On aurait pu penser la vogue des vies imaginaires dépassée, l’exofiction tarie après une grosse décennie commerciale épuisant le genre. À lire les romans de la rentrée littéraire 2021, on en est loin : du portrait rapproché de Lucette Destouches aux vies de Chevrolet, le choix demeure large dans les rayons des libraires. Si cette production ne brille généralement pas par sa singularité et ne dépasse pas la portée littéraire d’une fiche Wiki, quelques romans font exception. Parmi eux, Le Temps de Tycho signé Nicolas Cavaillès qui paraît chez Corti.

La littérature n’a sans doute jamais autant dit son souci du vivant qu’aujourd’hui, et en marge de nombreux romans qui se saisissent de cet enjeu primordial, quelques essais empoignent avec force cette urgence, comme celui de Pierre Schoentjes, Littérature et écologie. Le mur des abeilles ou celui de Jean-Christophe Cavallin, Valet noir, tous deux publiés chez José Corti.

Il n’est rien de plus difficile que d’écrire sur un livre qui touche au plus intime. Rien de plus indispensable, non plus, puisque c’est précisément là que ce livre atteindra ses lectrices et lecteurs. Alors peut-être, pouvons-nous tenter d’aborder Valet noir de Jean-Christophe Cavallin par une citation, comme lui-même le fait au fil de ses pages qui tissent et construisent une écologie du récit — « frappé par la nature abstraite de l’absence ; et cependant c’est brûlant, déchirant. D’où je comprends mieux l’abstraction : elle est absence de douleur, douleur de l’absence — peut-être donc amour ? »

À l’heure où la littérature se met au vert, comme le montre le récent essai de Pierre Schoentjes (Littérature et écologie. Le mur des abeilles), il n’est pas mauvais de relire Julien Gracq et de profiter de la récente publication d’inédits pour partir à nouveaux frais avec lui sur les chemins du vivant.

François Hartog, dans un tout récent essai, a rappelé que l’expérience du temps a une histoire : le temps vectorisé qui se lance vers le futur comme une flèche que la modernité occidentale a faite sienne n’est pas une expérience commune. Voilà pourquoi il faudrait constituer une histoire du temps ou une archéologie de la manière d’occuper la durée. Bruno Remaury en livre ici quelques fragments dans un deuxième livre : Rien pour demain.

Pierre Vinclair, né en 1982, est l’auteur de dix-sept livres (depuis 2007 et L’Armée des chenilles, un premier roman publié chez Gallimard) auxquels doivent être ajoutées un certain nombre de traductions — notamment Kojiki (Japon) en 2012 et Shijing (Chine) en 2019 au Corridor bleu. Il publie ce 4 juin chez Corti deux livres importants : La Sauvagerie, dans la collection “Biophilia” – “une épopée totale concernant l’enjeu le plus brûlant de notre époque : la crise écologique, la destruction massive des écosystèmes” ; et agir non agir, dans la collection “En lisant en écrivant” – un essai où, constatant que “la part sauvage décroit sur Terre à grande vitesse”, il s’interroge sur ce “que peut faire alors un poète en tant que poète ?”, étant donné qu’“au même titre que quiconque, le poète se sent pressé d’agir.”

Il y a un an, dans La Passion de l’impossible, Dominique Rabaté s’aventurait aux marges du roman pour en esquisser une histoire parallèle : celle du récit, de ses empêchements et de ses expérimentations réflexives. C’est le roman qu’il explore désormais pour en déplier la force d’aimantation et d’attraction, pour interroger ce qui enchaîne et intrigue à sa lecture.

D’un côté, les traces peintes de ces mains millénaires, orientées selon un axe vertical, qui ornent la grotte de Gargas ; de l’autre, l’extension progressive d’un monde horizontal avec cette carte, Cosmographiae introductio, où est dessiné pour la première fois le continent américain, puis celle, rapprochée des toiles de Jackson Pollock, qui figure l’ensemble des trajets des bus Greyhound et où se résume la vocation de cette même Amérique à installer et imposer mieux que tout autre un mode de rapport géographique au monde.

Celles et ceux qui sont nés dans les années 1950 forment une génération de précoces. Il est vrai que l’air du temps, dans l’immédiat après-mai-68 (et jusque vers la fin des années 1970), incitait nos aînés à ouvrir des espaces de création – publics ou privés – à des auteurs & artistes en herbe, encore mineurs, les plus hardis d’entre eux ne se privant pas de saisir ces occasions rêvées.

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Il y a des livres qui ne se laissent pas facilement refermer. Ils vous entraînent, exigeant de vous, d’une voix douce et non autoritaire, que vous continuiez encore à faire un bout de chemin avec eux. L’Étrange animal, je l’ai lu quasiment d’une traite, avec quelques pauses cependant, mais dans une même journée, alors qu’ayant à faire, comme toujours, j’aurais dû le reposer, le mettre en veille, avant de le reprendre le lendemain, ou un autre jour.

En marge du roman, de son succès visible et bruyant, de ses aventures trépidantes, s’est inventée une autre histoire de la littérature narrative. C’est cette histoire que dessine ici Dominique Rabaté dans La Passion de l’impossible, pour suivre tout au long du XXe siècle les devenirs du récit de Paludes d’André Gide à Pierre Michon.

Carnets d’été d’une ornitophile : le sous-titre dessine à traits vifs le projet du livre de Fabienne Raphoz. Ni ornithologue, avec son savoir spécialisé, ni Birdwatcher, avec son lourd appareillage d’observation, mais ornitophile : une manière d’ouvrir les champs disciplinaires comme on ouvre grand les fenêtres, pour faire circuler l’air, les motifs et les figures.