Les mondes retrouvés de Rachel Carson

Rachel Carson, Le sens de la merveille

La littérature n’a sans doute jamais autant dit son souci du vivant qu’aujourd’hui, et en marge de nombreux romans qui se saisissent de cet enjeu primordial, quelques essais empoignent avec force cette urgence, comme celui de Pierre Schoentjes, Littérature et écologie. Le mur des abeilles ou celui de Jean-Christophe Cavallin, Valet noir, tous deux publiés chez José Corti. C’est chez ce même éditeur dont l’engagement pour le vivant est vibrant, depuis la création de la belle collection Biophilia et leur départ de Paris pour le Colombier, que paraissent ce printemps des textes inédits en français de Rachel Carson, traduits par Bertrand Fillaudeau. Il est bon de temps à autre de saluer les figures d’avant-garde qui ont donné l’alerte : son analyse des ravages des pesticides, Printemps silencieux, a désormais presque soixante ans, et sa force prémonitoire reste intacte, comme l’exigence d’un changement radical de modèle de vie.

Les textes réunis dans Le Sens de la merveille donnent à lire la même puissance de détermination et dessinent les contours d’une intelligence sensible. Correspondance, discours de réception, articles : les textes qui composent ce recueil ne sont pas des satellites en marge de l’œuvre, mais une porte dérobée pour y accéder. Et découvrir, comme le note justement son traducteur, une alliance fine entre un sens rigoureux de l’observation factuelle et une puissance de rêverie ou d’imagination, rappelant s’il le fallait encore que la science trouve dans la littérature une alliée substantielle. Car le livre est loin d’être silencieux, il bruit au contraire de la présence du vivant : il est parcouru d’une large faune marine, de lichens en tous genres, d’anguilles de la baie de Chesapeake, de martinets ramoneurs et autres limules atlantiques. Défendre le vivant, c’est d’abord le connaître, apprendre à l’observer, détailler soigneusement à travers des hypothèses toujours remises en question les modes de vie. Rachel Carson formule dans ce livre une exigence de connaissance qui s’ouvre avec patience au détail : « Par ailleurs, un monde existe, celui des petites choses, qu’on voit trop rarement. » C’est là tout ensemble une méthode scientifique et un art poétique : la merveille et l’émerveillement sont en effet l’impulsion aussi bien de la connaissance scientifique que du plaisir esthétique devant le monde.  La science n’élucide pas les mystères, elle les déplace et les relance : « Une par une, les énigmes d’hier ont été résolues. Mais les solutions paraissent toujours apporter un autre mystère, peut-être encore plus grand. Je doute que les derniers et ultimes secrets de la mer puissent être jamais levés. »

C’est là sans doute qu’il faut entendre la leçon de Rachel Carson, non pas seulement comme une invitation à changer de focale pour être sensible au minuscule, mais en actant que l’être humain, sa raison ou sa science, ne sont pas à distance du vivant : nous sommes pris dans une chaîne complexe, finement tressée, qu’il s’agit de décrire avec précision, au lieu de s’imaginer en surplomb ou maître et possesseur de la nature. Réintégrer l’humanité dans le vivant, donner à la prétention rationnelle sa vraie mesure, c’est ce vers quoi mène cette alliance retrouvée entre précision scientifique et émerveillement poétique : le savoir ne désenchante pas, il permet de s’étonner avec un surcroît de précision.  La description de cette chaîne complexe du vivant permet d’articuler la science soucieuse de saisir ces collaborations et l’émerveillement poétique, attaché à montrer ce qui fait lien, et rendre visibles les nouages secrets du monde : « la complexité des modes de vie m’a toujours frappée. Aucun fil conducteur ne se suffit à lui-même, rien n’est univoque. Chacun existe mais ne représente qu’un petit fragment du dessin finement tressé d’une totalité car le l’organisme vivant est relié à son monde par de nombreux liens. »

Si Rachel Carson est ici encore une vigie mélancolique de la destruction sans retour des mondes vivants, et de la folie rationnelle, et souvent misogyne des hommes (il faut lire le savoureux discours au New York Herald-Tribune), ce livre ouvre aussi une réforme individuelle et sociale, qui nous permettrait de passer d’un monde perdu à un monde retrouvé et de refonder une « communauté vivante », selon son expression. Si l’on consent à écouter Rachel Carson et à s’émerveiller avec elle, peut-être reviendront à nouveau ce qu’elle appelle si justement les « ritournelles de la nature ». Mais pour cela, il faudrait que le politique accepte d’écouter les intelligences ordinaires et de manifester une confiance envers chacun dans la société démocratique, comme elle y invite : « Pour ma part, j’aimerais qu’on considère que le grand public est capable d’être informé des dangers qui existent dans l’environnement moderne. Je souhaiterais qu’on juge que les gens globalement sont susceptibles de prendre des décisions intelligentes et de soutenir des mesures de prudence et des actions indispensables et nécessaires. » À l’heure où la convention citoyenne pour le climat n’a pas été entendue, et qu’aucun débat sur le nucléaire n’est mené, notamment, ces phrases montrent que la réforme écologique passe par une refondation démocratique.

Rachel Carson, Le Sens de la merveille, traduit de l’anglais (USA) par Bertrand Fillaudeau, éditions José Corti, « Biophilia », mars 2021, 176 p., 19 €