Personne n’est rien

Piotr Pavlenski (DR)

Je vais comparer deux choses qui a priori ne sont pas comparables, mais elles participent de la même guerre invisible, la 4ème guerre mondiale, la guerre économique qui sévit en ce moment. Nous sommes en guerre et Rimbaud (« horreurs économiques ») et Marx sont les premiers à l’avoir annoncé.

Cette guerre est terrible car elle prend les habits de la paix et de la démocratie, c’est une guerre qui est apparue peu à peu, sans déclaration de guerre, sa première arme de destruction massive frappe les consciences elles-mêmes, via la télé poubelle notamment, qui endort les esprits, paralyse les corps. C’est une guerre terrifiante car ce n’est plus la guerre de telle entité contre telle autre mais la guerre d’un système contre le champ des possibles. Pas d’entité ouvertement belliqueuse donc, mais des acteurs et un système qui n’a pas d’idéologie précise mais possède une logique, celle de l’argent, des intérêts de l’argent, dissimulés sous les termes de progrès, croissance, compétitivité, etc. Ce n’est pas par hasard si le terrorisme fleurit en cette époque de guerre non froide mais invisible, le terrorisme, sans le défendre ou le justifier, peut être aussi la réponse folle, scandaleuse de ceux qui n’ont plus d’espoir.

Je disais donc que j’allais rapprocher deux éléments qui n’ont rien à voir ensemble, a priori. Un ami qui souffre de dépression ne travaille pas en ce moment, et il ne vit que du RSA. Il y a quelques mois il allait mieux, il a donc travaillé. Son contrat s’est arrêté, c’était un contrat à durée déterminée. Pour retrouver « son » RSA, il lui a fallu attendre trois mois sans salaire ni ressources, c’est la règle. L’administration lui a demandé de s’inscrire à Pôle Emploi afin de ne pas perdre ses droits, ce qu’il fit. Mais au même moment, il rechuta, son psychiatre augmenta le traitement et lui fit un arrêt de travail de deux mois, qu’il présenta à Pôle Emploi. Ceci provoqua sa radiation immédiate, puis il reçut un courrier de la Caisse des Allocations familiales lui annonçant qu’il avait perdu ses droits, mais qu’il pouvait faire un recours administratif auprès du Président du Conseil régional etc., les services peuvent attendre, eux.

Un tel combat est extrêmement difficile, et particulièrement quand on est en dépression, alors j’essaie de l’aider, à distance, je me charge des « correspondances administratives ».

Nous sommes en plein mois d’août et il n’a rien, juste la force de prendre ses médicaments et dormir, si être prostré et épuisé peut s’appeler sommeil. Cet ami n’est pas un feignant, n’est pas un parasite, il n’est pas « rien » non plus monsieur le Président de la République, certes, il n’a pas assez travaillé pour s’acheter un costume, mais il n’est pas « rien », personne n’est « rien ».

A côté de la vie (survie) de cet ami invisible et silencieux, je pose la photo de l’artiste Piotr Pavlenski, « je pose ça là », Pavlenski dont la dernière action / performance aura été de mettre le feu à une succursale de la Banque de France (sans faire de victimes) à Paris, place de la Bastille. Banque / Bastille, vous avez compris… Cet artiste veut faire savoir (on le sait mais on a grand besoin de le savoir encore et encore, le savoir et le voir, que ça ait de la saveur, que ce soit com/pris, pris avec le corps), que les nouveaux foyers d’esclavage ont été bâtis sur les lieux même des précédents, que les banquiers sont les nouveaux monarques, monarques absolus d’un royaume qu’ils voudraient simplement appeler Réalité. Tous les opposants deviennent alors de doux rêveurs, au mieux, des originaux, des « artistes », ou des fous, des hystériques, des « rouges » dangereux, des terroristes…

Piotr Pavlenski, « artiste radical » comme ils disent, est connu pour s’être cousu la bouche avec du fil rouge pour soutenir les Pussy Riot, arrêtées pour avoir chanté une «prière punk» dans la cathédrale du Christ Sauveur à Moscou. Il s’est cloué la peau des testicules sur la place Rouge pour protester contre l’indifférence politique de la société russe contemporaine. Il s’est enroulé, nu, dans un rouleau de fils barbelés devant le Parlement de Saint-Pétersbourg pour dénoncer la politique répressive du pouvoir. Il s’est coupé le lobe d’une oreille avec un grand couteau, assis – et toujours nu – sur le mur de l’Institut psychiatrique Serbsky, là où tant d’opposants politiques furent internés à l’époque soviétique pour y être «rééduqués». Il a mis le feu aux portes de la Loubianka, le siège des services secrets russes, l’ancien KGB. Le lendemain, tout un symbole, la porte brûlée a été remplacée par un rideau de fer.

Evidemment, un certain « bon sens » (et je n’ai rien contre le bon sens) pourrait me rétorquer : Quoi de neuf ? Tu découvres la pauvreté et les difficultés de la vie ? Il y a toujours eu des riches et des pauvres, de tout temps, c’est quoi cette histoire de « 4ème guerre mondiale » ? Sans entrer dans des démonstrations que je ne suis peut-être pas capable de mener à bien, je maintiens et j’affirme deux choses : jamais l’argent n’a eu autant d’emprise sur le monde, au point de phagocyter les esprits, les valeurs humanistes, et de prétendre que son système, l’économie de marché pour la nommer, est la réalité même, que c’est « comme ça », il y a les winners et les autres, et celles et ceux qui s’opposent à « ça » sont des allumés, des utopistes, des gens pas sérieux… Deuxième point : jamais le monde n’a eu autant les moyens de faire sa révolution contre l’argent, la rapidité des informations est bien sûr une conséquence des progrès techniques, mais le Net échappe encore (en grande partie) au contrôle des puissances économiques, en tout cas en Occident. Ce n’est donc pas le moment de céder, au contraire.

Pavlenski est toujours en prison, à Fleury-Mérogis aux dernières nouvelles, ses seuls moyens d’action sont les grèves de la faim et les messages qu’il peut faire passer via sa compagne, Ksenia Oksman. Doit-il mourir pour parachever son œuvre ?

On adore les morts, c’est bien connu, on adore les « suicidés de la société ». Et mon ami qui va mal, qui n’est pas un artiste, que deviendrait-il si je n’étais pas là pour lui servir de plume ou lui prêter un peu de fric ? Car il faut bien du courage et de l’énergie et un sens des mots « certain » pour « dialoguer » avec l’administration. Et ce « courage », cette force, c’est facile de l’avoir pour les autres, quand il s’agit de soi, parfois, on ne sait plus, on ne peut plus, on baisse les bras et on finirait presque par devenir, justement, « rien ».