« Prendre le parti des animaux » : entretien avec Jean-Christophe Bailly

Gilles Aillaud, Mangouste, Planche extraite du tome I de l'Encyclopédie de tous les animaux, y compris les minéraux (détail de couverture, Le Parti-pris des animaux)

Sylviane Coyault s’entretient avec Jean-Christophe Bailly, notamment autour du Parti pris des animaux dans le cadre du festival Littérature au Centre 2021, cette année en ligne en partenariat avec Diacritik. Une édition centrée sur « Littérature et animal ».

Vous consacrez, depuis trois décennies au moins, des textes aux animaux : en 1991 c’est L’Oiseau Nyiro (La Dogana) ; en 2007 Le Versant animal (Bayard) ; en 2013 Le Parti pris des animaux (Bourgois). Et dans Le Dépaysement, deux chapitres sont intitulés « Du côté des bêtes ». Est-ce que cette passion pour le monde animal vous vient de l’enfance ? Vous étiez un petit citadin, me semble-t-il.

Je ne me souviens pas d’avoir été frappé par les animaux plus que les autres enfants. Mais c’est-à-dire aussi que je l’ai été tout autant qu’eux, et comme on peut l’être via ces contacts restreints, furtifs ou imaginaires qui sont ceux des enfants des grandes villes. Deux images dominent, les visites au Jardin des Plantes à Paris, et une ferme où j’allais chercher le lait à la campagne. Donc des choses très banales, mais qui peuvent avoir une allonge formidable. Il y a eu je crois comme une longue dormance au terme de laquelle les animaux sont revenus, et la peinture de Gilles Aillaud a joué là le premier rôle. C’est l’existence même des animaux qu’il interrogeait et cela je l’ai vu tout de suite, avant même de le rencontrer. L’enclenchement qui a suivi, avec le séjour dans les réserves du Kenya, a été définitif.

La rencontre avec les animaux se présente souvent dans vos écrits comme un surgissement, un jaillissement : c’est le chevreuil du début du Versant animal, ce sont les tout petits poissons dans un port de Bretagne ( à la fin du Parti pris des animaux), ailleurs des oiseaux, des chauve-souris… Il y a toujours la même surprise, le même émerveillement, mais ce serait aussi comme une apparition, quelque chose de la Révélation, du chemin de Damas.

Une apparition, oui. Mais qui n’a lieu que de loin en loin, et qui peut survenir inopinément, avec l’animal le plus familier. L’été dernier, ce fut avec un lézard : je devais écrire un texte sur les animaux pour une revue, et je ne trouvais rien. Soudain je suis tombé sur ce lézard qui était à l’affût, immobile, sur le rebord d’une fenêtre. Rien de spécial, mais tout s’est passé comme si son immobilité m’avait happé, comme si le suspens qu’elle créait dans l’espace était devenu une césure très profonde, importante, qu’il ne fallait déranger à aucun prix. Et dans cette césure je l’ai vu respirer, j’ai vu aussi, bien sûr, la petite perle noire de son œil. Cette respiration visible, et la ponctuation de ce regard, et j’avais soudain devant moi toute la tension du vivant, il n’y avait plus qu’à raconter ce que j’avais vu. On peut aménager les conditions de telles rencontres, comme c’est le cas lorsqu’on va volontairement au devant des animaux, mais même là, lorsqu’en effet ils surviennent, ils renversent l’attente par une irruption qui prend immédiatement les traits de l’évidence. Cette extraordinaire violence de leur déclaration d’existence est toujours une surprise, et d’autant plus forte qu’elle est pour ainsi dire innocente, sans préparatifs ni arrière-pensées. L’émotion qui vient alors, il faudrait la caractériser de façon non sentimentale comme une pure joie, la joie qu’il y ait cela, cette forme exubérante et parfaite qu’a pris la vie et qui passe devant nous avec la grâce d’une réponse à une question que nous n’avions pas encore posée.

C’est aussi la révélation d’un Mystère qui serait lié à leur silence, leur regard, leurs tracés…

Aux animaux nous avons donné des noms, mais ils habitent, eux, d’un côté du monde où les noms n’existent pas. Cette absence au langage (qui ne veut pas dire qu’ils ne communiquent pas) a presque toujours été perçue et décrite comme un manque ou comme une preuve de leur infériorité. Or l’étendue qui s’ouvre avec le non nommé, c’est cela même qu’interroge le langage. Et c’est là, dans cette étendue, que sont les animaux, et qu’ils y sont souverains. Les observer, les suivre (suivre leurs traces), dès lors, c’est laisser s’ouvrir dans le monde des chemins qui sont directement entrés dans l’inconnu : un chevreuil qui s’enfuit, une file d’éléphants qui passe sur l’horizon, un oiseau qui plane et même un chat qui dort, à chaque fois, pour peu qu’on se donne le temps de les prendre en considération, c’est une ouverture, une entrée délicate et précise dans le sensible, qui est ce que nous avons avec eux en partage. Ce sensible, ils l’agrandissent, ils en sont les visiteurs étonnés, les capteurs insaisissables. 

Cette expérience de l’animal – son côtoiement – est toujours chez vous éminemment poétique. Vous convoquez du reste souvent la poésie, qu’il s’agisse de Rilke (la 8e élégie de Duino) ou de Ponge. Ponge d’où, justement, dérive votre titre Le Parti pris des animaux. À propos de ce titre, Le Parti pris des choses, donc, Sartre proposait trois interprétations : c’est prendre le parti des choses (i.e des animaux), “en prendre son parti”, ou en faire un parti pris esthétique. Est-ce que vous reconnaîtriez ces trois acceptions ?

La reprise du titre de Ponge avait d’abord pour moi le sens d’un hommage à celui qui voulut, comme il le dit, « sortir les hommes de leur rainure » : son entreprise patiente, passionnée, inlassable, il la mena en direction des choses et de leur monde muet qui était, a-t-il dit aussi, sa seule patrie. Il m’a semblé qu’envers les animaux, tout en intégrant le saut qu’ils font faire du côté du vivant, le même mouvement était possible. Il y avait aussi le sens, immédiat pour moi, et spécialement en référence à la menace qui pèse de plus en plus sur eux, de prendre leur parti, de les défendre, de les exalter. En prendre mon parti ? Certainement pas. Cela voudrait dire que leur existence est quelque chose que l’on subit et dont il faudrait s’accommoder.

Je pense encore à Ponge, pour qui on devrait pouvoir à tous les poèmes donner ce titre : « raisons de vivre heureux ». Il y a dans vos textes une forme de joie dans le côtoiement de l’animal. Joie mais aussi trouble de se sentir sur le seuil, “à la lisière” (c’est le titre choisi par Caroline Lamarche pour son recueil de nouvelles). Pouvez-vous préciser ces impressions ?

« Le paradis est pour ainsi dire dispersé à travers la terre entière » disait Novalis. Cette formulation n’est pas angélique, elle décrit un état de choses qui est là depuis le commencement. Il n’y a pas eu le paradis puis la chute, il y a la dispersion, tout de suite, et chaque animal en son sein peut être considéré comme un éclat ou un souvenir. Rencontrer ces éclats, se souvenir avec eux de ce qui sans doute ne fut jamais, c’est en effet à chaque fois un bonheur, mais ces bonheurs qui tiennent à un fil – le fil de l’existence – sont solidaires d’une inquiétude : entre l’animal et l’homme, il y a un seuil ou, oui, une lisière. On peut le franchir mais il faut marquer le pas, ce que faisaient les rituels et aussi, il ne faut pas l’oublier, certaines formes de domestication. La pire des attitudes est évidemment celle qui détruit la possibilité de ces seuils : soit en liquidant la bête, soit en la privant de l’espace où sa vie se déploie, soit encore en la reléguant dans une sphère privée de tout contact.

Jean-Christophe Bailly, fondation Michalski, septembre 2019 © Christine Maecandier

Dans Le Dépaysement, vous consacrez de belles pages à ces animaux domestiques qui font partie des paysages français : les moutons, les vaches, surtout. « Ils en sont le signe », dites-vous, « mais aussi les agents ». Domestique/ domus : dans cette maison commune, quel serait selon vous le risque de renoncer à la domestication (mutuelle de l’homme et de l’animal) ?

L’élevage industriel sous toutes ses formes et quelles que soient les espèces qu’il touche est une aberration monstrueuse, un crime constamment commis. Son premier effet est de soustraire les animaux du paysage en ne les considérant même plus comme des êtres vivants entretenant une relation variée avec un milieu, mais comme de purs produits, de pures sources de profit, du “minerai”, comme il est même dit parfois. Or ce que j’évoque, et à quoi je tiens, c’est un paysage formé par et pour les animaux eux-mêmes, et c’est par conséquent celui d’une forme d’élevage qui fonctionne sur des relations qu’elle s’efforce de rendre plus actives : entre les hommes et les bêtes et entre eux tous et le monde où les formes de vie qui les structurent s’entretissent constamment. Pour citer à nouveau Ponge, quitte à employer ses mots dans un sens différent, la « fabrique du pré » est le résultat – non achevé – d’un processus très long, d’un très long et lent côtoiement. Renoncer aux prés clôturés, aux prairies et aux formes d’élevage dont ils sont le signe, ce serait en vérité donner un blanc seing à l’élevage industriel, et ce serait aussi détruire cette relation ancestrale entre les hommes et les bêtes apparue avec le néolithique et qui a structuré non seulement nos paysages mais également nos mentalités. Il est important que quelque chose de la campagne demeure, et même revienne.

Entre le respect que nous devons à nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et la tradition végétarienne (Pythagore, l’hindouisme…) comment vous situez-vous par rapport à l’alimentation carnée ?

C’est une question très complexe et qu’il faut soustraire aux simplifications et aux positions dogmatiques, qu’il s’agisse de la posture consumériste-carnivore ou de la posture vegan. « S’il est loisible de manger chair » (cette formulation que je trouve juste et éclairante est celle d’Amyot traducteur de Plutarque), la question se pose à chaque instant, à chaque repas. Entrent en jeu ici des critères quantitatifs, liés à l’augmentation constante et irraisonnée de la population mondiale, et des critères moraux, liés aux formes d’administration du mourir. Comme le savaient tous les chasseurs-cueilleurs, tuer, c’est contracter une dette. Or cette dette est devenue énorme et impayée, exorbitante et nous en sommes là, hélas, même si l’alimentation carnée, en soi, n’est pas pour les hominiens de l’ordre du crime.