« Ô joli chardonneret aux ailes jaunes
Aux joues rouges aux yeux noirs » Mohamed El Badji

Dans sa préface au récit de Seham Boutata, La mélancolie du maknine, la chanteuse Souad Massi retrace l’histoire de cet oiseau en lien étroit avec l’histoire de l’Algérie et souligne que Seham Boutata introduit « la saga millénaire de cet oiseau du ciel ». Elle « nous fait vivre l’envol de tout un peuple, amoureux des oiseaux, qui a décidé de fracasser pour de bon toutes les cages qui enserraient sa liberté, et qui crie aujourd’hui haut et fort, avec le Hirak, la liberté d’être enfin libre ».

Maurice Olender, historien (EHESS), directeur de la revue Le Genre humain, éditeur aux éditions du Seuil (« Librairie du XXIe siècle »), était, ce dimanche 17 octobre 2021, l’invité de la « Carte blanche Diacritik » du 31e Salon de la Revue. Interrogé par Johan Faerber, Maurice Olender est revenu sur l’histoire du Genre humain qui fête cette année ses quarante ans, sur les liens de la revue avec sa collection au Seuil. L’entretien a été l’occasion de présenter la revue comme un laboratoire et un lieu d’exercice pluridisciplinaire, un espace d’engagement et d’appel à la vigilance démocratique.

S’il fut un âge d’or de l’édition, il est indissociable de son envers et Jacques Schiffrin (1892-1950) fondateur de « La Pléiade » en est l’incarnation. Son existence figure un demi-siècle de possibles basculant dans le cauchemar absolu. C’est son portrait, et travers lui celui d’une époque, que dresse Amos Reichman dans un livre puissant et doublement contextualisé : les années 40 et aujourd’hui, soixante-dix après la disparition de Jacques Schiffrin, « alors que le temps semble de nouveau sortir de ses gonds ».

Indiscutablement, Farouches de Fanny Taillandier est l’un des romans les plus remarquables de cette rentrée littéraire. Dans une Ligurie, à la fois proche et distante de nous, la romancière nous conte l’histoire d’un couple, Baya et Jean, qui, entre attaques de sangliers et rixes entre bande rivales, sentent depuis leur maison comme une menace sourde s’immiscer progressivement dans leurs vies. Roman politique et géopolitique, fable écocritique et interrogation sans trêve sur le rapport au savoir et notamment à Wikipedia, Farouches offre une stimulante réflexion stimulante sur les liens de l’humanité avec le vivant sous toutes ses formes. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de la romancière le temps d’un grand entretien.

« Jacqueline Jacqueline, c’est le titre » mais c’est aussi « très bien comme fin ». Le prénom de l’aimée est un seuil pour Jean-Claude Grumberg, le début de tout comme un dénouement impossible, le refus de ce que la mort impose, après soixante ans d’un couple d’« agrafés ». Comment dire et partager ce qui dépasse l’entendement ? Qu’une telle femme l’ait aimé, que cet amour ait duré et ait pu être interrompu par la mort ? Tout est « impartageable » et tant mieux, répond Jacqueline à Jean-Claude Grumberg dans ce livre qui est tout entier un dialogue avec elle. « Sinon chaque être humain dès la naissance serait écrasé sous l’Himalaya des souffrances du monde ».

521 romans sont publiés en cette rentrée littéraire, selon les chiffres de Livres Hebdo. Et pour les critiques et journalistes littéraires, chaque année, c’est la même rengaine : comment s’orienter dans cette avalanche éditoriale et par quel livre ouvrir sa propre rentrée ? Cette fois, pour moi, ce fut simple : Le Grand rire des hommes assis au bord du monde sort du lot, par ses dimensions, son ambition, sa manière. Son auteur est Philipp Weiss, son traducteur Olivier Mannoni, et ce n’est pas un livre mais cinq, sous coffret, publié aux éditions du Seuil. Mais si le choix fut facile, la critique l’est beaucoup moins.

Les Filles de Monroe, 45e livre du post-exotisme, est l’histoire d’un malade psychiatrique (ou peut-être deux malades) qui, sous la pression du Parti, doit entrer en contact avec les filles d’un dissident politique par le biais du chamanisme. Ce chaman-commando, racontée selon la puissance et l’humour du désastre, est l’occasion d’explorer l’espace noir d’après la mort, les territoires du rêve et de la révolte, les franges où se brouillent les contours du monde. Exemplifiant encore une fois les principes poétiques de l’œuvre post-exotisme, ce livre est l’occasion d’un grand entretien avec Antoine Volodine, auteur de l’une des œuvres les plus singulières et les plus importantes de la littérature contemporaine.

L’une des caractéristiques du fabuleux roman de Lydia Flem, Paris Fantasme, est de faire des recettes de cuisine l’un des moteurs romanesques de son arpentage de la rue Férou. Son enquête brasse les siècles et les imaginaires et la cuisine y apparaît pleinement comme une archive, dès la trace du mot « pot-au-feu » au bas d’un mur de la rue. Une recette de cuisine est un condensé d’histoire des sensibilités, elle dit les variations dans nos rapports à la nourriture, aux dîners privés, amicaux ou aux réceptions, c’est aussi la transmission entre les générations et un genre littéraire, de la Renaissance à aujourd’hui, en passant par Dumas et Giono.

Qu’ont en commun Picasso et une prostituée du Moyen Âge, un carrefour urbain et Obélix ou un transat et un Buren ? Les rayures, bien sûr, dont Michel Pastoureau retrace l’histoire dans un livre d’une érudition et d’une audace folles, aussi beau qu’il est passionnant. Rayures. Une histoire culturelle vient de paraître au Seuil, dans une version augmentée et mise à jour de L’Étoffe du diable, son Histoire des rayures et des tissus rayés parue dans « La Librairie du XXIe siècle » en 1991 et 1995 et traduite dans une quarantaine de langues.

Le 8 mai 1880, Gustave Flaubert prend un bain — moment quotidien et ordinaire, sauf ce jour-là, puisque l’écrivain meurt une heure plus tard d’une attaque cérébrale sans doute précédée de l’une de ses coutumières crises d’épilepsie. La scène traverse, têtue, le dernier (et puissant) roman de Régis Jauffret, Le dernier bain de Gustave Flaubert, récit de cette fin et des pensées qui traversent l’écrivain, roman d’une dernière heure qui condense une vie et une œuvre. Qu’est-ce que mourir pour un écrivain ?

Paris Fantasme est plus qu’un roman : cartographie intime de la rue Férou, tentative d’épuisement d’une rue parisienne, « autobiographie au pluriel », archives et déploiement d’un imaginaire des lieux et des êtres, le nouveau livre de Lydia Flem échappe à ce genre comme aux autres. À son origine, une question : comment « habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? », quel lieu à soi trouver quand on est hantée par le sentiment d’un exil ? Cet espèce d’espaces sera ce livre, qui tient de Balzac, de Woolf comme de Perec, tout en demeurant profondément singulier.

Les éditions du Seuil publient, traduit du néerlandais, un ouvrage que signe A. de Swaan, sociologue et professeur émérite de l’université d’Amsterdam. La couverture de cet ouvrage, par ailleurs captivant, est curieusement ambiguë. Sous le nom de l’auteur, figure le titre Contre les femmes et en sous-titre La Montée d’une haine. Ce qui pourrait laisser croire que le Seuil se serait mis à brandir un drapeau antiféministe… De fait, le professeur de Swaan défend la cause des femmes, dès la dédicace chevaleresque de son livre « à <s>on épouse décédée en 2019, Cindy Kerseborn, qui s’est battue pour l’émancipation sur quatre fronts à la fois comme Noire, comme immigrante originaire de l’ancienne colonie néerlandaise du Surinam, comme fille d’ouvrier et, de fait, comme femme : toujours entêtée, ouverte, combative et fidèle. ». Est-il plus bel hommage que celui-là et plus complète inversion de l’antiphrase trompeuse du titre ?

Silvia Ferrara est rompue à la linguistique et à la philologie. À ce titre, elle dirige le programme de recherche européen INSCRIBE consacré aux inventions des écritures. Et cela convient à ce qui est tout ensemble son expertise, son enthousiasme, son goût du mystère et son sens de l’humour. Écrit en italien (Ferrara enseigne à l’université de Bologne), traduit en français (au Seuil), joliment illustré de photos de pierres ou d’autres matériaux recueillant des inscriptions en diverses langues, le présent ouvrage se présente comme un élégant album qui conquiert regard et attention. Mais c’est aussi un ouvrage riche de toute une science.