Jean-Philippe Toussaint : « c’est vous l’écrivain »

Détail couverture @ éditions Le Robert

Le titre ci-dessus, « c’est vous l’écrivain »,  est la jolie formule qu’utilisa Jérôme Lindon lorsqu’il accueillit le jeune Jean-Philippe Toussaint pour le première fois en ses bureaux. Il avait beaucoup aimé La Salle de bains, qu’il allait publier et qui connaîtrait d’emblée un grand succès. Mais s’agissait-il de sa part d’une remarque gentiment moqueuse ? Ou bien d’une véritable apostrophe identificatrice ? Et Jean-Philippe qui voyait un éditeur (et lequel !) de près pour la première fois n’en est toujours pas revenu. Cela ne l’a pas empêché de devenir un proche de Lindon dans l’instant et même en quelque sorte un fils adoptif aux côtés du père symbolique  qu’était alors Samuel Beckett et du frère non moins symbolique que fut Robbe-Grillet dans la même glorieuse phalange. Ainsi allait se constituer et se perpétuer pour un bon moment le « Nouveau Roman » d’illustre mémoire.

Mais c’est aussi dans cette ligne que devait se déployer une carrière littéraire personnelle qui ne connut que les  Éditions de Minuit comme site de publication, d’abord sous Jérôme Lindon, ensuite sous Irène, sa fille, dessinant une carrière qui allait être multiple et fructueuse. C’est cette trajectoire enchantée que nous conte Toussaint dans le présent volume et qu’il nous conte à sa façon, avec des habitudes et des procédés à tendance quelque peu maniaque. Ainsi, lui, le Bruxellois n’accepta guère d’écrire qu’au bord de la mer (tantôt à Ostende et tantôt en Corse) et jusqu’à aimer user d’un lexique largement marin pour scander les étapes habituelles de son parcours, avec successivement « la source », « le cours de l’écriture », « l’estuaire » et « le grand large ». Et c’était déjà tout un  programme.  Grâce au présent volume, on prend donc connaissance d’un discours de la méthode, riche en dispositions particulières, et c’est un peu comme si Toussaint inventait sa façon de composer selon les seules recettes et manies de son cru, les reconduisant à chaque occasion. N’est-ce pas l’endroit de dire que cet art poétique tout personnel se lit comme un roman, ce qu’il n’est pourtant d’aucune façon. ?Mais il se lit avec le plus jouissif des plaisirs.

Quel est donc le secret de ce narrateur toujours quelque peu farceur en même temps qu’exigeant envers lui-même ? Il tient à des méthodes de travail qui nous sont rapportées ici même et qui étaient déjà évoquées dans La Patience et l’Urgence dès 2012, au gré de certains rythmes et de certaines humeurs. S’il est cependant une manie dominante chez l’auteur, elle est régie par une exigence sourcilleuse de relecture sans fin qui s’inaugure dès le premier roman entrepris (Les Échecs). Or, cet effort qui se voit planifié à chaque occasion ne connaît ni répit ni repos. Il pourrait même sembler avoir quelque chose de pathétique chez un auteur qui, à l’origine, avoue qu’il était un piètre lecteur ou bien encore qu’il ne maîtrisait qu’imparfaitement la grammaire française et, par exemple, n’en est venu à admettre que de mauvais gré une règle d’accord comme celle du participe passé employé avec l’auxiliaire « avoir ».

Il est par ailleurs un côté capricieux chez l’homme de langage et de style qu’est Jean-Philippe Toussaint. Un exemple : alors que les deux Lindon sont assez pointus dans l’usage des virgules, notre romancier leur fait toutes les concessions possibles en ce domaine ; en revanche, le même auteur fait preuve d’étroits principes à deux égards : le placement de lignes de blancs après chaque paragraphe et, d’autre part, l’usage de tirets cadratins, ces tirets longs préférés aux vulgaires traits d’union. Et de noter : « Je suis d’ailleurs, je crois, à l’heure actuelle, le seul auteur de chez Minuit qui continue d’utiliser les tirets cadratins (il y en a sans doute une boîte pour moi chez l’imprimeur, Réserve spéciale, destinée à mon seul usage. » (p. 89)

Toussaint nous entretient par ailleurs de tout ce qui entoure le travail de l’auteur à l’intérieur de son bureau — réel ou symbolique, dans lequel il s’enferme à double tour. Et il s’agira ainsi de la documentation, des dictionnaires, de la bibliothèque, des ordinateurs. Il en viendra par ailleurs à distinguer avec raffinement entre le style, le souffle et le « chemin » ; notre écrivain est de fait un grand promeneur qui aime à longer le bord de la mer, quel que soit le temps qu’il fait.

Au terme du parcours, l’écrivain dresse la liste de ce qu’il nomme ses « dix commandements ». C’est un peu une succession de questions que se pose l’écrivain à lui-même et telle que l’on aura donc :  « Où maintenant ? », « Quand maintenant ? », « Qui maintenant ? », « Quoi maintenant ? », questions que submergent des préceptes comme « Je ferai ce qui me plaît », « Je ne laisserai pas mes personnages m’échapper », « Je laisserai une place au lecteur », « Je n’écrirai pas tout le temps », « J’aurai un bureau » et pour clore, on aura l’adorable « J’irai de l’avant », principe qu’on ne doute pas que Jean-Philippe Toussaint l’appliquera avec détermination, mais avec, de temps à autre, une touche d’humour ou de fantaisie. Ou, mieux encore, en faisant la part de quelque inspiration érotique comme dans le cycle M.M.M.M.

Des dix commandements, il en est deux qui me semblent plus lourds de sens que les autres parce qu’ils affirment une liberté rare de la création. Ce sont évidemment « faire ce qui me plaît », du côté auteur et « laisser une place au lecteur » du côté de ce dernier. Ce qui donne une sorte de match nul entre les deux partenaires du contrat littéraire. Notre expérience de l’œuvre va-t-elle en ce sens ? En tout cas, c’est dans la mise en œuvre de ces principes que Toussaint rejoint les écrivains qu’il aime et qu’il admire, que ceux-ci se nomment Beckett, Proust, Nabokov ou Woolf. Et de les rejoindre sans mal désormais.

Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain, Le Robert, collection « Secrets d’écriture », mars 2022, 176 p., 14  € 90