Damien Saez : résistance libertaire

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Ça n’a pas beaucoup de sens d’écrire sur Damien Saez. L’exégèse savante serait ridicule, le déchiffrement poétique inutile, la relance politique impossible, la paraphrase précieuse vulgaire.
Que faire alors ? Poser quelques jalons pour ne dire qu’une chose : écoutons-le, lui, le poète anarchiste qui travaille le réel aux mots et invente le monde aux sons. Ecoutons-le dans ses à-corps incarnés.

Oui, il y a du Brassens, du Artaud, du Ferré, du Rimbaud, du Brel et du Baudelaire chez Damien Saez. Oui, il y a du communisme libertaire et du révolutionnaire socialiste. Oui, il y a du poétique extatique et du politique subversif. Mais, avant tout, il y a une manière très particulière de créer des chemins ouverts là où l’inertie systémique avait comme infiniment atrophié les possibles.

Il n’a pas peur, Damien Saez. Nos peurs, ce serait plutôt son anti-combustible.

La voix est un peu androgyne, le style parfois hésitant, la nostalgie presque dérangeante. Il fait tout pour ne pas être adulé ou adoré. Il ne cherche ni l’assentiment inconditionnel, ni l’amour illimité. Il n’a pas besoin de nous séduire et prend plaisir à le montrer. Il nous met plutôt doucement en porte-à-faux. Il nous défie avec une sorte de distante complicité. Il ouvre des failles et nous laisse comme dépositaires d’un petit vertige qui suffit à faire vaciller tant d’implicites et de non-dits.

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Il est nombreux, Damien Saez. Il est pluriel sous sa carapace de troubadour insoumis. Traversé de milles paradoxes qu’il ne dissimule même pas. Obstiné et fragile. Violent aussi, même dans son infinie douceur. Entre ses deux derniers albums, entre Miami et L’oiseau liberté, presque rien de commun. Rien, sauf l’essentiel : cette incroyable capacité à créer de l’autre dans l’intime et de l’infime dans l’ailleurs.

Ni classique à proprement parler, ni outrageusement expérimentale, la poésie de Damien Saez fait corps avec une musique épurée qui prend soin de ne jamais tout à fait résoudre les tensions qu’elle installe. Mélancolique, toujours, désenchanté, souvent, mais jamais résigné, le message s’ose en authentique chant d’amour. Amour amoral et peut-être anormal. Amour rebelle et séditieux, révolté et indocile, contestataire et dissident, insubordonné et résistant, émeutier et mutin. Amour tenace comme la peine, obstiné comme la pluie, coriace comme la peur et presque entêté comme la vie. Amour total et libéré, jusqu’à l’obscène, jusqu’au sublime. Chanter pour amourir de mots-monde et écrire pour amourdir un réel détissé.

L’anticapitalisme antisexiste et antiraciste militant de Damien Saez est un peu plus qu’une vision politique qui s’exprime par une série hétéroclite de ballades romantiques et plaintives. Il est aussi et avant tout un immense travail de générosité en acte. Il est un don d’audace. Courage d’affronter tous les interdits avec la même intransigeance. Sans la moindre complaisance pour les auditeurs que nous sommes, pas même celle qu’on désirerait sans doute un peu, sans même se l’avouer tout-à-fait.

Trouvère improbable, à la fois infiniment contemporain et absolument d’un autre temps, Damien Saez joue un rôle singulier dans un pays-age qu’il contribue à déformer autant qu’il le réhabilite. Sans peur des tabous symboliques, sans déférences vis-à-vis des nouvelles divinités économiques, il affronte toutes les violences insidieuses qui gangrènent nos devenirs et donne, en même temps que l’impulse de révoltes à venir, un peu de la jubilation extatique d’un éphémère assumé.

Appel à jouir autant qu’à penser – et peut-être même à se repaître d’écrire et à se délecter d’agir – les œuvres de Damien Saez font mal autant qu’elles enchantent. « Hors genre », « Fils d’Artaud », « Les Meurtrières », « Tango », « Mon Terroriste », resteront comme quelques un(e)s des météorites les plus lumineuses de notre firmament par ailleurs si ténébreux.

Damien Saez, L’oiseau liberté, décembre 2016