La (longue) citation en exergue, empruntée au sonnet 66 de Shakespeare, donne le ton : « (…) Lassée de voir qu’un homme intègre doit mendier / quand à côté de lui des nullités notoires / se vautrent dans le luxe et de l’amour du public ». Si l’énonciation shakespearienne au masculin passe au féminin chez Salvayre, demeure le décapage des vanités fausses et gloires baudruches. C’est à ce « continent » que s’attaque Lydie Salvayre « avec l’audace d’un Christophe Colomb » pour donner les clés de la réussite la plus éclatante. Comment mentir, écraser, monter, paraître, instrumentaliser et « être au top » ? vous saurez tout en lisant cet Irréfutable essai de successologie, que l’on peine à qualifier tant il est à la fois une parodie des manuels de bien-être et développement personnel — comme autant de déclinaisons d’un prêt à penser confortable — et une fresque décapante de notre monde comme il déraille.

À première vue, descendre dans l’eau pour attraper un crocodile, c’est vraiment jouer avec la mort, mais à la réflexion pas du tout. Le crocodile est un animal stupide, et dangereux certes, surtout quand il se trouve dans l’eau. C’est un animal attaché à son territoire. Même le tigre, qui est un animal cruel, rusé et ingénieux, doit se méfier du crocodile.

À suivre, écrivait Maurice Olender dans nombre de ses mails et sms. Le dernier qu’il m’a envoyé, dimanche, était un « à suivre, toujours ». C’est ce toujours que je veux retenir, un à jamais. Maurice Olender, au présent absolu, lui qui a non seulement pensé mais forgé le contemporain, par ses livres, ses articles, la revue Le Genre humain, les livres publiés dans « La Librairie », cette collection exceptionnelle qui épousa le changement d’un siècle, « La Librairie du XX» puis « du XXIe siècle ». Maurice Olender au présent absolu lui qui n’aura jamais commis qu’une faute de goût dans sa vie, la quitter.

S’il ne fallait donner qu’une raison – une seule, pas deux, pas trois ni même la somme de toutes les (bonnes) idées argumentées, professées, déclinées par Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau dans ce grand petit livre paru au Seuil dans sa collection Libellé –, elle serait tout entière contenue dans la réception critique de Par-delà l’androcène.

1.

L’année 1922 n’aura pas été avare en naissances de personnalités marquantes : Pasolini et Kerouac en mars ; Bobby Lapointe et Charlie Mingus en avril ; Serge Reggiani, Christopher Lee et peut-être (car un doute subsiste – ne serait-il pas né l’année précédente ?) Iannis Xenakis en mai ; Alain Resnais en juin ; Micheline Presle (seule à être encore en vie) et Alain Robbe-Grillet en août ; Simon Hantaï, Christian Dotremont, Claude Ollier et Ava Gardner en décembre (et j’en oublie, volontairement – ou non). Est-ce important de commémorer les anniversaires ? Pour certains, on dira oui, non par goût des chiffres ronds (on préférera 101 qui est premier – et même 99), mais parce qu’ils nous offrent l’occasion de ferrailler avec le temps, donc avec nos souvenirs et la part d’oubli qui les recouvre, de manière intime, dans un désir de partage.

Le 27 juin dernier, à la Maison de l’Amérique latine, une soirée Coïncidences a réuni Florence Delay (Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas), Denis Podalydès (Les nuits d’amour sont transparentes) et Martin Rueff. Diacritik vous propose la captation vidéo de la soirée, autour de deux livres aux titres mystérieux dont Martin Rueff a montré combien ce dont deux textes sur la vocation, les voix qui nous traversent et une passion de la langue et du récit.

Puissant et remarquable : tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit pour qualifier le premier roman de Deux secondes d’air qui brûle qui vient de paraître au Seuil. La jeune romancière y conte l’histoire d’une soirée tragique en banlieue parisienne où, suite à une interpellation, des policiers assassinent un jeune homme. Roman au rare souffle épique en même temps qu’intimiste, Deux secondes d’air qui brûle s’interroge sur le racisme systémique, les violences que subissent les femmes et les hommes dominés ainsi que sur la violence des assignations urbaines. Un roman essentiel de cette rentrée littéraire sinon un indéniable tournant contemporain que Diacritik ne pouvait manquer de saluer à l’occasion d’un grand entretien avec son autrice.

« Or, au temps de ses couches, il y avait des jumeaux dans son sein. Pendant l’accouchement, l’un deux présenta une main que prit la sage-femme ; elle y attacha un fil écarlate en disant : « Celui-ci est sorti le premier. » Puis il rentra sa main et c’est son frère qui sortit. « Qu’est-ce qu’il t’arrivera pour la brèche que tu as faite ! » dit-elle. On l’appela du nom de Pèrèç – c’est-à-dire la Brèche. » (Genèse 38. 27-29)

Marcel Proust rencontra James Joyce le 18 mai 1922, au Ritz. Lors d’une soirée mondaine comme l’auteur de La Recherche excellait à les décrire, donnée par de riches Américains, les Schiff, à l’issue de la représentation d’une pièce de chambre de Stravinski, Renard. Deux génies littéraires se sont rencontrés, que se sont-ils dit ? Nul ne le sait vraiment, ne demeurent que quelques lignes de Joyce. Patrick Roegiers ose imaginer la scène, combler la béance d’un inconnu, faire du réel, sans doute décevant, une fiction assumée et un tombeau littéraire, hors temps, hors réel, hors cadre.

Le 24 mai 2022 en partenariat avec Diacritik, a eu lieu une rencontre, animée par Jean-Luc Joly, à la bibliothèque de l’Arsenal, autour de l’édition de Lieux (éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2022), avec Pierre Getzler, Sylvia Richardson, petite-cousine de Georges Perec (et son ayant-droit, avec Marianne Saluden), Claude Burgelin (qui a également lu un texte de Maurice Olender), Caroline Scherb, qui a présenté le site de Lieux et toutes ses possibilités de navigation numérique augmentée, et Jean-Luc Joly. Vous pouvez retrouver ici la captation de l’intégralité de la soirée.

Trop de gens, dont on se fiche complètement, ont cru bon de publier leurs réflexions et pensées, généralement d’une atroce banalité, fébrilement notées durant les deux confinements subis depuis 2020. Aussi, l’on en veut presque à Chantal Thomas d’avoir inscrit le terme de « Journal » sur la couverture de son dernier livre. Ce choix risquant, en effet, de décourager ceux qui ne seraient pas déjà des amoureux de son écriture. Et ce serait tellement, tellement dommage !

« L’Algérie est une colonie de peuplement. La dernière colonie de peuplement à avoir fait parler d’elle a été l’Afrique du Sud. On sait dans quel sens.
Les Européens d’Algérie n’ont jamais tout à fait désespéré de rompre avec la France et d’imposer leur loi d’airain aux Algériens. C’est l’unique constante de la politique colonialiste en Algérie.
(…) La France fera la paix en Algérie en renforçant sa domination sur l’Algérie ou en brisant les féodalités algériennes d’Algérie. […] On verra les fissures à partir desquelles s’est remodelée la société européenne d’Algérie. »
(Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne, 1959)

Ces phrases que Frantz Fanon écrit dans la préface de son second essai en 1959 – et dont les faits observés et rapportés datent, en grande partie, de 1956 et qu’il développe dans son chapitre 5, « La minorité européenne d’Algérie » –, l’historienne Sylvie Thénault aurait pu les faire siennes dans le nouvel ouvrage qu’elle publie en cette année de l’anniversaire des soixante ans d’une Algérie nouvelle – fin d’une colonisation de peuplement et/ou naissance d’une nation –, où se multiplient ouvrages et documentaires.