Susan Sontag : Tout et rien d’autre. Un entretien avec Jonathan Cott

Susan Sontag fut dans le dernier tiers du XXe siècle l’intellectuelle la plus en vogue des États-Unis. Née à New York en 1933, elle y mourut en 2004 d’une leucémie. Elle fut pourtant enterrée au cimetière Montparnasse tant était grand son attachement à Paris, où elle avait de nombreux amis, de la comédienne Nicole Stéphane au sémiologue Roland Barthes. Il est heureux qu’aujourd’hui la collection “Climats” publie en traduction française le long entretien qu’elle donna jadis à Jonathan Cott et à sa revue Rolling Stone et qui est ici repris in extenso pour la première fois.

On peut dire que l’existence entière de Susan Sontag ne fut que passion, mouvement, avidité. Née d’une famille Juive de condition pauvre, elle traversa les États-Unis, en allant “from coast to coast” mais à rebours, soit d’ouest en est. Elle passe ainsi d’une université à l’autre et de Berkeley à Chicago, puis à Columbia. C’est sur le campus de cette dernière qu’elle fait d’un prof son mari et le père de son fils. Mais le lesbianisme allait s’affirmer comme sa vraie vocation et elle connut dès lors des liaisons diverses, dont la dernière avec la photographe américaine Annie Leibovitz. Sontag ne cessa pas d’être une activiste radicale, en commençant par s’opposer à l’intervention américaine au Vietnam. Mais, si elle vécut au plus près des mouvements contestataires, elle aime à rappeler qu’elle ne versa jamais dans la marginalité, insistant dans le présent volume sur son sens de la responsabilité et sur son exigence de droiture.

Cela étant, elle voulut goûter à toutes les joies de la vie dans une sorte de démultiplication de soi sans trop de frein. Lectrice insatiable (elle lut par moments jusqu’à un livre par jour !), elle n’a guère cessé d’écrire, passant de l’essai au roman et retour. C’est pourtant la musique et même la plus populaire qui allait apposer sa marque sur cette intellectuelle de race. L’amour du rock s’empara d’elle et prit toute une part de son temps et de son âme. “Pour vous dire la vérité, déclare-t-elle, je crois que j’ai divorcé à cause du rock ; ce sont Bill Haley et Chuck Berry qui m’ont ouvert les yeux (rires) : il fallait que je divorce, que je quitte le monde académique et que je commence une nouvelle existence” (p. 62). Et sans doute la belle Susan a-t-elle ainsi remis en cause son existence tout au long.

Un autre de ses engouements la porta vers la photographie, alors qu’elle-même ne prenait pas de clichés. Mais elle aimait à contempler les œuvres des grands photographes, à réfléchir à ce que produisait leur art. Sur la photographie demeure comme un essai majeur sur cette forme d’expression. Il paraît en 1977 et est en six tomes. Sa parution précède de trois ans à peine celle de la fameuse Chambre claire de Roland Barthes. De la photo, Sontag dira qu’elle purifie le regard alors qu’elle reproduit pourtant les équivoques et contradictions de notre société.

De toute chose, Susan Sontag faisait matière à réflexion. Ainsi du cancer qu’elle subit et réussit à vaincre et à propos duquel elle publia en 1978 La Maladie comme métaphore (en traduction française chez Bourgois). Avec Jonathan Cott, elle s’attarde sur ce livre, qui correspond à une étape douloureuse de son existence. C’est notamment sur la symbolique sociale des maladies que l’essayiste s’est arrêtée et à quoi elle revient ici même. Du cancer, elle osera dire, et en l’opposant à la vieille phtisie romantique ou encore à la syphilis : “C’est vraiment une métaphore du mal, sans revers positif, mais elle a beaucoup d’allure. (p. 46)

S’il est un thème qui traverse tout l’entretien et, comment s’en étonner, c’est celui des femmes, de leur place dans le monde, du féminisme. À ce propos, la grande amoureuse n’apparaît pas comme une ultra. Quelle vaste gamme d’expériences cependant et qui révèle le même choix personnel qu’en d’autres domaines. Se vouloir libre . Se vouloir lucide. C’est ainsi qu’elle ne se revendiquera pas comme femme dans l’écriture mais, en revanche, pleinement dans la relation sexuelle. Et d’y aller d’observations piquantes à ce propos, comme de dire : “À mon avis, les femmes, culturellement, exercent une force inhibitrice sur les hommes, sexuellement. Aucun homme hétérosexuel ne peut coucher autant qu’un homme homosexuel, parce qu’il a affaire à une femme, ce qui exige plus que deux minutes et demie n’importe où.” (p. 135-36).

Susan Sontag

On lira donc ce bel entretien complice entre Susan Sontag et Jonathan Cott avec autant de profit que de plaisir. Il est d’un temps qui n’est plus tout à fait le nôtre mais dont nous aimerions retrouver le climat libérateur et la curiosité boulimique.

Susan Sontag, Tout et rien d’autre. Un entretien avec Jonathan Cott, trad. Maxime Catroux, Flammarion, “Climats”, 2015, 184 p., 19 € — Feuilleter le livre.