Tension critique : Petite physique du roman de Dominique Rabaté

Il y a un an, dans La Passion de l’impossible, Dominique Rabaté s’aventurait aux marges du roman pour en esquisser une histoire parallèle : celle du récit, de ses empêchements et de ses expérimentations réflexives. C’est le roman qu’il explore désormais pour en déplier la force d’aimantation et d’attraction, pour interroger ce qui enchaîne et intrigue à sa lecture. L’essai s’inscrit explicitement dans le sillage de Jacques Derrida : dialoguant avec le Jean Rousset de Forme et signification, le philosophe rappelait l’évidence et la prégnance de la force esthétique. Les structures et les dispositifs formels n’étaient selon lui que les vestiges ossifiés, les restes calcinés d’une force qui traverse le texte, insaisissable bien souvent, mais qui capte et entraîne le lecteur, ses pensées et ses affects.

C’est cette force romanesque que Dominique Rabaté capte dans une traversée de lectures du roman du début du XXe siècle à aujourd’hui. Dynamisme, impulsion, attraction, tension, magnétisme : il y a tout une énergétique romanesque à l’œuvre, une puissance d’entraînement qui met en mouvement les passions et les identifications. En mécanicien hors pair, il détaille le moteur d’une vingtaine de textes, pour en dire la capacité de traction et d’attraction, de Fernand Fleuret à Éric Marty, de Georges Bataille à Maylis de Kerangal. C’est là que le critique rejoint les réflexions actuelles de Raphaël Baroni sur la tension narrative, attaché à analyser ce qui intrigue le lecteur et ce qui le passionne. L’un et l’autre, au lieu de proposer modèles et types, de chercher les lois générales de cette force tensive, cherchent des issues singulières et des solutions concrètes : voilà pourquoi après une tonique introduction, le livre se compose de parcours de lectures, proposant chemin faisant non une petite histoire du roman du XXe siècle, mais une série de tentatives singulières, sans trop accentuer les découpages chronologiques ou les scansions esthétiques. Dans cette fresque allègre, le Nouveau Roman n’est plus pensé comme un temps d’enlisement dans un fétichisme formel : il est ressaisi comme une étape transitoire de cette recherche toujours inachevée d’issues romanesques.

Sans doute est-ce là aussi une des forces de l’essai : dire la vitalité et le dynamisme de la lecture critique. Car le geste critique semblablement entraîne et captive le lecteur  à son tour : avec sa dramaturgie argumentative, la fluidité de son écriture, il est précisément élaboré pour créer une force d’aimantation. Dans une époque marquée par un regain de la théorie au détriment parfois de la lecture et de l’interprétation, l’essai de Dominique Rabaté se veut aussi un éloge de la lecture critique et du vif enthousiasme qu’à notre tour nous éprouvons par contagion. On serait même tenté de dire que le parcours critique a pour ambition de rejouer cet enchantement éprouvé en lisant Rosie Carpe de Marie NDiaye ou Villa triste de Patrick Modiano.

Dominique Rabaté, Petite physique du roman, José Corti, novembre 2019, 304 p., 23 €