histoire des « découvertes » et des colonisations accorde d’ailleurs une importance croissante aux « intermédiaires indigènes » comme Enrique (cf. L’Exploration du monde. Une autre histoire des Grandes découvertes, à paraître au Seuil en octobre). Ce qui est bel et bon, à condition de se souvenir qu’il faut deux mondes au moins pour faire un intermédiaire, et que les Européens n’étaient que des acteurs parmi d’autres. Ils ne sont jamais devenus d’emblée le point de mire des regards et des imaginations asiatiques.

De manière plus large, dans Le Détail du monde, vous affirmez dans une forte formule que « le réel, c’est ce qui reste après deux regards. » Quels seraient ici, pour vous, les deux regards que vous mettez en jeu ?

Cette question de la multiplication des « regards » est plus complexe qu’il n’y parait de prime abord. Parce que la question n’est pas de savoir qui regarde, mais ce qui est vu. Il ne suffit pas de doubler un récit ibérique d’un témoignage asiatique, de fournir un « contrepoint indigène » au propos européen pour changer radicalement la donne du récit. Car c’est encore faire trop d’honneur aux sources européennes que de leur laisser donner le ton de l’histoire, comme si leurs chronologies et leurs causalités étaient nécessairement vraies – et que les sources extra-européennes n’étaient, elles, que des variations fantaisistes sur le réel. En fait, les différents acteurs en présence n’avaient pas du tout la même idée de ce qui importait, de ce qui faisait date, c’est-à-dire de ce qui était digne de narration et de remémoration. Pour les Européens, leur arrivée en Asie est en elle-même un fait capital. Mais pour les insulaires des Philippines ou de Bornéo, qui voyaient défiler depuis des décennies des centaines de navires indiens et de jonques chinoises dans leurs ports, l’apparition de quelques vaisseaux espagnols en piteux état n’avait rien d’un évènement crucial. Si l’on suit leur regard, ce n’est pas l’Europe que l’on aperçoit, mais l’empire des Ming, les royautés du sous-continent indien et La Mecque – parce que l’islam s’implante depuis le XIVe siècle d’île en île en Asie du Sud-Est. Plutôt que de multiplier les points de vue, il s’agit donc de faire peser plus lourd dans la balance du récit ces mondes que les Européens n’évoquent qu’à demi-mot, de façon brumeuse : de leur rendre, pour citer Jean Tardieu, « leur moitié de pierre ». Et pour ce faire, il faut trouer le récit de voyage européen de descriptions empruntées au savoir orientaliste, le miter de réalités extra-européennes qui lui échappent et qui ébrèchent sa tranquille assurance, laquelle n’est jamais que le masque d’une arrogance.

Le rajah de Cebu, Humabon, n’est par exemple présenté dans les sources espagnoles que comme un roitelet cruel et versatile, qui un jour accepte les larmes aux yeux de se convertir au christianisme, et le lendemain fait mettre à mort sans ciller ses parrains de baptême. Mais ce que l’histoire et l’archéologie des Philippines nous enseignent, c’est qu’à cette époque, dans les premières décennies du XVIe siècle, les sociétés politiques côtières des Visayas [la partie centrale de l’archipel philippin] sont engagées de très longue date dans des échanges politiques et économiques avec le reste du monde malais et avec la Chine impériale. Ce ne sont pas des isolats culturels mais les maillons d’un vaste ensemble eurasiatique. Ce qui veut dire deux choses : d’une part que les rajah philippins étaient habitués à adopter, fût-ce pour des raisons de courtoisie diplomatique ou d’intérêt commercial, des bribes de ritualités et de croyances étrangères ; de l’autre qu’ils étaient en compétition les uns avec les autres pour capter la manne du grand négoce maritime, et que cela créait localement des conditions d’instabilité politique, et même de rivalité guerrière. Le comportement du rajah Humabon s’explique donc par quantité de données historiques : il n’est probablement pas le personnage falot et inconstant que peint Pigafetta. En faisant peser plus lourd dans le récit l’histoire du monde philippin, on déchire la toile de gaze de l’interprétation européocentriste, selon laquelle l’Europe, et l’Europe seule, a la capacité à influer sur le cours de l’Histoire.

Ce qu’il ne faut pas oublier également d’évoquer, c’est la manière dont, chaque soir, au Banquet, votre Magellan était présenté. Assis sous un des grands arbres, vous lisiez, soir après soir, devant un public grandissant, les différents épisodes de votre texte. Ma question ici sera double, et portera sur la manière dont votre texte est indissociable du Banquet où il a été dit. Comment avez-vous procédé pour, d’une certaine manière, feuilletonner votre récit ? Quels sont les textes que vous avez pris pour modèles dans ce feuilletonnage, très frappant dans ses dramatisations et ses suspensions comme le public le remarquait chaque soir ?
Enfin, chaque soir, on a senti chez vous une joie certaine à prononcer votre texte. Vous m’aviez alors dit que votre texte était travaillé pour l’oral et que, s’il était publié, il prendrait une autre forme. Comment l’avez-vous ainsi travaillé pour le Banquet ?

L’idée, tout à fait expérimentale et pas du tout parfaitement conceptualisée, était de mettre à profit des formes textuelles anciennes, de jouer avec elles jusqu’au point-limite du pastiche et de la parodie. Je me suis inspiré de ces feuilletons d’exploration que l’on pouvait lire à la fin du XIXe et au début du XXe siècle dans des revues comme Le Monde illustré ou la Revue des voyages, émaillés d’illustrations tout en bistres et qui narraient les conquêtes coloniales sabre au clair. Mais je me suis aussi nourri de romans d’aventures, notamment ceux écrits dans une veine conradienne. Ces formes textuelles ont deux avantages. D’abord elles sont parfaitement reconnaissables : elles créent, chez l’auditeur, des horizons d’attente et d’écoute ; par le jeu de la mémoire de la langue, elles suscitent des mouvements émotionnels spécifiques. Ensuite, elles offrent une panoplie d’outils de scansion et de techniques de suspense qui permettent d’« oraliser » une narration sur le modèle du conte ou du récit de taverne. C’est le médecin colonial qui, entre deux gorgées d’alcool, fait récit de ses années malaisiennes sur le pont du steamer dans Amok de Stefan Zweig, le Marlow placidement lucide du Cœur des ténèbres, ou encore le vieux marin « aux yeux étincelants » de Coleridge : un ton faussement distancié, une manière presque badine de dire des choses affreuses, mais sans jamais s’en exempter. Il s’agit du coup d’une sorte d’anachronisme par la bande : parler en 2019 de ce qui s’est passé au XVIe siècle avec une syntaxe et un vocabulaire 1900. D’ailleurs je me suis souvent dit, sans jamais m’y risquer, que la meilleure manière de faire pleinement ressentir à un lecteur contemporain la superbe brutalité de la langue des conquistadores, leur insatiable faim, consisterait à les faire parler à la façon de Bardamu ou d’un gamin de Calaferte.

Puisqu’il fallait raconter sous forme d’épisodes, donc « tenir en haleine » l’auditoire, j’ai égrené des indices en « zoomant » sur certains détails, étoffé de soir en soir des personnages secondaires avant de les faire passer au premier plan, etc. Mais je n’ai rien inventé, jamais. Au contraire, j’ai beaucoup cité mes sources. Philippe Jaccottet disait : « Ne rien expliquer, mais prononcer juste ». Et d’ailleurs il y avait la contrainte de la scansion, puisque tout cela devait être dit, et même clamé « haut et fort » – dans un micro, sous un arbre, en plein vent, avec en arrière-fond, parfois, le bruit des camionnettes ou des aboiements. Il fallait donc des phrases courtes, peu d’incises et d’apartés, un rythme ternaire, le tout saupoudré ici et là de quelques assonances. D’une certaine manière, il fallait chanter et déchanter en même temps.

Le pastiche, d’ailleurs, c’est un exercice étrange. S’il faut pousser à l’extrême les codes d’un genre, ce n’est pas seulement pour en dévoiler les artifices, mais aussi pour en faire éprouver de manière plus réflexive la puissance d’emprise. Lorsque je rédigeais les premiers épisodes, j’avais souvent à l’esprit un roman de Céline Minard qui m’a beaucoup marqué : Faillir être flingué. Au début, c’est presque une caricature, le trait est sans cesse forci, tout y est de ce qui fait un western spaghetti : les Indiens aux noms à rallonge, les colts luisants, le saloon aux tables poisseuses, les tumbleweeds qui roulent le long des allées poussiéreuses, etc. On se dit qu’on n’y croira jamais, on fait celui qui n’est dupe de rien : les ficelles sont trop grosses. Et puis on est pris dans les griffes de la narration, on se laisse emporter par le récit, et 200 pages plus loin on se retrouve tout penaud, pris en flagrant délit de croyance et d’émotion. Et là, une fois le livre refermé, on a l’impression d’entendre l’auteure dire d’un ton narquois : « Je vous ai bien eu, hein ? ». Mais on n’a pas vécu tout ça pour rien : maintenant on sait comment on se fait avoir. Je crois que je tendais, dans de bien plus modestes proportions, vers ce genre de dispositif. Je ne voulais pas que l’on mette à distance le récitatif des « Grandes découvertes » sans avoir préalablement fait l’expérience de son efficace, pour que l’on ne puisse pas se dire un peu trop complaisamment : « Moi, je ne me ferai jamais avoir ». On peut toujours se faire avoir : l’européocentrisme est une maladie récidivante. Et je dois dire que c’était un travail d’écriture tout à fait passionnant.

Il faut encore souligner que ces techniques narratives ne sont absolument pas contraires au souci de montrer comment se fabriquent les vérités de l’historien. Loin d’atténuer ou d’altérer le propos historiographique, le travail littéraire le renforce. J’ai parlé d’indices, et ce n’est pas un hasard si triomphe depuis une quinzaine d’années, en sciences sociales, ce que Carlo Ginzburg a appelé le « paradigme indiciaire ». Le modèle de l’enquête, de la traque de la vérité d’indice en indice, que la sociologie a pour partie emprunté au roman policier dans les années 1930, permet d’exprimer les doutes et les embarras du chercheur, de faire pénétrer le lecteur dans l’atelier de l’historien, là où volent les copeaux, là où on rabote les matériaux. C’est un mode de partage du savoir qui est de plain-pied avec une exigence grandissante de traçabilité des contenus de connaissance : les paroles d’autorité, les certitudes proférées ex cathedra ne font plus recette ; on veut comprendre d’où provient une information, comment on construit pas à pas une interprétation ; on veut pouvoir la reproduire ou la réfuter. Dans les cas extrêmes – la diffusion virale des fake news et autres théories abracadabrantesques du complot –, cela peut être quelque chose d’inquiétant. Mais de façon générale, c’est une exigence assez saine, qui permet d’ouvrir à une compréhension de l’histoire comme un art du dire juste, dans la double acception du terme. Faire acte de justice, narrativement parlant, c’est faire preuve de justesse : décrire par le menu, au plus près, au plus exact, sereinement, sans hausser le ton ni convoquer à tout bout de champ de grandes entités métaphoriques. Voilà pourquoi je peux m’arrêter 2 minutes – ce qui est très long ! – sur le rôle du céleri sauvage cueilli par les marins de la Trinidad dans la Baie des sardines, sur les côtes de la Patagonie, ou citer longuement un rôle d’équipage, patronyme après patronyme. L’énumération est le plus démocratique des phrasés. Il y avait du plaisir, oui, bien sûr, à lire ce texte – un plaisir mêlé au début d’un peu d’appréhension, car l’exercice est assez inhabituel pour moi. Mais c’est cela, le Banquet : un lieu où l’on risque une parole.

Ma dernière question voudrait porter sur la question du langage qui, décidément, est au cœur de vos questionnements. Dans Le Détail du monde, il s’agissait, revenant notamment sur le destin d’Alfred Wallace, de défendre l’idée selon laquelle « les mots nous manquent pour dire le plus banal des paysages ». Dans Magellan, chacun a été frappé un soir par l’une de vos remarques sur le langage, selon laquelle la défaite occidentale était déjà inscrite dans la reprise en italique de certains mots des pays visités. En quoi l’italique joue-t-elle selon vous un tel rôle et fonctionne-t-elle comme cette fameuse « entrée de service où se pressent les phénomènes » dont vous parliez déjà dans Le Détail du monde pour contester « la grande porte des systèmes » ?

Cela rejoint ce que nous disions à l’instant : la précision – du lexique comme de la syntaxe – définit tout autant une politique qu’une poétique de l’histoire. C’est en cela que l’histoire et la poésie ont beaucoup à se dire. Du moins une certaine histoire, attentive à rendre sensible la façon dont elle produit les vérités modestes qui lui tiennent lieu de butin, et une certaine poésie : celle qui ne cesse de s’interroger sur la « besogne du langage », de s’expliquer de sa méthode, de dire ce qui lui échappe et lui résiste, comme celle de Francis Ponge et de Philippe Jaccottet. Être précis, « toucher juste », c’est peut-être d’abord, tout simplement, s’en tenir le plus longtemps possible aux choses, aux choses elles-mêmes, et non aux « choses mêmes » de la phénoménologie, qui ne sont jamais que des idées déguisées en chaises ou en fleurs. Dans ses Maximes et réflexions, Goethe a cette phrase sublime où il parle d’« un empirisme tendre, qui s’identifie profondément avec l’objet, et, par-là, devient une véritable théorie ». Ailleurs il dit : « Ne cherchons rien derrière les phénomènes, ils sont la théorie elle-même ». C’est à ce mode de connaissance sensible que j’ai cherché à rendre hommage dans Le Détail du monde : un savoir des surfaces, un art de la description des êtres et des choses qui s’en tient, pour élucider les lois qui les gouvernent, à ce qu’ils sont dans l’instant toujours renouvelé de leur apparition.

Le vrai problème des chroniqueurs européens des voyages de « découverte », le vrai problème de Pigafetta et de ses homologues portugais ou britanniques, c’est qu’ils cherchent à mettre sur les choses et les êtres qu’ils entr’aperçoivent, des mots qui sont déjà des idées, des termes qui charrient tout un univers familier de comparaisons. Parce qu’ils s’adressent à des lecteurs qui n’ont jamais voyagé, ils cherchent à réduire à toute force de l’inconnu à du connu, ou du moins de l’improbable à du vraisemblable. Pour décrire les gongs de bronze utilisés à Cebu lors de certaines cérémonies de cure, Pigafetta utilise par exemple le mot italien borchies, qui renvoie à l’univers familier de son enfance en Terre ferme vénitienne. Donc tout le travail du chroniqueur revient à traduire des réalités extra-européennes dans des termes compréhensibles par un Européen n’ayant jamais quitté sa région natale. Mais il arrive que ce processus de domestication lexicale de l’altérité se grippe, que le chroniqueur échoue à arraisonner par les mots une réalité naturelle, sociale ou politique trop complexe. Alors que fait-il ? Il se contente de transcrire phonétiquement sa désignation locale, s’essaie à reproduire tant bien que mal son intitulé vernaculaire.

C’est ce qui arrive à Pigafetta avec un terme philippin comme barangay : « une longue barque qu’ils appellent barangay ». Alors qu’il glose d’habitude longuement chaque réalité locale, Pigafetta est ici un peu court. On sent bien qu’il ne sait plus trop que faire pour épuiser avec son propre vocabulaire le sens du terme barangay. Et la raison en est que ce mot désigne en vérité bien plus qu’une embarcation, puisqu’il qualifie le groupement humain et politique issu d’un ancêtre commun, lequel est toujours supposé être venu « depuis la mer », donc dans une embarcation. Un même mot pour dire un « village », une « chefferie » et un type de bateau de haut bord : on voit bien pourquoi Pigafetta y perd, sinon son latin, du moins son italien. Lorsque des termes vernaculaires, transcrits phonétiquement en italique ou entre parenthèses, commencent à éclore à la surface d’un récit de voyage européen, c’est très souvent le signe d’un désarroi descriptif, donc d’un échec à conjurer l’étrangeté d’un monde lointain. Cette dernière, qui devait être endiguée par les mots de l’Europe, se met soudain à jaillir à plein jet au travers de leurs interstices.

C’est une première défaite, oui, en ce sens que tous les projets de conquête puis de colonisation des Européens débutent par une entreprise d’assujettissement lexical. Michel de Certeau disait, à propos d’une gravure figurant Amerigo Vespucci face à une Indienne nue : « Le conquérant va écrire le corps de l’autre et y tracer sa propre histoire. Il va en faire le corps historié, le blason de ses travaux et de ses fantasmes ». C’était oublier que les corps nus, les corps indigènes étaient aussi des présences parlantes, et que les conquérants européens ne parvinrent jamais à les faire taire. Ils baissèrent la voix, ils murmurèrent dans la pénombre des prisons et des couvents, mais ils ne se turent jamais. Et de cette voix qui ne s’est jamais tarie, de cette parole irréductiblement indocile, l’italique forme, dans les sources européennes, l’insupportable et effrayant rappel. On croit souvent que les processus de conquête impériale ne sont qu’affaire de canons et d’épées, mais tout se gagne ou se perd toujours d’abord par les mots.