En épigraphe de son premier roman, Conversations entre amis, Sally Rooney citait Frank O’Hara : « En temps de crise, nous devons tous à nouveau décider, encore et encore, qui nous aimons ». Lire Normal People, deuxième roman de la romancière irlandaise, revient à comprendre combien cette citation s’offrait, sans doute, comme le programme même d’une œuvre et à venir : être la romancière des crises intimes comme collectives, de nouveaux codes amoureux comme politiques et romanesques, de ce que serait l’incertaine « normalité » contemporaine.

Constellations de Sinéad Gleeson, qui vient de paraître chez Quai Voltaire dans une traduction de Cécile Arnaud, est l’autobiographie d’un corps diffracté : il s’agit pour l’autrice irlandaise de raconter son histoire, depuis les blessures, marques et cicatrices sur et dans sa chair — soit d’une forme de réponse au programme d’Hélène Cixous, dans Le Rire de la Méduse, cité en première épigraphe du livre : « À censurer le corps, on censure du même coup le souffle, la parole. Écris-toi : il faut que ton corps se fasse entendre ».

Dans une page de remerciements, à la fin de son premier roman, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, l’écrivain irlandais Darragh McKeon cite, parmi d’autres influences, Svetlana Alexievich et sa Supplication (Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse). Et la filiation entre les deux livres est en effet troublante, la réponse de la fiction à l’enquête, une forme de transfictionnalité avec le réel et le document comme point d’appui commun, le prolongement dans Tout ce qui est solide d’un dialogue ou de ces discours qui innervent La Supplication, « des bribes de conversation », pour dire non pas seulement une catastrophe technologique et écologique majeure mais des drames humains, intimes, l’histoire collective comme singulière d’un événement.