Mariam Al Ferjani dans La Belle et la meute de Kaouther Ben Hania

« Couvrez ce sein, que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées ».

La réplique bien connue de Tartuffe (III, 2), tournait dans ma tête en lisant ces temps-ci, en cette rentrée 2017, le nouveau roman de Fouad Laroui, L’Insoumise de la porte de Flandre ou les essais de Fathi Benslama et Farhad Khosrokhavar, Le Jihadisme des femmes – Pourquoi ont-elles choisi Daech ? et de Leïla Slimani, Sexe et mensonges – La vie sexuelle au Maroc.
Au centre de ces ouvrages, même lorsqu’ils ne le mettent pas en première position, le corps féminin qui, depuis si longtemps, sollicite et dérange ; ce corps dont on ne peut se passer et qui, sous couvert d’habillages religieux, juridiques, philosophiques, n’en finit pas d’être dominé et manipulé, des femmes participant activement à son emprisonnement dans le voilement et le dévoilement. La question du pourquoi de cet acharnement n’a pas une réponse unique.

D’abord publié en grand format par les éditions Cherche Midi / Le Seuil, le panégyrique haut en couleurs, textes et images inédites présentés par Fabrice Gardel et sobrement intitulé Je reviens ! Vous êtes devenus (trop) cons sort en poche chez Points. Du Yanne inédit, du Jean dans son jus qui fait dire au lecteur alternativement (nul besoin de rayer la mention inutile) 1/ Yean Yanne nous manque, 2/ On est vraiment devenus trop cons, 3/ « C’est le rôle des humoristes de faire remarquer ce que les gens ne voient pas d’eux-mêmes ».

Charif Majdalani (DR)

À l’occasion de la parution de L’Empereur à pied (lire ici l’article de Pierre Parlant), Diacritik a rencontré Charif Majdalani pour s’entretenir avec lui de ce puissant roman, conte cruel et tragique sur la puissance exorbitante des mots. Un roman clef de cette rentrée littéraire.

Charif Majdalani (DR)

Qu’il arrive à cheval ou à pied, qu’il parcoure le monde en carrosse ou en jet, la passion dominante, exaltante et terrible, de tout empereur n’aura jamais été que celle de l’infini. Tout doit s’accroître et rien ne doit cesser, telle est sa maxime. Fonder, conquérir, accumuler les biens et les honneurs sont les actes nécessaires à l’affirmation de sa gloire — ce maximum rêvé est le minimum qu’il vise —, encore faut-il que soit conjuré d’un même geste, c’est-à-dire en même temps, le danger toujours possible d’affaiblissement, voire d’extinction de celle-ci. Il le faut, ici et maintenant, et tant qu’à faire « pour les siècles des siècles ». De sorte qu’empereur désigne certes un homme de pouvoir, un bipède ivre d’ambition, mais peut-être aussi bien un mortel qui voudrait ne pas l’être. Et ce sera, dans ce roman où le Liban est le nom d’un entrelacs d’histoires plutôt que d’un pays, un type énigmatique, aussi malin que redoutable, difficile à saisir, comme s’il voulait cacher qu’en lui se loge un dieu au petit pied.

Kaouther Adimi © Hermance Triay (Le Seuil)

Nos richesses de Kaouther Adimi n’est ni simplement le roman d’un lieu (Les vraies richesses, librairie d’Alger, 2 bis rue Hamani, ex rue Charras) ni tout à fait le récit imaginaire d’une vie (celle d’Edmond Charlot, fondateur du lieu, par ailleurs éditeur). C’est aussi la fresque d’un pays sur près d’un siècle, une narration polyphonique à la mesure de moments complexes, qu’il s’agisse de la fermeture annoncée d’un espace conçu comme une utopie ou de la chronique d’une résistance aux multiples visages.

Nicanor Parra

À l’occasion de la parution des splendides Poèmes et antipoèmes de Nicanor Parra, l’écrivaine Claire Tencin a interrogé pour Diacritik Felipe Tupper, le maître d’œuvre de cette indispensable anthologie bilingue qui vient de paraître au Seuil dans la collection de Maurice Olender. Tencin et Tupper s’interrogent ici sur les arcanes de l’œuvre clef du poète chilien de 103 ans, enfin traduite en français par Bernard Pautrat.

Patrick Chamoiseau © Sylvain Bourmeau

Frères migrants de Patrick Chamoiseau vient de paraître au Seuil : l’occasion, pour Diacritik d’un grand entretien avec l’écrivain qui évoque la mondialisation déshumanisante, le « Tout-Monde », Édouard Glissant, la créolité, la littérature et un monde qui pourra se construire « non pas selon les modalités de la communauté, mais sur la base de solidarités multidimensionnelles, évolutives, et de fraternités imprévisibles et transversales ».

Anthropologue de notre modernité, Mélanie Gourarier a enquêté sur un bien curieux phénomène : la « Communauté de la séduction », une internationale antiféministe qui s’est répandue depuis les États-Unis pour gagner ensuite la France et autres lieux. Ses adeptes se rencontrent en petites confréries dans les villes ; ils se placent sous la conduite de coachs qui leur enseignent en « professionnels » des techniques séductrices dans le but, clairement clamé, de faire que les hommes reprennent l’ascendant sur l’autre sexe dont ils estiment qu’il est devenu dominant. Ainsi se sont formés des clubs qui se soumettent à un apprentissage soutenu sur la meilleure manière de draguer les femmes dans des lieux plus ou moins publics pour les conduire au partage sexuel mais sans aller nécessairement jusque là.

Goya, Nature morte

Spécialiste de la condition animale, philosophe, Florence Burgat a consacré de nombreux essais à l’Animal notre prochain et à nos pratiques de consommation. Son dernier livre, L’Humanité carnivore, interroge notre rapport à la viande, cette humanité carnivore que nous sommes… devenus : pourquoi mangeons-nous de la viande ? L’avons-nous toujours fait et le ferons-nous toujours ? Son analyse de notre « raison carnivore » est à la fois historique, éthologique et culturelle, elle se déploie selon un axe qui élargit la question initiale au rapport de l’humanité à la violence, au sacrifice, dans un essai fondamental et passionnant qui redéfinit les frontières de ce que nous pensons notre humanité, pourtant hautement questionnable.

Rodrigo Fresán
Rodrigo Fresán

Autant le dire d’emblée : tout texte critique ne se développant pas sur quelques dizaines de pages ne rendra compte que d’un angle infime du livre-monde qu’est La Part inventée de Rodrigo Fresán, un roman à l’ambition infinie, aux dimensions démesurées, à l’empan extensif. La parte inventada (2014), publié en cette rentrée d’hiver au Seuil dans une traduction d’Isabelle Gugnon, est tout à la fois une forme d’autobiographie/autofiction, le roman d’une vie d’écrivain, un laboratoire de fictions, un essai sur Fitzgerald, etc., et puisqu’aucun genre ne convient à lui seul, une (ré)invention constante de soi comme du livre entre les mains du lecteur. Et il est rare qu’un texte aussi dense et riche, démultiplié, se dévore comme un page-turner.
De tous ces (im)possibles pourtant tenus en un volume naît La part inventée.