« Je suis né le 1er avril. Ce n’est pas sans impact sur le plan métaphysique », avait déclaré Milan Kundera dans un entretien, en 1970, ajoutant, ailleurs mais toujours en 1970, que l’« on doit presque toujours au succès au fait d’être mal compris » : mal compris puisque peu lu en Tchécoslovaquie, son pays de naissance qu’il dut quitter, mal compris en France après des années de grâce quand son passé le rattrape à l’automne 2008. Ce « mal compris » fut une forme de d’ethos pour l’écrivain, récemment disparu, qui a toujours cultivé ce rapport au monde et à ses lecteurs, dans un décalage constant, géographique, linguistique, ironique. C’est ce mystère qu’Ariane Chemin a interrogé dans un feuilleton du Monde, du 17 au 22 décembre 2019, paru sous forme de récit aux éditions du Sous-Sol et désormais disponible en poche chez Points.

Depuis bien des années, l’Afrique du Sud donne à la littérature mondiale des romanciers d’envergure. Nous avons lu et aimé ceux qu’entraînent dans leur sillage John Maxwell Coetzee ou Nadine Gordimer. Ainsi Damon Galgut, natif de Pretoria, dont La Promesse, Booker Prize 2021, un copieux roman de 300 pages s’étendant sur trois décennies à cheval sur deux siècles et évoquant le déclin d’une famille protestante et blanche, vient de paraître en poche, chez Points.

Trop de gens, dont on se fiche complètement, ont cru bon de publier leurs réflexions et pensées, généralement d’une atroce banalité, fébrilement notées durant les deux confinements subis depuis 2020. Aussi, l’on en veut presque à Chantal Thomas d’avoir inscrit le terme de « Journal » sur la couverture de son dernier livre. Ce choix risquant, en effet, de décourager ceux qui ne seraient pas déjà des amoureux de son écriture. Et ce serait tellement, tellement dommage !

Le Pain perdu d’Edith Bruck se tient, fragile et tenace, entre deux absolus ; le premier est un indicible — « Il faudrait des mots nouveaux, y compris pour raconter Auschwitz, une langue nouvelle ». Le second, une nécessité — les témoins disparaissent, la mémoire de l’autrice aussi, il lui faut donc raconter ce « conte dans la « forêt obscure » du XXe siècle, avec sa longue ombre sur le troisième millénaire ». Alors Edith Bruck affronte sa propre vieillesse, sa mémoire qui part, ses yeux qui la trahissent et surtout les souvenirs béants de l’horreur de l’exil et des camps d’extermination et transmet le tourbillon d’une vie prise dans les tempêtes de l’histoire.

« Gods always behave like the people who make them. Les dieux se comportent toujours comme ceux qui les font » (Zora Neale Hutston, exergue de la quatrième partie de Notre part de la nuit, « Cercles de craie. 1960-1976 »).

Comment parler de Notre part de nuit de Mariana Enriquez, comment ne pas réduire sa virtuose ampleur romanesque à une intrigue linéaire qui manquerait son inventivité littéraire folle et sa manière de saisir l’essence de la culture comme de l’histoire argentines ? Sans doute faut-il partir de cette aporie même : Notre part de nuit dépasse tout ce que l’on peut en écrire, c’est une expérience de lecture qui s’empare de vous dès les premières pages et vous habite intimement, jusqu’au bout, pour longtemps vous hanter.

Une splendeur : tel est le mot qui vient à l’esprit quand on achève la lecture de Nous sommes maintenant nos êtres chers de Simon Johannin, qui paraît en poche chez Points. A la fois incandescent et sombre, ce recueil a marqué l’entrée du jeune romancier en terre de poème après L’Été des charognes et Nino dans la nuit. Ici, la poésie devient comme un hymne tremblant mais confiant à tous les corps disparus qui peuplent les nuits du poète.

Vue de Paris, la littérature espagnole nous semble florissante aujourd’hui. Et voilà qu’un poète espagnol tard venu au genre romanesque illustre une bien autre avant-garde que l’on qualifierait volontiers de bourgeoise, quitte à donner dans une formule oxymorique. Auteur de deux œuvres grands récits remarqués (Ordesa, 2018, et Alegría, 2019), Manuel Vilas, natif de Barbastro (Aragon), joue fortement dans ses deux œuvres majeures de la carte familiale (ses parents décédés, ses fils, et l’amour qu’il porte à tous ou qu’il leur a porté). Nous parlerons surtout ici d’Alegría et de quelques motifs récurrents à l’intérieur d’une construction qui évoque immanquablement une forme de puzzle.

Comment est-il possible, quand on a commencé à publier en 1963, que l’on a écrit des romans par centaines sous son nom et sous pseudonymes dont une bonne dizaine de chefs d’œuvre, des essais majeurs, du théâtre, des recueils de poésie et de nouvelles, d’offrir des livres toujours aussi sidérants ? Joyce Carol Oates est cette énigme, une autrice qui marque, décennie après décennie, l’histoire littéraire et échappe, aussi régulièrement au prix Nobel qui aurait pourtant dû, depuis longtemps, couronner son œuvre. Sans doute JCO est-elle trop prolifique, sans doute a-t-elle trop frayé avec des genres populaires pour les jurys compassés. Tant pis pour eux. La nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles, qui sort en poche chez Points, prouve une fois encore, s’il était besoin, la puissance romanesque corrosive de l’une des plus grandes autrices américaines contemporaines.

« Jacqueline Jacqueline, c’est le titre » mais c’est aussi « très bien comme fin ». Le prénom de l’aimée est un seuil pour Jean-Claude Grumberg, le début de tout comme un dénouement impossible, le refus de ce que la mort impose, après soixante ans d’un couple d’« agrafés ». Comment dire et partager ce qui dépasse l’entendement ? Qu’une telle femme l’ait aimé, que cet amour ait duré et ait pu être interrompu par la mort ? Tout est « impartageable » et tant mieux, répond Jacqueline à Jean-Claude Grumberg dans ce livre qui est tout entier un dialogue avec elle. « Sinon chaque être humain dès la naissance serait écrasé sous l’Himalaya des souffrances du monde ».

Le 5 juin 1985, Gwendolyn Ann Turnbough est assassinée par son ex-mari. Trente ans après ce crime, sa fille Natasha Trethewey revient sur ce moment qui a « disloqué » sa vie et profondément marqué son écriture sans qu’elle parvienne encore à affronter directement ce déchaînement de violence qui, au-delà du drame privé, concentre les failles et déchirures états-uniennes, de la question raciale aux féminicides en passant par les traumas militaires. Memorial Drive sort en poche, chez Points, dans une traduction remarquable de Céline Leroy qui rend les souffles et les failles, les déchirures comme les pulsions de vie de Natasha Trethewey, sa quête d’une vérité intime au-delà d’une forme de réparation.

Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo sort en poche chez Points. Ce roman conte, comme une traversée de la nuit et de la douleur, le destin de Thésée qui, après le suicide de son frère, plonge dans son histoire familiale. Magnifique et bouleversant, Thésée, sa vie nouvelle œuvre entre le poème, l’enquête et l’archive pour offrir une rare leçon de vie. C’est à l’occasion de la parution en grand format chez Verdier de ce remarquable livre, sans doute son meilleur à ce jour, que Diacritik avait choisi de rencontrer son auteur, pour un entretien que nous re-publions aujourd’hui.

En épigraphe de son premier roman, Conversations entre amis, Sally Rooney citait Frank O’Hara : « En temps de crise, nous devons tous à nouveau décider, encore et encore, qui nous aimons ». Lire Normal People, deuxième roman de la romancière irlandaise — le troisième, Où es-tu monde admirable ?, paraît en août aux éditions de l’Olivier, revient à comprendre combien cette citation s’offrait, sans doute, comme le programme même d’une œuvre à venir : être la romancière des crises intimes comme collectives, de nouveaux codes amoureux comme politiques et romanesques, de ce que serait l’incertaine « normalité » contemporaine.

Silvia Ferrara est rompue à la linguistique et à la philologie. À ce titre, elle dirige le programme de recherche européen INSCRIBE consacré aux inventions des écritures. Et cela convient à ce qui est tout ensemble son expertise, son enthousiasme, son goût du mystère et son sens de l’humour. Écrit en italien (Ferrara enseigne à l’université de Bologne), traduit en français, joliment illustré de photos de pierres ou d’autres matériaux recueillant des inscriptions en diverses langues, La fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture paraît en poche aux éditions Points.

Paris Fantasme est plus qu’un roman : cartographie intime de la rue Férou, tentative d’épuisement d’une rue parisienne, « autobiographie au pluriel », archives et déploiement d’un imaginaire des lieux et des êtres, le nouveau livre de Lydia Flem échappe à ce genre comme aux autres. À son origine, une question : comment « habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? », quel lieu à soi trouver quand on est hantée par le sentiment d’un exil ? Cet espèce d’espaces sera ce livre, qui tient de Balzac, de Woolf comme de Perec, tout en demeurant profondément singulier.