Emmanuel Ruben

Tous les déplacements ne sont pas des métaphores mais des vies sacrifiées, perdues ou retrouvées à la faveur d’exils. Telle serait peut-être la loi secrète qui préside à un questionnement sur la cité qui pourrait privilégier ici la question des peuples manquant à eux-mêmes, des hommes perdus hors de leurs pays et des hommes en errance pour un monde autre qui décide de contrevenir à la tyrannie et de fuir à toute force l’oppression. Arrivée dans le pays autre, la langue glisse, elle devient la traduction oubliée d’un renouveau sinon d’une renaissance : le déplacement devient celui d’une écriture qui glisse vers un devenir œuvre où l’exil deviendra le lieu atopique d’un monde recommencé depuis une déchirure irréconciliée. Exils, exodes et déplacements se donnent comme les interrogations qui traverseront la seconde et riche demi-journée de ce vendredi ces 11e enjeux du Contemporain.

Simon Johannin, une des grandes révélations de 2017

« Ce qui reste, les poètes le fondent » clamait, on s’en souvient, Hölderlin en des termes confiants mais hagards. Nul doute qu’un tel vers, qui se propose d’œuvrer à ce qui demeure contre toutes les destructions, pourrait servir d’exergue lumineuse à une exploration des périphéries qui circonscrivent la ville. Car les périphéries, celles qui franchissent la limite et sont comme au-dessous des frontières, commencent dans la littérature contemporaine à faire entendre depuis leur espace des voix qui parviennent bientôt au centre des villes elles-mêmes. Les périphéries longtemps n’ont pas existé ou bien plutôt n’ont pas trouvé de chapitre pour donner de la voix. Elles sont l’infra-ville, la non-ville, ce qui permet à la fois à la ville d’exister et ce que la ville elle-même cherche à faire inexister. La périphérie est une périphérie de langage, une rase campagne de littérature : tels sont les lieux vidés de ville que cette nouvelle demi-journée des Enjeux entend explorer ce vendredi.

The Parisianer 2050

Ne cherchez pas The Parisianer dans un kiosque : le projet graphique collectif prend la forme d’un journal fictionnel, aux unes en hommage au grand aîné bien réel américain, The New Yorker.
Un livre, aux éditions 10/18, rassemble 53 couvertures imaginant notre monde en 2050 en un panorama qui obéit à la double perspective de toute uchronie, fictive et critique.

Rafael Chirbes, Paris, 2015

Ultime roman de Rafael Chirbes, Paris-Austerlitz auquel le grand écrivain espagnol travaillait depuis vingt ans, achevé peu de temps avant sa mort brutale en août 2015, vient de paraître chez Rivages dans une traduction de Denis Laroutis.
Dans La Stratégie du Boomerang (Alma, 2011), Chirbes écrivait que « la littérature, comme les amants, se venge de ceux qui ne prennent pas le risque d’aller jusqu’aux limites. la demi-écriture est un mensonge que l’enquêteur détecte ». Ce pourrait être l’art poétique d’une œuvre qui s’est toujours confrontée aux limites et de ce roman d’amour et de mort, centré sur l’absent, l’homme aimé, « l’un de ces malades » que l’on traitait « avec un mélange de dégoût, de cruauté et de mépris ».

Charles Nègre, Le Petit Chiffonnier appuyé sur une borne devant le 21 quai Bourbon

« Le chiffonnier de Paris fut l’homme à tout faire, le maître Jacques du XIXe siècle, à la fois rôdeur inquiétant des faubourgs, agent essentiel des progrès de l’industrie, et figurant coloré des arts et des lettres » : Antoine Compagnon consacre un livre à cette figure méconnue et néanmoins cardinale d’un siècle, un essai né d’un séminaire au Collège de France (2015-2016).
Le chiffonnier, silhouette traversant les fictions du siècle comme les pavés de Paris avec sa hotte, son crochet et sa lanterne, est la figure à travers laquelle Antoine Compagnon relit et commente un siècle, selon une perspective à la fois économique, culturelle et artistique.