Jean-Christophe Bailly: La légende de l’image dispersée (L’Imagement)

Au cœur des années 1960, hanté par la civilisation de l’image à laquelle il commençait à réfléchir, Barthes est soudain déchiré par cette évidence : il n’existe aucune image à l’état adamique. Toute image viendrait après un impossible paradis, n’obéirait à aucune idée de nature et serait toujours, selon Barthes, le fruit d’une culture parfois si ancrée en elle qu’elle en viendrait à oublier son geste culturel même. Nul doute qu’une telle réflexion sur l’impossible nature de l’image pourrait figurer en exergue du splendide nouvel essai de Jean-Christophe Bailly, L’Imagement paru au Seuil. Nul doute que le propos de Barthes ne manquerait de faire écho à la réflexion sur l’image qu’engage Bailly, décidément un de nos écrivains premiers et, à tout prendre, parmi les plus importants de nos contemporains.

De fait, comme une suite diffractée de L’Instant et son ombre, splendeur noire de son œuvre, Jean-Christophe Bailly livre une investigation sur la nature de l’image, sur ce qui fonde les images et les fonde en nous. A travers treize chapitres, cette enquête qui convoque tour à tour Bernard Plossu, Cartier-Bresson, Picasso ou encore Goya, revient sur ce qui fonde notre temps : son rapport complexe et toujours contredit, défait à l’image. Qu’est-ce que l’image ? Comment peut-on l’appréhender ? Pourquoi l’image nous saisit-elle, nous force-t-elle à nous arrêter ? Que fore-t-elle en nous ? Bailly donne ici des éléments de réponse à ces questions multiples, en ricochets, en cascade – comme s’il reprenait la légende dispersée de l’image dans la vie des hommes pour y amorcer des réponses, en s’arrêtant, en premier lieu, sur le lien de matière qui se tisse entre l’image et son modèle.

Et peut-être ce premier lien est-il tout d’abord spectral : une histoire de fantômes pour grandes personnes. Car, au cœur de l’écriture de Jean-Christophe Bailly, il y a toujours un cœur noir et perdu : un point aveugle où le monde s’est effondré, où quelque chose s’est enfui qui ne reviendra pas ou plutôt qui peut être promis à la revenance si, précisément, revenance il y a. Car Bailly est le patient et ferme archéologue de ce qui est révolu mais continue à vivre en nous à l’état d’intuition, d’anamnèse sourde : de paramnésie qui n’ose dire son nom, de spectralité qui forme le rideau d’ombre qui, à la fois, dit le passé et nous retient d’être pleinement au présent.

L’idée qui flamboie au cœur de L’Imagement est ainsi sans doute double, comme un présent sans cesse dédoublé pour Bailly et que son écriture va chercher à dévoiler, sans répit : chaque instant est comme pris dans une doublure d’invisible, sans cessé troué par une non-présence active, une non-absence passive qui donner à chaque mot, à chaque minute sa trame noire : sa doublure grise. C’est l’histoire de l’instant et de son ombre. Toutes les minutes sont portées par une ombre portée que seul l’art peut apercevoir et dont l’écriture peut, seule, se saisir : il y a eu quelque chose, et l’art a su capter, capturer, prendre : faire prise du réel. L’écriture est une capture, la photographie est une capture, la peinture est une capture. C’est une grande et violente chasse aux fantômes qu’engage Bailly à chaque phrase, à chaque instant pour tenter de se saisir non pas ce qui échappe mais ce qui est là, terriblement là mais dont seuls les yeux spectraux perçoivent l’écoulement.

Alors les spectres apparaissent mais ils n’apparaissent jamais en entier. Ce sont toujours des plans de coupes. Chez Bailly, le réel est un film, un film que l’écrivain saisit, interrompt abruptement parce qu’il s’agit, par la phrase, de mettre fin à cet écoulement infini pour détramer la doublure. Les spectres apparaissent toujours morcelés. Ce sont des morceaux de spectres ou bien plutôt : des fragments de spectres. Ces fragments de spectres, il faudrait alors les nommer avec Bailly des images. Car, pour Bailly, l’image ne doit être considérée comme rien d’autre (et c’est une grande révolution, profonde et neuve, que l’auteur annonce comme du bout des lèvres) qu’une « maison hantée » comme il le dit. Il y a un oxymore flamboyant : les images sont une domestication sauvage. Ce sont des fantômes qu’il faut apprivoiser, qu’il faut patiemment attendre, dont il faut saisir les éclats, les fragments dispersés mais des fragments qui, comme le dit avec force Bailly, font blocs en eux-mêmes. Les fantômes ne traînent pas de chaînes : c’est nous qui leur donnons les nôtres.

Car le monde a été une légende. Il a eu lieu. Il a eu lieu autant de fois qu’il y a eu des images. Et il ne reste de lui que ces fragments inapprochés que sont ces images qui, doucement ou abruptement, s’écoulent et cherchent leur moment en nous, dans la maison hantée que nous sommes. Il y a ici les spectres de Blanchot et de Warburg qui sont les nourrices bienveillantes de Bailly mais Bailly va plus loin qu’eux : les fragments de fantômes que sont les images sont sans cesse secouées. Elles sont agitées sans répit. Elles sont plus mouvantes que toutes les armées de fantômes comme si Bailly, qui évoque Deleuze, avait trouvé un point nul, le lieu du fantôme, entre l’image-mouvement de Deleuze et l’image-temps de Deleuze : un point où, clairière neuve battue par les vents, les images dispersées de la légende du monde venaient à se donner secrètement rendez-vous dans une agitation de damnés.

L’Imagement raconte, de manière romantique, l’histoire de ce film fantastique caché qui fait résonner, comme annoncé plus haut, un second dédoublement. L’image ne laisse jamais le monde insensible. Les fragments spectraux prennent une épaisseur de matière qui vient, en retour, avec violence, avec douceur, faire écho dans le sensible lui-même, dans un battement continu du sens, du sensible. Ce creusement du sensible a lieu dans le regard de celui qui contemple l’image. Et c’est là encore le double sens qu’il faut donner à ce beau nom d’imagement que donne Bailly à l’image et son processus sans cesse mouvant, sans cesse bougeant : l’imagement, c’est tout d’abord le procès de l’image pour venir aux yeux, le moment où le fragment se brise net, devient fragment, devient cette tuile qui s’ajoute à la toiture du réel. Mais l’imagement, c’est enfin le procès derrière l’œil. La lente remontée depuis l’ombre jusqu’à l’instant, le chemin rétroversé de l’œil au cerveau, à ce qui saura faire image en soi.

A ce titre, chemin double comme un imagement au carré, l’image s’impose toujours comme ce qui fait seuil : elle est entrée dans la maison hantée et elle est la hantise de la maison. Mais ce n’est jamais une maison vide : toute image, qu’on le veuille, est l’image d’une image d’une image. Elle est murmurée avant d’être là : il y a déjà comme une légende qui précède l’image. L’ombre peut surgir avant l’instant, comme l’instant peut être suivi de son ombre. Mais pourquoi l’image serait-elle alors toujours ce seuil ? C’est qu’il y a là, encore, pour Bailly une double question et un double seuil sans doute.

Le premier seuil, c’est celui de qui ose passer le seuil de cette maison. On passe devant des images, on erre dans des quartiers mais parfois on ne voit ni les demeures ni les images. Car toute image pour Bailly est vocative : elle appelle celui qui la regarde. Elle est en soi un appel sans voix. L’individu qui se présente devant l’image doit avoir été appelé par elle : une image, c’est une rencontre. C’est comme un éclair surgi depuis deux zones de sensible qui se frottent. Nous ne sommes pourtant pas ici dans le punctum de Barthes. Là encore, comme pour Deleuze, Bailly trouve une zone inédite, une clairière nue de sensible entre le studium et le punctum de Barthes pour faire sens vers une image trouvée comme énamoration chez l’autre. L’imagement est un innamoramento, et si l’image fait punctum, elle le fait comme la pointe d’un sonnet pétraquiste qui ne demande qu’à s’éveiller en nous. C’est un poème tu – le spectre d’un poème, sa légende dispersée.

Tel est le premier seuil mais l’imagement ne s’arrête pas et dévoile un second seuil, sans doute le moins évidente, sans doute le plus dérobé à la saisie. Il est celui, complexe et pourtant si frappant, de l’énergie contenue dans l’image. Pour Bailly, l’image pose en soi une intensité, une manière de degré si élevé de flamboiement, si nerveux et si pacifié qu’elle ne peut manquer de déclencher un véritable tonnerre, de déchirer le ciel de représentations du sujet et livre l’intensité comme cœur nu de chaque image.

Dès lors, jetée dans le monde, l’image fait ricochet dans les ondes du sensible. Elle se disperse, elle disperse. Elle crée autour d’elle une série de cercles concentriques et créé des résonances qui la place au centre d’une stratégie non concertée de l’éclaboussure. On ne sort jamais indemne d’une image : si l’image fait sensible, on s’y sera toujours noyé dedans. Chaque image est une flaque de Narcisse, pour un Narcisse qui n’aurait jamais voulu apprendre à nager et qui prendrait plaisir à se noyer, indéfiniment.

On l’aura compris : L’Imagement de Jean-Christophe Bailly s’impose comme un très grand livre sur l’image, sans doute l’un des plus importants parus ces dernières années tant la réflexion y est à chaque instant lumineuse de justesse, terrible de sensible. S’il n’existe pas, pour Barthes, d’image adamique, peut-être devrait-on lui répondre qu’en revanche, L’Imagement s’offre comme l’essai adamique d’une re-pensée de l’Image : son premier seuil, lumineux.

Jean-Christophe Bailly, L’Imagement, Le Seuil, « Fiction & Cie », janvier 2020, 256 p., 20 € — Lire un extrait