« Pourquoi en bleu ? » : Maggie Nelson (Bleuets)

Joan Mitchell, Les Bluets (1973) © Centre Pompidou

La couleur bleue est un « sortilège », écrit Maggie Nelson dans son livre culte, Bleuets, qui paraît enfin en France, dans une traduction de la magicienne du verbe Céline Leroy. Le bleu n’est pas une couleur, c’est un état d’âme, une manière de se raconter, dans et par une tonalité qui est une nuance, une note et une attitude, une manière d’être au monde, une « couleur du temps » comme la robe de Peau d’âne, un prisme « comme une croix sur une carte trop vaste pour être entièrement déployée mais qui contiendrait tout l’univers connu ».

Maggie Nelson n’est pas la première à arpenter le bleu, elle le sait et cite Mallarmé, le Traité des couleurs de Goethe, Wittgenstein, Platon, Leonard Cohen, Warhol, Yves Klein, Joni Mitchell et tant d’autres ; mais elle s’approprie ce bleu déjà tant aimé et commenté dont elle fait sa couleur mentale, susceptible de dire aussi bien le souvenir d’une scène de sexe au Chelsea Hotel que la couleur de sa mélancolie (le « bleue devils » anglo-saxon), elle qui se pose en « servante de la tristesse ». Le bleu sera alors ce qui rassemble des fragments de sa vie et de sa pensée, une collection et une obsession, une « ruée vers l’or bleu » qui refuse pourtant de faire feu de tout bleu : elle ne goûte ni « la matité de la turquoise » ni « les indigos tièdes ».

Bleuets est un texte informel, non parce qu’il serait dénué de formes mais parce qu’il les tisse et ne peut être réduit à une seule. Il tient du génie de la liste dont Umberto Eco a dit le vertige, la beauté qui consiste à puiser une totalité dans le fragment, le tout dans l’apparent détail. Ici Maggie Nelson nous livre des éclats numérotés, dans la logique de Pensées (celles de Pascal sont citées en exergue) ou d’un flux de conscience.

Les 240 fragments rassemblés sont tout ensemble un texte et son laboratoire, l’interrogation de ses conditions d’existence, une méditation par « propositions » autour d’une couleur qui lui demeure un mystère. Le bleu est figure d’un « trouble », d’un élan sans retour : « et quel genre de folie est-ce là de toute façon, être amoureuse de quelque chose qui est par nature incapable de vous aimer ? »

Maggie Nelson (DR)

Dire le bleu, c’est se dire. « 1. Et si je commençais en disant que je suis tombée amoureuse d’une couleur. Et si je le racontais comme une confession ». Chez Maggie Nelson le questionnement est une manière d’être au monde, nul besoin de points d’interrogation, tout s’ouvre et se déploie depuis le « si ». Ce « if » (si) qui est l’éventail d’un « is » (est), les fragments sont des tentatives d’approche et tentations, des ouvertures, la prose ne se referme jamais sur elle-même, elle s’offre et trouve une forme d’universalité ouverte, accueillante dans sa singularité absolue.

Le bleu est le centre irradiant d’une méditation plurielle de Maggie Nelson, sur la douleur, l’amour, la vision, l’art, le monde et sur elle-même ; Si pour Rimbaud O est la voyelle du bleu, c’est ici le bleu de la fictiOn. Maggie Nelson cite William Gass qui affirme dans On Being Blue que « le bleu que nous attendons de la vie ne se trouve en fait que dans la fiction » et conseille « d’abandonner le bleu de ce monde pour lui préférer les mots qui le disent » ; Maggie Nelson, elle, refuse de choisir « entre le bleu du monde et les mots qui le disent » ; d’ailleurs elle prélève et déplace, cite et imagine tout en écrivant en bleu pour se « souvenir que tous les mots, et non pas juste certains, sont écrits sur l’eau. »

Sous sa forme à la fois elliptique et pleine, prose poétique et feuilleton quotidien, méditation philosophique comme vie matérielle, ce texte se veut aventure et quête, dictionnaire de termes qui disent le bleu dans d’autres langues — le « dat zijn maar blauwe bloempjes » flamand, « bouquet de mensonges éhontés » —, anthologie littéraire, recueil de bleus divers dans l’art à travers les siècles mais aussi fragments d’un discours amoureux qui sondent le mystère du désir et du sentiment, de la douleur et de la perte, comme chez Barthes, à travers Werther et son « manteau bleu ».

Le projet à la fois minimaliste et monumental, déployé par les blancs entre les fragments et une forme d’(in)achèvement volontaire, est commenté à travers l’exemple de Joseph Joubert qui a accumulé des notes pendant quarante ans « dans des carnets en préparation d’une œuvre philosophique monumentale qu’il n’a jamais rédigée ». Le texte passe de référent possible en grand.e aîné.e potentielle via la collecte de « choses », dans une ivresse (le « blau sein » allemand, « être soûl ») de textes, chansons, tableaux dont celui peint par Joan Mitchell en 1973, Les Bluets, année de naissance de l’auteure.

Il n’est que des hasards objectifs, une saturation de la couleur, narcotique, si présente qu’elle en devient un centre absent. Michel Pastoureau l’a écrit en incipit de sa propre analyse du Bleu (2000), « la couleur n’est pas tant un phénomène naturel qu’une construction culturelle complexe, rebelle à toute généralisation, sinon à toute analyse ». Ici elle est la quête d’un inexprimable, d’une essence de soi dans un rapport à l’altérité qui, chez Maggie Nelson, est l’autre nom de soi.

« Je l’ai toujours su. Le noyau du monde est bleu », c’est faux donc si exact ; comme ce livre qui joue d’une poétique combinatoire, de notations sans cesse réexaminées, reprises, commentées et parfois rejetées pour créer, dans la chair même du texte, un trouble et un suspens, la densité de la couleur — jusqu’aux « sources » finales, matériaux de fugues, palette de gouaches ou « générique » de film qui proposent un nouveau système possible, un ultime vertige de la liste, invitant à une relecture infinie.

Maggie Nelson, Bleuets (Bluets, 2009), trad. de l’américain par Céline Leroy, éditions du Sous-Sol, août 2019, 107 p., 14 € 50