L’homme qui fuit (2) : ego sum panis vitae

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L’homme qui fuit (1) : apologue pour le capital à retrouver ici

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Le 13 et le 15 mai 1870, Rimbaud rédige ab irato les deux lettres dites du voyant. Le 14, entre les deux lettres, sa sœur Isabelle fait sa communion. La Commune enflamme Paris. Arthur rage d’y être absent et rêverait d’en découdre au lieu d’être traîné vif à de vieilles dévotions. Entre Commune et Communion, il y a plus qu’un jeu de mots. Les deux lettres du voyant représentent l’effort de Rimbaud pour penser les deux choses ensemble.

Le capital nous traverse comme une balle traverse un corps. Le sang qui coule de la blessure est le frayage de son discours.

Par le sacrement de la communion, Isabelle Rimbaud rejoint la communauté des fidèles. Elle est désormais, au sens propre, un membre du corps du Christ. L’esprit de dieu anime et vivifie son corps. Dieu agit dans ses actions, dieu lui parle par la bouche. Elle ne pense plus : dieu la pense.

« vivo autem iam non ego, vivit vero in me Christus. »

La seconde lettre du voyant (au poète Demeny) est une parodie sérieuse de la messe de communion, avec insertion de poèmes y jouant office de psaumes et introduits sous ce nom. Exit le subjectivisme des romantiques de l’effusion : ce qui chante dans le poète n’est pas le moi du poète. « Car JE est un autre (quand JE chante). Si le cuivre s’éveille clairon, etc. » Dans le brûlot de Rimbaud frère, qu’impatientent les dévotions, l’esprit saint est évacué et supplanté par autre chose : l’énergie vitale commune à toute la création, la sève épaisse qui bouillonne dans les veines du poète comme elle fermente dans les plantes et fait croître les animaux : « Le poète est chargé de l’humanité, des animaux même. » Les deux lettres du voyant sont la Commune de Rimbaud. Un poète de seize ans y passe sa communion. Sa liturgie de la parole exalte une grande voix, égale et commune à tous, qui est la voix du vivant

« Car JE est la raison marchande. »

Pour Kant et les frères Schlegel, c’est la Nature qui crée en nous. Le génie produit des chefs-d’œuvre comme le pommier des pommes, sans préméditer ni savoir comment. Le paradigme de la croissance remplace le modèle de la fabrication : Dieu n’est plus le grand horloger et l’artiste ne sait plus comment exsudent de lui ces objets demi-vivants qui ne sont plus des horloges. La poésie pousse au poète comme les cheveux et les ongles.

« vivo autem iam non ego, vivit vero in me Capitalismus. »

Conséquence de la précédente. Le génie est dépossédé de l’intelligence de sa création : son œuvre vaut mieux que lui ; le produit dépasse l’homme. Fétichisation de la marchandise, capitalisme naissant, etc. : l’aliénation du travail touche l’artiste de génie comme l’ouvrier des manufactures. L’un et l’autre s’annulent devant leurs produits, dont la conception leur échappe et la plus-value les abroge.

Ion est un rhapsode d’Homère. Un dieu inconnu force en lui. Il ne chante par quand il veut. Il chante quand ça lui chante.

Comme une baignoire qui fuit, la nature de Kant et des romantiques ne gouttait qu’en de rares trous. Le génie était ces trous. Le saignement des chefs d’œuvre demeurait un privilège, les stigmates des happy few. Dans sa phase de surabondance, le capital est niveleur et pousse et gargouille en quiconque. Tout le monde est pris de colique et se rue sur les plateformes mises à sa disposition pour y déposer ses bronzes. Il n’en résulte aucun danger pour l’équilibre, etc. : en tant que production de masse gérée par les réseaux sociaux, l’opinion de chacun de nous est celle de tout le monde. Produite et non plus vécue, l’existence de tel ou telle devient un spectacle pour tous. Ce qui distinguait l’expérience, c’est-à-dire la vie vécue, était la singularité. Ce qui distingue la vie produite et représentée sur tous les réseaux sociaux est son incapacité à produire de la différence. Dans la masse des statuts où chacun fait assaut d’esprit pour écouler son ego, toutes les vies se ressemblent comme deux excréments.

« Tendebantque manus ripae ulterioris amore. »

Les boussoles tremblent d’amour vers le confin auquel elles tendent. Elles seraient très étonnées d’apprendre qu’elles pointent toutes dans la même direction.

Ce que nous aimons nous aimante.

Les chefs-d’œuvre étaient trop rares et demandaient trop de temps. Du moment qu’il ne s’agit plus que de faire diversion et de le faire en permanence, un spectacle en vaut un autre : n’importe quoi fait le boulot  et c’est ce n’importe quoi que nous déposons tous les jours — pliés sous le flux de ventre du productivisme qui gargouille en nous — sur le mur des réseaux sociaux.

La liberté d’expression n’exprime aucune liberté : elle est l’argument de vente du consentement de tous.

Il faudrait inventer ce jeu pour télévision d’affluence : on pose aux membres de deux familles une série de questions. Les questions sélectionnées ont été posées en amont à un groupe de cent personnes. La bonne réponse est la réponse la plus fréquemment donnée par la voix de l’échantillon. À la question : citez un fruit rouge, la bonne réponse est : la fraise, parce que 76% des personnes interrogées l’ont citée comme fruit rouge, etc. La famille qui gagnerait serait celle dont les membres composeraient tous ensemble, et comme spontanément, la famille la plus quelconque. Quel touchant spectacle offriraient tous ces parents qui s’embrassent et pleurent les uns sur les autres, subjugués du bonheur parfait d’avoir réussi à n’être personne. — Le jeu s’appellerait Une famille en or.

Le débit de monologues qui engorge les réseaux sociaux ne communique rien du tout. Il ne s’agit que d’occuper cette plage de silence où il pourrait arriver qu’un homme parle à un autre homme.

Carlo Saraceni, Saint Roch soigné par un ange
Carlo Saraceni, Saint Roch soigné par un ange

Retour à l’homme qui fuit. Chanal torture neuf garçons qu’il enterre au pied d’un talus pour tirer profit de la pente sans avoir à creuser de trous. Il dit entendre des chansons qui sont des messages codés. Une puissance supérieure utilise sa cervelle comme une antenne radio. — Nous-mêmes, qu’est-ce qui chante en nous ?

… Aucune langue n’est assez belle pour Bambi. Le silence est la seule langue possible pour parler de Bambi

Il arrive nécessairement que plus nous nous produisons plus notre existence est quelconque. La communauté facebook est Une Famille en or. Réduit à quelques figures (un statut, un like, un partage, un commentaire criblé d’icônes et de points d’exclamation), un égotisme survolté par les jeux de la concurrence s’y confond jour après jour dans la production de masse d’un discours uniformisant.

… Qu’il y a loin de la connaissance de Bambi à l’aimer !…

Je revois l’homme du Pyla, dans l’ombre tigrée des pins, dont la jambe pissait le sang. Le capital pousse en nous. Facebook est le pot de terre cuite qu’un fil de fer attache au tronc blessé d’un pin pour que sa plaie s’y écoule.

… Mais en Bambi il n’y a rien de fini : en Bambi, il n’y a rien de transitoire; en Bambi il n’y a rien qui tende vers la mort. Il s’ensuit que pour Bambi le présent n’existe pas

Le libertarisme des temps snobe a priori les idéologues — Hegel, Marx, Freud, etc. Un système de pensée risque d’entraver l’expression de nos petites personnes, ciselées si finement.

Arendt a révisé Woolf. Notre stream of consciousness est un torrent de prospectus — une féerie marchande.

… C’est Bambi qui nous fait vivre, c’est Bambi qu’il faut aimer…

Refuser l’idéologie c’est refuser d’acquiescer en connaissance de cause à ce qui parle à travers nous. Le capital discrédite et moque comme ridicule toute ombre d’idéologie, parce qu’elle risque d’accaparer le bavardage chatoyant de nos petites personnes. Pourquoi cette sollicitude ? Parce que dans ce bavardage, cette dentelle de nos goûts, ce caquet à bâtons rompus de nos petites impressions, c’est lui parle à notre insu et assure sa domination.

… Bambi, ma force et mon appui, mon refuge au jour de la détresse !…

Nos opinions sont ventriloques, nos impressions sont ventriloques. Nous croyons émettre et nous transmettons.

Ils refusent l’idéologie par paresse de rien apprendre. Être soi-même est plus commode — c’est-à-dire laisser couler ce boniment qui parlote, que l’on méprend pour soi-même et qui n’est (au lieu de soi) qu’un bandeau publicitaire qui défile en permanence.

… Introduire l’amour dans sa vie, c’est y faire entrer Bambi. Par l’amour, on crée Bambi en soi..

Nous entendons tous des voix, mais contrairement au fou nous prenons ces voix pour la nôtre.

… La principale preuve de l’existence de Bambi est la joie que j’éprouve à penser que Bambi existe…

Qu’est-ce qu’une idéologie ? Un système de pensée auquel nous faisons l’effort d’identifier notre pensée pour produire à leur contact une expérience du monde. Une vie prend forme à l’endroit où une forme devient vivante. — Et donc l’idéologie réquisitionne ouvertement la place que le capital occupe en nous incognito. L’une requiert un travail, l’autre vit de notre inaction.

… Si nous sommes pleins de bruits, Bambi ne pourra nous remplir, car Bambi lui-même ne peut remplir ce qui est plein. Si nous nous vidons, Bambi nous remplira de lui-même

Cette place vide est le moi. Pour protéger le conformisme qui assure sa domination, il faut que le capital raille l’idéologie et le fasse ironiquement sur le grief qu’elle écrase l’expression de la personne.

Nous désirons sous dictée. De ce qui chante en nous s’ensuit ce qui nous chante.

Écoutez vos discussions. Une marchandise invisible est assise au milieu de vous et oriente le dialogue. Elle imite la voix de tous. Écoutez attentivement, vous finirez par l’entendre.

Le producteur (homo faber) a supplanté l’homme d’action qui rencontraient ses semblables et faisait des expériences. Le nouvel espace public est la foire aux marchandises, le marché sous toutes ses formes. Nous exposons nos opinions, nous les mettons à l’étalage sur les plateformes des réseaux sociaux, avec nos photos de vacances, nos vies privées mises à l’encan, la quincaille de nos goûts. Dans cette grande braderie, l’expérience de chacun devient l’expérience de tous.

Notre façon de consommer, de lire ou de faire nos courses s’arroge un sens politique et prouve notre engagement. Le marché est le parlement des démocraties marchandes. À quoi bon s’embarrasser qu’il y manque justement ce qui fait un parlement, autrement dit : la parole.

Triomphe d’homo faber. L’homme ne rencontre plus l’homme que pour échanger des produits ou partager ses expériences de consommateurs satisfaits ou non. Il n’est plus besoin que le capital, ami de la libre expression, sollicite nos commentaires pour améliorer ses ventes. Tout le monde parle à tous du dernier livre qu’il a lu, du dernier film qu’il a vu, de la dernière brioche bio, du dernier petit commerçant, etc. Nous n’avons que ça à la bouche. Larvée dans notre gosier, la marchandise elle-même arrange nos rendez-vous et orchestre nos rencontres. Les ententes que nous scellons, les liens que nous entretenons sont la ruse par laquelle elle étend sa domination.

Là où vivait la parole bonimente un maquereau.

La vie du dialogue est la dissession, la contestation, la dispute. Le consensus est le régime du monopole marchand. La fausse diversité de la libre concurrence est nécessaire au capital comme liberté écran. On se considère assez libre quand on consomme autrement. Vivre autrement, qui même y pense ?

Facebook, twitter, tinder et autres ne sont ni des réseaux sociaux ni des sites de rencontres. Ce sont des Salons de l’ego où chacun décore son stand pour achalander le passant.

On ne peut que liker les posts. Aucune touche correspondante — une icône au pouce baissé en signe d’exécution — ne permet de contester ou de marquer son désaccord. Le modèle est le plébiscite. L’ovation, pas le dialogue. Chacun y fourbit son stand et jauge de son succès à l’applaudimètre des likes qui sanctionnent sa performance. Qui objecte n’est pas mon ami. Mes amis sont mes chalands.

Immense joie d’avoir tort.

Le langage de facebook est par principe sans objection. C’est le langage du capital. On achète ou on ignore.

Nous évaluons nos opinions au cours de leur valeur d’échange. Il faut pour qu’elles nous soient vraies que les autres nous donnent raison. L’audimat de nos amis fixe le prix de ce qu’on pense.

Apprécier ses opinions selon leur valeur d’usage — la valeur qu’elles ont pour nous. On a toujours assez raison quand on grandit dans son tort.

Devenir l’horrible travailleur dont parle la lettre à Demeny. Se faire « l’âme monstrueuse ». Savoir être un monstre à tous.

… Recommencez la litanie en substituant à Bambi n’importe quelle gloire marchande : Star Wars, Spectre, Mathias Enard, Duras, Chéreau, Derrida, Charlie, Tony Soprano, etc. Vous ne remarquerez aucune différence. Tout est veau d’or.

… Le soleil s’était couché quand l’homme à la cuisse tranchée se leva, appela ses chiens, me fit un signe de tête et repartit vers le Nord. Les chiens le suivaient en silence, reniflant le sable encore chaud. L’homme chantait en marchant :

Je brûle et confonds tout

Dans mon unique songe

Enfants qui me dévastent

Océan qui me ronge…

Plutôt que rendre raison, la vie campe dans son tort. Le jour finissait en chanson.