Véronique Pittolo : Vagabonder (Elle raconte toujours des histoires (de l’art))

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L’écriture de Véronique Pittolo s’appuie sur une logique sérielle et sur le montage entre séries, des sortes de greffes.

Dans Elle raconte toujours des histoires (de l’art), existent, coexistent, se mélangent plusieurs séries. Par exemple : autoportrait ; religion ; Piero Della Francesca. Chacune de ces séries se développe pour elle-même mais entre aussi en résonance avec les autres, les brouille, les relance, les fait bifurquer. La complexité de l’écriture de Véronique Pittolo vient également du fait que les rapports entre ces séries relèvent plus du montage, du collage, que de l’explication, du développement. Les énoncés, les rapports ne sont pas expliqués, justifiés, démontrés ; tout est juxtaposé, monté, greffé, réuni selon le principe paradoxal de la rupture, de l’écart, ou de la résonnance, de la correspondance même vague, etc. (parfois, la proximité sonore suffit : « Bétharram ressemble à BETHLÉEM »). Le développement des séries, leurs rencontres et croisements sont exposés sans être explicités, reposant sur le point de vue subjectif et relatif qui opère.

À l’intérieur de ce cadre général, les critères objectifs ou attendus de la relation, les critères culturels ou disciplinaires ne sont pas pris en compte. Le statut socialement validé de ce dont il est question, sa valeur reconnue, sa signification commune ou institutionnelle, son sens à l’intérieur de telle discipline (par exemple, de l’histoire de l’art) sont ignorés ou pulvérisés (« Ma vision caméra chamboule-tout »), troublés, au profit d’un point de vue qui affirme sa subjectivité, de principes qui remplacent les autres (ordre, cohérence, discours ou valeur établis, etc.) : montage ou collage, fragmentation, discontinuité, transitions abruptes, etc. Pour le dire autrement : l’écriture de Véronique Pittolo est caractérisée par le nomadisme – nomadisme de la narration (qui n’est plus, dès lors, une narration) ; nomadisme des identités (qui n’en sont plus tout à fait) ; nomadisme des cadres d’interprétation, de signification, de perception (dont les bords et frontières sont troublés) ; nomadisme du texte qui fonctionne par juxtapositions, par retours, par boucles, par négations…

Les thèmes, par exemple (la religion, telle œuvre d’art, tel fait d’actualité, etc.), ne sont pas définis, approfondis, développés ; ils sont seulement nommés, sont l’objet d’énoncés ou d’images affirmés, évoqués, laissés, repris, répétés, déplacés, reliés d’une façon puis d’une autre selon la logique du nomadisme, du fragment, du montage, de la dispersion. Cette écriture inclut une forme d’incohérence qui reconnaît l’écroulement ou l’impossibilité d’un sens plein, synthétique, d’une représentation reconnaissable, d’un discours totalisant.

C’est cette impossibilité, voire ce refus, qui sont affirmés au profit d’un regard nomade et qui nomadise, d’une pluralité et discontinuité, d’une primauté du fragmentaire et du mobile : pas de point de vue totalisant, pas de regard à partir de l’institution ou du sens établi, pas de centre, pas de discours qui synthétise, ordonne, mais partout des séries qui prolifèrent ou s’épuisent, des chocs, des glissements et superpositions, des changements de cadre, des fragments montés les uns avec les autres, des répétitions et déplacements, etc. L’écriture de Véronique Pittolo rejoint l’art du montage en littérature, en poésie, mais aussi au cinéma (un certain cinéma) – un montage complexe qui agence des fragments plutôt qu’il ne sert une narration cohérente, une représentation fixée, une signification ordonnée. Seulement des images, des fragments de choses, des points de vue relatifs, subjectifs, et le nomadisme comme principe.

Dans ces conditions, si l’histoire de l’art (une certaine façon de faire de l’histoire de l’art) est présente dès le titre, si elle est convoquée tout au long du texte, elle ne peut qu’être malmenée. Le titre semble l’indiquer : il s’agit de passer de l’histoire de l’art à des histoires, il s’agit de faire de l’histoire de l’art le moyen d’histoires, de passer du singulier au pluriel, de la linéarité de la chronologie à la pluralité et au désordre, mais aussi de la discipline universitaire à des fictions (raconter des histoires). L’histoire de l’art serait sans doute ici un discours rationnel qui ordonne, qui distingue, qui suit une temporalité droite et communément cohérente, qui pose des cadres d’intelligibilité, qui fait apparaître du sens, qui se déploie à partir de certains présupposés concernant la nature des œuvres, etc. Dans le livre de Véronique Pittolo, cette histoire de l’art est convoquée et détruite, utilisée et fragmentée, défaite, troublée (« J’ai longtemps confondu diachronie et synchronie »), envahie par autre chose – la fiction, le récit, la poésie, l’actualité, le social – qui la nie, la change, l’utilise comme moyen de création littéraire, la scrute et l’interroge, l’efface, la transforme en une matière plastique pour une subjectivité nomade. Et ce qui, dans le livre, arrive à l’histoire de l’art affecterait de la même façon tout discours de cette nature.

Dans Elle raconte toujours des histoires (de l’art), le sens peut demeurer, ce qui le produit et le soutient peut demeurer, mais est désacralisé, pluralisé, repris subjectivement, disséminé. Le livre s’ouvre sur l’évocation de la mort du pape François le jour de Pâques mais cet événement symboliquement saturé devient immédiatement l’objet d’un humour ironique (« Résurrection manquée »). Cet événement devient également l’objet d’une reprise, d’une variation qui le déplace et l’inclut dans d’autres cadres signifiants : est évoqué Michel Piccoli interprétant un pape dans le film de Nanni Moretti, Habemus papam, qui se réfugie dans un Burger king… Au lieu d’être développée, la référence à la mort du pape est interrompue par l’ironie : on passe sans transition d’un régime du sens à un autre ; comme on passe d’une référence au « vrai » pape (l’histoire, l’actualité) à une autre (le cinéma, la fiction, la dérision) ; comme on passe du religieux et du sacralisé à la trivialité du Burger king, à un symbole du capitalisme, ou encore d’une identité « réelle » à sa version fictionnelle et bouffonne… La transcendance du religieux est rabattue sur le terrestre (« Une fois l’espérance divine amoindrie, reste le quotidien »), se dilue dans ce qui caractérise aujourd’hui celui-ci : un détachement à l’égard du sens religieux du monde ; le consumérisme et la mondialisation ; le quelconque et standardisé ; le nom comme marque globale et non comme désignation du singulier ou du remarquable ; etc. Le texte de Véronique Pittolo prend acte de ces basculements, de ces glissements, et les radicalise pour en faire le principe d’une écriture, l’image de notre monde contemporain, le destin du sens aujourd’hui.

Le livre utilise également l’histoire de l’art non pas dans le sens de la discipline mais dans celui de l’art et son histoire. Si des œuvres et artistes traversent le texte (Francis Bacon, Duchamp, Piero della Francesca…), c’est en tant que porteurs d’une esthétique, d’une certaine façon de percevoir et de dire – ou de ne pas dire, de ne pas percevoir. C’est aussi en tant que véhicules d’un type de pouvoir ou d’une façon de défaire ce pouvoir. Par exemple : « la cage perspective, / où, selon André Chastel, / l’homme ne peut errer. ». Ici, l’invention et l’usage de la perspective sont compris comme l’instauration et l’imposition d’un ordre de la représentation, comme une mise en ordre du monde qui différencie, définit, structure esthétiquement les choses, la perception, les sujets, les discours, et empêche le nomadisme, l’errance, la mobilité de ce qui est, de ce qui peut être, de ce qui est et peut être dit, perçu, pensé (« Les œuvres géométriques recadrent ce que la religion disperse (l’ineffable, la lumière des joues), / sachant que le spectateur sera pris par le charme (vallons toscans), / Piero impose un cadre à mes émotions / (perspective). »).

Il s’agit bien d’un pouvoir qui impose, soumet, produit, auquel le livre de Véronique Pittolo s’oppose, qu’il fait voler en éclats puisque celui-ci est construit sur le principe de l’errance, du nomadisme, de la subversion ou de l’écroulement d’un certain mode de la représentation – voire de la représentation elle-même –, au profit d’un autre monde, d’un autre régime esthétique (« les personnages mutent, je modifie le plan »). On pourrait d’ailleurs rapprocher le choix, que fait Véronique Pittolo, du montage comme principe de l’écriture, de celui du montage des plans plutôt que de l’organisation selon la perspective que l’on rencontre dans l’histoire de l’art chez des peintres comme Manet, Cézanne, Van Gogh, Picasso, jusqu’à Bacon, Rauschenberg, etc.

L’abandon – le refus – de la perspective est synonyme du refus d’une certaine représentation du monde – du monde comme représentation –, de la perception, de la pensée, mais aussi du sujet. La perspective classique suppose un point à partir duquel le monde s’ordonne, un sujet pour lequel et par lequel le monde apparaît ordonné, reconnaissable, peuplé d’identités, de distinctions, de significations fixes, établies. C’est ce sujet qui disparaît dans le livre de Véronique Pittolo et qui laisse la place à un Je nomade, errant, pluriel (« (je me déplace) »). Lorsque le texte dit : « Je vagabonde », il ne s’agit pas seulement de l’énoncé d’un déplacement d’un individu mais bien d’un nomadisme définitoire et revendiqué du Je : Je / vagabonde, le vagabondage, l’errance, devenant ce qui définit le sujet ainsi nomade, dispersé, pluriel, disséminé. C’est ce Je qui écrit ou est écrit dans le livre, s’énonçant et se recherchant par un ensemble de relations à autre chose que lui-même, rencontrant des images, des possibilités de soi, des énigmes avec lesquelles il énonce des fragments de soi qui ne forment pas un tout cohérent et fixe, une substance, un discours ordonné et clair. Le Je, ici, devient un ensemble de fragments, d’images, d’énoncés, indissociable de relations qui le font et le défont, qui le relancent sans cesse : le Je comme fiction.

On peut lire Elle raconte toujours des histoires (de l’art) comme une sorte d’autoportrait (reprise, ici, d’une catégorie de l’histoire de l’art). Mais cet exercice de l’autoportrait serait proche des portraits et autoportraits de Francis Bacon, ressemblants et non ressemblants, visages pris dans des mouvements qui les font et en même temps les détruisent, qui posent une présence, une identité, en même temps que son absence, sa fuite hors de l’identité (« (Francis Bacon ravagé par le chiffon) »). Pour Véronique Pittolo, l’autoportrait ne peut et ne doit pas être une « cage » qui, comme la « cage perspective », emprisonne, fixe, rend reconnaissable. Si, dans le texte, est bien sûr évoquée sainte Véronique, dépositaire d’un portrait du Christ, c’est pour – comme dans le cas du pape et de Michel Piccoli – en subvertir la figure : la possibilité du portrait (et de l’autoportrait) devient l’impossibilité de celui-ci ; le visage du Christ est remplacé par la banalité du visage de n’importe qui ; l’image du visage devient une série d’images dans lesquelles le visage se perd, ne peut se fixer ; etc. Le visage ne se fige pas en une image ni en un discours mais se disperse, étant d’abord le signe de cette dispersion : « Je vagabonde », le Je errant au milieu de références culturelles, artistiques, sociales, qui sont autant de relations possibles par lesquelles le Je apparaît et disparaît.

Ainsi, l’autoportrait serait moins l’occasion de l’affirmation d’une transcendance – celle de l’identité du Je –, d’un discours qui définit et fixe, qu’une recherche de soi (« enquête ») et l’impossibilité de l’aboutissement de cette recherche par la détermination ou l’expression d’un Je clair, distinct, immuable. L’autoportrait implique des coups de brosse comme chez Bacon, des possibilités plurielles, hétérogènes, l’errance à travers une sorte de galerie des glaces qui serait en même temps une sorte de kaléidoscope. Le Je ne s’aperçoit à travers des séries d’images différentes, de récits discontinus qui le rendent nomade, impossible (« Je mets en pièces mon autofiction en morceaux »). Le Je est alors compris comme un montage d’hétérogènes, de réalités et possibilités diverses et disparates, comme une fiction inséparable des histoires qu’il se raconte et que l’on raconte à son sujet, une série de simulacres toujours recommencés – ce nomadisme et cette impossibilité du Je étant une façon d’échapper au pouvoir qui identifie, qui unifie et distingue, qui fixe et contraint, qui empêche l’expérience de mondes et de soi pluriels.

Véronique Pittolo, Elle raconte toujours des histoires (de l’art), éditions KC, février 2026, 92 pages, 12€.