Il est des moments où il faut savoir se taire. Je n’ai jamais su. D’autant moins lorsque les relents d’une polémique nauséabonde viennent me chatouiller les naseaux. Les polémiques sont inventées de toutes pièces, chacun le reconnaîtra en privé. Il faut déjà du temps libre pour écrire ; il faut bien du temps à gâcher pour nourrir une polémique qui ne concerne et n’intéresse que ceux qui la nourrissent.

P

eut-être Paul Auster, imaginant Ferguson, s’est-il souvenu de Rimbaud : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues », tant ce délire pourrait être le creuset romanesque de 4321 et de son personnage central démultiplié. Ferguson est d’ailleurs moins un personnage qu’une figure, surface de projection comme mise à distance de son auteur, un moteur fictionnel comme une interrogation de ce qui pourrait fonder une identité américaine comme notre rapport au réel.

Horses, sorti en 1975, est le premier album studio de Patti Smith. En consacrant un livre à celui-ci, Véronique Bergen célèbre ce que cet album contient et signifie : un événement de la culture rock mais aussi la révolte, la volonté de rupture, l’exaltation de la poésie, de l’art, la tension vers un dépassement des limites de l’époque, une libération dans tous les domaines de l’existence.

Frank Smith (DR)

Chœurs politiques pourrait être du théâtre, le titre lui-même faisant signe vers le théâtre. Il pourrait s’agir d’un livre de poésie. Il s’agirait d’un texte politique autant qu’éthique. Il s’agirait d’un essai sur la poésie en même temps qu’un essai sur un mode de vie et de pensée encore nouveau. Le livre de Frank Smith pourrait être tout cela – et c’est effectivement ce qu’il est tout en étant autre chose. S’il regroupe ou traverse ces genres, il ne peut le faire qu’en les dénaturant, en les subvertissant et transgressant, défaisant leurs frontières, leurs conditions, leurs effets. Chœurs politiques n’est figé dans aucun genre, il les traverse, les trouble – livre trans-genre(s) comme il est sans doute une des tâches de la littérature aujourd’hui d’en penser délibérément et activement les conditions et conséquences, et d’en écrire.

 

 

On a tort de mettre en doute l’existence des fantômes. Nous devons ce scepticisme à deux causes convergentes : le scientisme positiviste hérité du XIXe siècle et l’empire intellectuel du capitalisme marchand. Au contraire des marchandises dont la seule réalité est une « valeur d’échange » et qui existent d’autant plus que leur commerce est plus intense, les fantômes qui nous visitent et dans l’intimité desquels nous vivons nos heures les plus vraies, vis-à-vis décisifs et sombres au miroir de notre sang, jouissent d’une pure « valeur de jouissance ». Il serait aussi fastidieux de prétendre les raconter que de raconter nos rêves ou de débagouler sur nos histoires d’amour. Leur existence est subjective : un fantôme est notre fantôme ; son image et sa voix existent, mais n’existent que pour nous. Si nous ne savons plus y croire, c’est que nous avons désappris à vivre à l’écart de tous. Marchands de notre propre vie, self-made men de nos dithyrambes, nous monnayons sur l’étal de tous les réseaux sociaux les preuves de notre existence. Nos solitudes, notre expérience, nos fantômes les plus impugnables : autant d’invendus promis au pilon. Notre plaisir est si pauvre qu’il faut à notre jouissance des salves d’applaudissements. Le dépeuplement des fantômes est une crise écologique comme l’extinction des espèces ou le naufrage des pôles. Ce qui n’est pas utilisable disparaît pour faire de la place ; ce qui est utilisable s’éteint par surexploitation. Il paraît qu’il y a cent ans, à la faveur d’une hécatombe, nous autres, civilisations, apprenions brusquement que nous étions mortelles. Nous apprenons aujourd’hui que la nature est mortelle et que nous lui survivrons. Pas besoin de guerre nucléaire ni d’apocalypse à effets spéciaux. Notre quotidien va suffire à cette élimination. La disparition des fantômes, du corail et des papillons est en train de nous l’apprendre. La terre est en rupture de stock.

Une chose est sûre pour l’instant : nul poème n’est plus about. La poésie se défait du mimétisme d’Aristote : le poème n’est plus vicaire ; il n’est plus un parlement censé représenter le monde (qu’un cran de plus, la Poétique réduit au monde des actions). À partir de là deux voies s’ouvrent, divergentes et que pourtant il faut suivre simultanément comme ce conteur parfait de L’Art d’écrire de Stevenson qui jonglait avec deux oranges.

Kateb Yacine – Sony Labou Tansi – Aimé Césaire

Les trois ouvrages que nous présentons ont la particularité de se construire sur des rencontres, des amitiés, des connivences. Ils redonnent ainsi une dimension humaine, parfois un peu oubliée par la critique littéraire, sans sacrifier la part d’analyses et de transmission des savoirs, indispensable. Ils se concentrent autour de trois figures prestigieuses : Kateb Yacine (Algérie, 1920-1989) – Sony Labou Tansi (Congo, 1947-1995) – Aimé Césaire (Martinique, 1913-2008).

Après ses remarquables essais, La Vie sensible et Le Bien dans les choses, Emanuele Coccia revient cette année avec La Vie des plantes, puissante et novatrice réflexion métaphysique sur les plantes et les végétaux. Trop souvent négligées même par la biologie, les plantes doivent être considérées comme des objets privilégiés de la pensée, capables d’ouvrir à une philosophie du monde conçu comme mélange, en rénovant profondément les approches écologiques, ontologiques et politiques.
Diacritik a rencontré Emanuele Coccia le temps d’un grand entretien pour évoquer avec lui ce nouvel essai qui s’offre comme l’un des plus importants parus ces dernières années.

Eric Losfeld

«Quand ce livre apparaîtra en vitrine des librairies, je suppose que 50% des acheteurs virtuels ne connaîtront pas mon nom (ça, c’est normal). 43 % diront : « Tiens, c’est l’éditeur porno, ça doit être croustillant », 5% diront : « Ah, Losfeld ! c’est l’éditeur qui a sorti deux ou trois bouquins rigolos ! ». Et 2 % seulement se souviendront que je suis un éditeur surréaliste ».
Ces lignes, Eric Losfeld les écrit dans les dernières pages d’Endetté comme une mule (1979) que les éditions Tristram rééditent en poche. En 2017, de toute évidence, lire ces Mémoires d’un éditeur, c’est redécouvrir le monde de l’édition des années 50 à aujourd’hui à travers une passion, dévorante, indissociablement littéraire et politique.

Nous existons deux fois, par le corps et par la pensée : « Le monde existe deux fois, dans les choses et dans nos esprits, qui en sont la modalité subjective ». Cette phrase de Pierre Bergounioux est tirée des entretiens (2007-2012) rassemblés en un volume chez Fayard, Exister par deux fois. Des réflexions sur la littérature, le monde, la société, l’histoire qui éclairent non seulement l’œuvre, singulière, fondamentale, de Pierre Bergounioux mais aussi notre époque, que l’on soit familier ou non de ses livres.

Le nouveau film de Sylvain George est à placer sous le signe impérieux de l’urgence. Une urgence à porter sa caméra dans les lieux des luttes qui traversent notre époque autant que celle d’en visionner les images. Le cinéaste porte un regard singulier sur les manifestations qui ont marqué Paris (Nuit debout, manifestations contre la loi El Khomri) et la crise des réfugiés, dans la lignée des problématiques qui traversent ses films précédents. En 2011 et 2012, il évoquait déjà la situation des migrants à Calais dans Qu’ils reposent en révolte (Des figures de guerres I) et Les Éclats (Ma gueule, ma révolte, mon nom), et documentait le mouvement des Indignés à Madrid dans Vers Madrid – The Burning Bright. Paris est une fête complète cette filmographie politiquement engagée à classer par ailleurs dans la catégorie du documentaire de création, et se trouve cette année en compétition internationale au Festival des films documentaires, Cinéma du Réel qui se tient à Paris au Centre Pompidou du 24 mars au 2 avril 2017. Entretien avec Sylvain George.

Autoportrait © Jean-Philippe Cazier

Jean-Philippe Cazier publie aux éditions Al Dante un livre déroutant, dès son titre, L’La phrase. L’. Déroutant non parce qu’il serait obscur ou étrange mais parce qu’il séduit, au sens étymologique de ce verbe, mène ailleurs, sur le chemin d’une langue qui se construit tout en s’énonçant, refusant tout sens figé, toute syntaxe absolue et butée.

Cette « langue en fuite » (non parce qu’elle serait sans courage mais parce qu’elle déborde) est au cœur d’un projet aussi poétique qu’il est politique : extraire la phrase de la gangue des habitudes et parlures, accepter les héritages et filiations tout en les mettant à distance, refuser ces paroles gelées dont nous abreuvent les médias, toutes ces « phrases mortes à la surface de la page ». Ainsi le livre peut-il être déroute, parfois silence et ombre, le plus souvent dynamite, l’un de ces putschs par lesquels le sens advient pour se perdre en nous.

La publication de L’La phrase. L’ était l’occasion rêvée de questionner Jean-Philippe Cazier sur son rapport au monde et à la langue (la sienne, celle des autres), sur les crises, sujets si présents dans ses livres comme ses articles, dans Diacritik ou Chimères principalement.