« Un jour, on saura peut-être qu’il n’y a pas d’art, mais seulement de la médecine » suggérait Gilles Deleuze, au cœur d’une note comme épiphanique de Critique et clinique prenant la forme d’un aphorisme tiré de Le Clézio, dans le souci infaillible d’affirmer combien la littérature se doit d’être, devant toutes les morts et au-delà des vivants qui s’effondrent, comme une grande et éclatante santé : une profonde voix de vie qui trace, depuis l’écriture, autant de destins à guérir.

« Nous deux – le magazine – est plus obscène que Sade » : tel est l’infranchissable paradoxe clamé par Roland Barthes sur l’indécence moderne du sentiment amoureux qu’Annie Ernaux choisit de mettre en violent exergue à Passion simple, récit sec et nu d’une liaison au cours de laquelle l’amour se révèle plus transgressif que toute forme de sexualité possible. Sans doute est-ce aussi bien à la croisée de cette immoralité profonde de la passion selon Ernaux et Barthes que pourrait venir se placer, escorté de la même incisive et désarmante réflexion, le puissant et très beau premier roman d’Agnès Riva, Géographie d’un adultère qui vient de paraître à L’Arbalète chez Gallimard. Car, comme en écho mat au sémiologue et à l’écrivaine, Agnès Riva offre, chapitre après chapitre, le douloureux roman d’une liaison extraconjugale où, à chaque instant, éclate l’obscénité de la passion et de la demande, sans retour, d’amour.

Écrire de la poésie après Trump est barbare (pour paraphraser un aphorisme souvent cité et que l’on éprouve si profondément, même si certains prétendent que nous ne le comprenons pas encore bien). Theodor Adorno, philosophe et théoricien de la culture allemand, a un jour fait cette remarque célèbre : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare ».

Que peut la littérature ? Où commence-t-elle, depuis son dire, à porter les hommes vers eux-mêmes, à venir être leur parole et à décider de leur agir, même tremblant, même fragile ? Peut-elle être l’éveil, même feutré, des hommes à leur propre humanité, toujours dérobée, toujours comme hors d’elle ? Telles seraient, exorbitantes mais pourtant tenues, les grandes questions qui traversent le bref mais décisif texte de Marielle Macé, Sidérer, considérer paraissant chez Verdier en cette rentrée, énergique réflexion qui s’occupe de mettre en lumière le terrible sort des migrants dans la France de 2017.

Claude Simon, ce serait, décidément, mort ou vivant, l’éternelle bataille de la phrase. Telle serait la conclusion hautement morale et finement désabusée qui viendrait conclure le canular dont chacun depuis lundi s’émeut : deux amis, Serge Volle, écrivain et peintre de 70 ans et un « ami écrivain très connu dont Volle ne veut pas dire le nom » affirment qu’aucun éditeur aujourd’hui « n’accepterait de publier Claude Simon ». Décision est alors prise d’envoyer 50 pages du Palace, roman de Claude Simon, à « dix-neuf éditeurs, petits et grands ». Le constat est sans appel : sur les 19 éditeurs dont le nom demeure un mystère dans l’histoire de l’humanité, 7 ne prennent pas la peine de répondre quand 12 le refusent au prétexte notamment de « phrases sans fin… qui font perdre le fil au lecteur ». La démonstration serait donc faite, et elle prendrait les allures d’un crime de lèse-majesté de la Littérature même : le Prix Nobel de 1985 ne pourrait plus être publié en 2017.

Au début de ce printemps, une amie qui vit dans une ville située sur un autre continent m’a envoyé l’enregistrement d’une remarquable lecture de poésie. Le thème de la soirée était « poésie et protestation ». Assez rapidement au cours de l’événement, un différend éclate : La poésie est-elle une forme efficace de protestation ou non ? Et le cas échéant, les personnes présentes à la lecture ne devraient-elles pas simplement partir, sortir et rejoindre les manifestations qui ont lieu dans la ville et sa périphérie au moment même de la lecture ? On échange des paroles et il y a, je crois — l’enregistrement est chaotique, les gens parlent en même temps les uns des autres, c’est difficile à entendre — un vote. C’est tendu mais la lecture continue.

« Chaque écrivain qui naît ouvre en lui le procès de la Littérature » lançait naguère Roland Barthes, désignant dans Le Degré zéro de l’écriture d’un geste épris d’intransigeante modernité, cet instant inouï où tout livre débute, à chaque fois, pour définitivement recommencer en soi la Littérature. De telles considérations qui entendent donner, dès son orée, l’écriture comme l’indépassable sursis d’une Littérature perpétuellement redébutée et en redessiner l’impossible histoire depuis son intime faillite toujours reculée résonnent comme le parfait liminaire à la lecture de l’incisive Histoire de la littérature récente, tome I, brûlante d’énergie qu’Olivier Cadiot qui paraît en poche aujourd’hui, chez Folio.

Après les remarquables et poétiques Carrare et Gil, Célia Houdart revient en cette rentrée 2017 avec sans doute son plus beau roman : le délicat et feutré Tout un monde lointain. Racontant l’histoire presque au bord d’être tue de Greco, décoratrice à la retraite sur la côte d’Azur, qui fait la rencontre dans une villa abandonnée du couple formé par Tessa et Louison, Célia Houdart offre un récit du sensible où chaque personnage entre progressivement au contact du monde, du vivant et de la matière.
Diacritik a renconté Célia Houdart le temps d’un grand entretien pour évoquer avec elle ce roman qui s’impose comme l’un des plus importants de l’année.

« Ce qui attire le lecteur vers le roman, c’est l’espérance de réchauffer sa vie transie à la flamme d’une mort dont il lit le récit » avance, au tremblement de son existence bientôt dérobée, Walter Benjamin afin de dessiner du conteur cet art du récit qui, en offrant aux hommes la vive chaleur d’un destin couronné de mort, finit par leur révéler le sens de la vie.

Après ses remarquables essais, La Vie sensible et Le Bien dans les choses, Emanuele Coccia revient cette année avec La Vie des plantes, puissante et novatrice réflexion métaphysique sur les plantes et les végétaux. Trop souvent négligées même par la biologie, les plantes doivent être considérées comme des objets privilégiés de la pensée, capables d’ouvrir à une philosophie du monde conçu comme mélange, en rénovant profondément les approches écologiques, ontologiques et politiques.
Diacritik a rencontré Emanuele Coccia le temps d’un grand entretien pour évoquer avec lui ce nouvel essai qui s’offre comme l’un des plus importants parus ces dernières années.

« Tout ici semble écrit dans le langage d’un vent de dégel », s’exclamait impétueusement Nietzsche dans sa préface au Gai Savoir en une formule qui pourrait servir de préambule et de guide idéal à la lecture de Fraudeur et À la cyprine d’Eugène Savitzkaya.
Eugène Savitzkaya qui vient d’être couronné, mardi 1er décembre, par le prix Rossel, 2015, pour Fraudeur.