Dominique Rabaté : À l’ombre du roman (La Passion de l’impossible)

Maurice Blanchot, un des écrivains de la passion de l’impossible

En marge du roman, de son succès visible et bruyant, de ses aventures trépidantes, s’est inventée une autre histoire de la littérature narrative. C’est cette histoire que dessine ici Dominique Rabaté dans La Passion de l’impossible, pour suivre tout au long du XXe siècle les devenirs du récit de Paludes d’André Gide à Pierre Michon. Cette histoire alternative compose un portrait méconnu de l’histoire littéraire, faite de récits brefs et inquiets, de voix empêchées et bavardes, de vertiges fictionnels. Une contre-histoire, avec ses bifurcations, ses chemins de traverse et ses impasses rencontrées, car si le roman s’élabore avec confiance dans la capacité à raconter, le récit, lui, a perdu toute innocence et ne cesse de mettre en doute cette capacité, de la creuser avec perplexité, de se nourrir de son impossibilité même.

On connaît la formule de Roland Barthes, « la modernité commence avec la recherche d’une Littérature impossible », on se souvient de celle d’Alain Robbe-Grillet, « Raconter est devenu proprement impossible » : Dominique Rabaté leur emboîte le pas pour dessiner ce sillon moderne, entre narration et théorie, en accompagnant tour à tour André Gide, Paul Valéry, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Louis-René des Forêts ou Pascal Quignard. Cette ample et suggestive traversée du siècle inventorie les solutions et les apories que les écrivains auront proposées à la crise du roman diagnostiquée par Michel Raimond au tournant du XXe siècle. Le récit n’est pas un genre de plus, mais une dynamique parallèle en marge du roman, une « forme incertaine à la recherche d’elle-même et qui chemine donc de guingois ». Voilà qui explique aussi le mouvement de cet essai qui tourne le dos à une poétique stable, à des cartographies aux frontières étanches et nettes, pour esquisser des dynamiques, accompagner des trajectoires et proposer des lectures. De la première à la seconde partie, on bascule ainsi d’une traversée alerte du récit au vingtième siècle à des commentaires précis, qui sont autant de gros plans sur une œuvre singulière, celle d’Henri Thomas ou de Georges Bataille, que sur des dispositifs esthétiques singuliers, les usages des italiques ou l’importance des seuils.

Mais, note Dominique Rabaté, cette histoire de l’Impossible, où narration et théorie vont de pair, où la fiction s’avance en se dénudant, touche à sa fin. Aux bornes du XXIe siècle, quelque chose se défait de ce nouage critique et soupçonneux envers la narration. Nous touchons désormais à l’épilogue de cette histoire, où les écrivains cessent de nourrir une posture moderniste, de sécession critique, dans un geste de dramatisation de l’écriture : aujourd’hui que l’on a cessé de croire dans l’autonomie de la littérature, ce sont les effets pragmatiques de la littérature que l’on revendique pour réaffirmer la possibilité de la littérature, la « littérature comme possible ». Peut-être est-ce même le nom de littérature qu’il faut délaisser, dans cet abandon d’une posture hyper-critique, pour aborder d’autres solutions et de nouveaux gestes.

Georges Bataille, écrivain de l’impossible

Ce qui séduit aussi, il faut bien le dire, c’est que cet essai à l’écriture sensible et toujours juste, sans rien qui pèse, est aussi le portrait d’un lecteur : au gré des analyses et des hypothèses, ce sont les obsessions de longue durée du critique qui se font jour. Une obstination à creuser la même perplexité, le souci aussi de ne pas aboutir au dernier mot, mais de relancer sans cesse les questions : la fascination de la voix, le creusement de l’identité du narrateur, les jeux vertigineux de la fiction. De fil en aiguille, on accompagne l’essayiste de ses travaux sur des Forêts ou la littérature de l’épuisement, à ses réflexions plus récentes sur Pascal Quignard ou sur la fascination de l’anonymat et de la disparition. Une manière de ramasser à travers l’histoire du récit le mouvement obstiné et sans relancé d’une interrogation intime. Et quand l’on referme le livre, on est à nouveau convaincu que l’essai est une des manières vives de la littérature, sans rien d’une littérature grise, où l’exigence de pensée va de pair avec la justesse d’expression, où la nécessité personnelle ne va pas sans un art de l’adresse.

Dominique Rabaté, La Passion de l’impossible : une histoire du récit au 20e siècle, José Corti, « Les Essais », 2018, 260 p., 23 €