S’il ne fallait donner qu’une raison – une seule, pas deux, pas trois ni même la somme de toutes les (bonnes) idées argumentées, professées, déclinées par Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau dans ce grand petit livre paru au Seuil dans sa collection Libellé –, elle serait tout entière contenue dans la réception critique de Par-delà l’androcène.

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L’année 1922 n’aura pas été avare en naissances de personnalités marquantes : Pasolini et Kerouac en mars ; Bobby Lapointe et Charlie Mingus en avril ; Serge Reggiani, Christopher Lee et peut-être (car un doute subsiste – ne serait-il pas né l’année précédente ?) Iannis Xenakis en mai ; Alain Resnais en juin ; Micheline Presle (seule à être encore en vie) et Alain Robbe-Grillet en août ; Simon Hantaï, Christian Dotremont, Claude Ollier et Ava Gardner en décembre (et j’en oublie, volontairement – ou non). Est-ce important de commémorer les anniversaires ? Pour certains, on dira oui, non par goût des chiffres ronds (on préférera 101 qui est premier – et même 99), mais parce qu’ils nous offrent l’occasion de ferrailler avec le temps, donc avec nos souvenirs et la part d’oubli qui les recouvre, de manière intime, dans un désir de partage.

Le 27 juin dernier, à la Maison de l’Amérique latine, une soirée Coïncidences a réuni Florence Delay (Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas), Denis Podalydès (Les nuits d’amour sont transparentes) et Martin Rueff. Diacritik vous propose la captation vidéo de la soirée, autour de deux livres aux titres mystérieux dont Martin Rueff a montré combien ce dont deux textes sur la vocation, les voix qui nous traversent et une passion de la langue et du récit.

Puissant et remarquable : tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit pour qualifier le premier roman de Deux secondes d’air qui brûle qui vient de paraître au Seuil. La jeune romancière y conte l’histoire d’une soirée tragique en banlieue parisienne où, suite à une interpellation, des policiers assassinent un jeune homme. Roman au rare souffle épique en même temps qu’intimiste, Deux secondes d’air qui brûle s’interroge sur le racisme systémique, les violences que subissent les femmes et les hommes dominés ainsi que sur la violence des assignations urbaines. Un roman essentiel de cette rentrée littéraire sinon un indéniable tournant contemporain que Diacritik ne pouvait manquer de saluer à l’occasion d’un grand entretien avec son autrice.

« Or, au temps de ses couches, il y avait des jumeaux dans son sein. Pendant l’accouchement, l’un deux présenta une main que prit la sage-femme ; elle y attacha un fil écarlate en disant : « Celui-ci est sorti le premier. » Puis il rentra sa main et c’est son frère qui sortit. « Qu’est-ce qu’il t’arrivera pour la brèche que tu as faite ! » dit-elle. On l’appela du nom de Pèrèç – c’est-à-dire la Brèche. » (Genèse 38. 27-29)

Marcel Proust rencontra James Joyce le 18 mai 1922, au Ritz. Lors d’une soirée mondaine comme l’auteur de La Recherche excellait à les décrire, donnée par de riches Américains, les Schiff, à l’issue de la représentation d’une pièce de chambre de Stravinski, Renard. Deux génies littéraires se sont rencontrés, que se sont-ils dit ? Nul ne le sait vraiment, ne demeurent que quelques lignes de Joyce. Patrick Roegiers ose imaginer la scène, combler la béance d’un inconnu, faire du réel, sans doute décevant, une fiction assumée et un tombeau littéraire, hors temps, hors réel, hors cadre.

Le 24 mai 2022 en partenariat avec Diacritik, a eu lieu une rencontre, animée par Jean-Luc Joly, à la bibliothèque de l’Arsenal, autour de l’édition de Lieux (éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2022), avec Pierre Getzler, Sylvia Richardson, petite-cousine de Georges Perec (et son ayant-droit, avec Marianne Saluden), Claude Burgelin (qui a également lu un texte de Maurice Olender), Caroline Scherb, qui a présenté le site de Lieux et toutes ses possibilités de navigation numérique augmentée, et Jean-Luc Joly. Vous pouvez retrouver ici la captation de l’intégralité de la soirée.

Trop de gens, dont on se fiche complètement, ont cru bon de publier leurs réflexions et pensées, généralement d’une atroce banalité, fébrilement notées durant les deux confinements subis depuis 2020. Aussi, l’on en veut presque à Chantal Thomas d’avoir inscrit le terme de « Journal » sur la couverture de son dernier livre. Ce choix risquant, en effet, de décourager ceux qui ne seraient pas déjà des amoureux de son écriture. Et ce serait tellement, tellement dommage !

« L’Algérie est une colonie de peuplement. La dernière colonie de peuplement à avoir fait parler d’elle a été l’Afrique du Sud. On sait dans quel sens.
Les Européens d’Algérie n’ont jamais tout à fait désespéré de rompre avec la France et d’imposer leur loi d’airain aux Algériens. C’est l’unique constante de la politique colonialiste en Algérie.
(…) La France fera la paix en Algérie en renforçant sa domination sur l’Algérie ou en brisant les féodalités algériennes d’Algérie. […] On verra les fissures à partir desquelles s’est remodelée la société européenne d’Algérie. »
(Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne, 1959)

Ces phrases que Frantz Fanon écrit dans la préface de son second essai en 1959 – et dont les faits observés et rapportés datent, en grande partie, de 1956 et qu’il développe dans son chapitre 5, « La minorité européenne d’Algérie » –, l’historienne Sylvie Thénault aurait pu les faire siennes dans le nouvel ouvrage qu’elle publie en cette année de l’anniversaire des soixante ans d’une Algérie nouvelle – fin d’une colonisation de peuplement et/ou naissance d’une nation –, où se multiplient ouvrages et documentaires.

Le roman d’Abdellah Taïa, Vivre à ta lumière, a comme figure centrale Malika : personnage de mère, de femme marocaine. En même temps que ces identités immédiates, individuelles, cette figure condense un réseau de dimensions et relations plus larges : la colonisation, les rapports de pouvoir, les strates de la société marocaine d’hier et d’aujourd’hui, celles d’un psychisme pluriel, obsessionnel, complexe, écartelé.

Sous ce beau titre du « corps à soi », l’autrice, philosophe et professeure de science politique à l’université de Reims, nous donne un ouvrage aussi rigoureux que vigoureux sur le destin des femmes d’aujourd’hui. Il est vrai que Camille Froidevaux-Metterie a le courage de s’inscrire résolument dans une lignée phénoménologique prestigieuse, c’est-à-dire de renouer avec la pensée de Simone de Beauvoir et de Maurice Merleau-Ponty. Dans cette optique, l’autrice se tient à distance de tout essentialisme comme de tout différentialisme, jugeant cette distinction désormais inopérante.

Dans la nuit du 15 au 16 avril 1970, un glissement de terrain emportait une partie du sanatorium du Roc des Fiz, en Haute-Savoie. 71 morts dont 56 enfants. Un accident, vraiment ? Une chape a recouvert le drame, un silence auquel ne peut se résoudre Perrine Lamy-Quique qui rouvre le dossier dans un livre formellement étonnant, Dans leur nuit, ample montage de documents, lettres et témoignages qui plonge le lecteur au cœur d’une histoire glaçante qui révèle tout un pan d’histoire sociale et politique de la France des années 70.

Thomas Clerc dans le cadre du Festival de la littérature vivante, EXTRA! du Centre Pompidou, a donné chaque soir du 9 au 19 septembre un « toast » à un livre et un auteur qu’il aimait. Le vendredi 17 septembre, c’était mon tour pour mon Sexe des Modernes, Pensée du Neutre et théorie du genre. Un toast appelle une réponse, voici qu’elle fut la mienne après l’avoir entendu.