(Dé)monter le temps : Bruno Remaury (Rien pour demain)

Rien pour demain © Diacritik

François Hartog, dans un tout récent essai, a rappelé que l’expérience du temps a une histoire : le temps vectorisé qui se lance vers le futur comme une flèche que la modernité occidentale a faite sienne n’est pas une expérience commune. Voilà pourquoi il faudrait constituer une histoire du temps ou une archéologie de la manière d’occuper la durée. Bruno Remaury en livre ici quelques fragments dans un deuxième livre : Rien pour demain.

Dans son premier livre, il avait exploré l’espace, pour dire le basculement d’une appréhension verticale à un glissement horizontal, allant de pair avec changements de la sensibilité, renversements politiques, transformations anthropologiques. Cheminant de la sacralité verticale à l’horizontalité profane, Le monde horizontal de Bruno Remaury, par ailleurs docteur en anthropologie sociale, avait été remarqué et salué par le prix spécial Wepler. C’est que la manière qu’a l’écrivain de donner à sentir ce basculement d’expérience est particulièrement singulière : on hésite entre l’essai et le roman. C’est en effet une pensée à l’œuvre, mais sans argumentation : elle s’élabore par dérive narrative, rapprochements, convergences et associations. C’est tout un art du montage, qui glisse d’éléments factuels en figures fictionnelles, de notations avérées en embryons de romans, mais toujours interrompus. Le livre se plaçait radicalement sous le patronage de Walter Benjamin : refusant la solitude du romancier, le narrateur ici se fait conteur pour nous transmettre leçon pratique et expérience sensible, en exhibant ses figures comme autant de marionnettes sur les tréteaux d’un récit que l’on montre et que l’on monte. Regardez-les, observez-les, mais comme sur une frise changeante. C’est bien parce que Bruno Remaury est une figure contemporaine du conteur que sa présence orale est si forte : il pointe, interpelle, prend du recul au sein même du récit, et les discrètes familiarités (« Mais bon », « mais quoi ? ») sont là pour donner corps à cette présence vocale.

Le même art du montage est à l’œuvre dans Rien pour demain, traquant un changement d’expérience, de la cyclicité des manières de faire et des transmissions de savoirs concrets, à une tension permanente vers l’avenir : du cercle à la flèche. Il décrit avec érudition « ce moment-là de notre histoire où le cours du monde finit pour de bon d’être cyclique et immuable pour devenir linéaire et progressif. » Cette intuition du temps, Bruno Remaury la saisit à travers rapprochements marquants et coïncidences troublantes, épinglant notamment le passage de l’artisanat au travail à la chaîne, qui tire toujours en avant les gestes dans une précipitation sans fin du corps et dans une fatigue de l’esprit. Si certains pratiquent le montage comme un travail de bifurcation et de contraste, l’auteur de Rien pour demain en fait un outil de rencontres et de superpositions : le livre est ainsi fait de nœuds et de nouages, qui empoignent d’une même main événements infimes et bouleversements historiques, pour mieux rendre sensible un point de bascule : l’indication d’une date fonctionnera comme ligature et relance du récit. Une manière de faire récit par blocs de temps ou épisodes d’une même chronique qui se superposent. Le livre « trafique les coïncidences », en quelque sorte : il fait de la coïncidence et de la simultanéité son trafic, c’est-à-dire son dynamisme singulier et son mode de progression.

À force de rencontres et de superpositions, cette chronique élabore quelque chose comme une collection, une collection hétérogène où les silhouettes romanesques se mêlent aux dates historiques, comme dans un esprit confondant sa rêverie et son savoir, conciliant la dérive et la raison. Dans ce « bric-à-brac » érudit et rêveur, se croisent Marinetti et Claude Monet, les ouvriers en grève de Renault, l’histoire de l’astronomie et l’invention de la photographie, avec Daguerre, Niépce ou Talbot. Sans oublier les dadaïstes dont l’auteur emprunte la formule, « rien pour demain, rien pour hier, tout pour aujourd’hui », pour dire une époque de frénésie oublieuse.

Parmi les figures rassemblées par ce mont(r)eur, il en est une qui a une place toute particulière : celle de Peter Pan. Mais au lieu de faire l’éloge de cette figure du présent sans mémoire ni ride, de cet instant porté à incandescence et insouciance, mais oublieux du passé et des fées, l’écrivain prend fait et cause pour le Capitaine Crochet de James Matthew Barrie. C’est non seulement le visage de l’auteur mais aussi celui de Chronos : au premier son crochet, au second sa faux, mais tous les deux ont en partage une même mélancolie sur la fragilité des choses, et le refus de céder à la suprématie moderniste de l’instant. Peter Pan contre le Capitaine Crochet, Kairos contre Chronos, c’est en un combat le renversement du temps et de l’histoire, comme si un seul roman pouvait dire en deux figures adverses une bascule décisive dans l’expérience du temps. Et la littérature d’être magnifiquement à l’écoute d’un tel basculement, pour accueillir avec attention la fragilité de ce qui disparaît.

Bruno Remaury, Rien pour demain, éd. José Corti, 174 p., août 2020, 17 € 50 — Lire un extrait