Amaury da Cunha : l’infigurable, par Stéphane Bouquet (Photo-Graphies)

© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha

Qu’est-ce qu’une photo ? J’imagine qu’il faudrait répondre : une somme de couleurs et de lignes et d’ombres / lumières agencée selon un certain ordre. J’imagine mais j’ai du mal à ne pas voir dans les photos en général, et dans celles d’Amaury da Cunha en particulier, un réservoir de récits.

Prenez ces deux vieux – je suppose (sans grand risque de me tromper) qu’ils sont vieux à cause des cheveux blancs et des épaules voûtées et de la peau un peu abîmée de ses tempes à lui.  (Je suppose qu’Amaury da Cunha n’a pas déguisé des jeunes en vieux, ce n’est pas le genre de la maison.) La première question qui vient : que se disent-ils ? Ils savent un secret peut-être – peut-être simplement le secret de leur vie commune – et ils se le disent, ils se le redisent. Ils ont cette proximité qu’ont les corps (paraît-il) qui savent depuis tellement longtemps être ensemble et il y a ce pilier derrière, ou ce porche, qui leur communique un peu de sa solidité.

Les photos d’Amaury da Cunha cachent souvent quelque chose et montrent qu’elles le cachent. C’est inaccessible, disent-elles (ou ai-je l’impression qu’elles disent). Souvent de grands aplats noirs viennent figurer le secret, ou alors des obstacles qui bloquent la vue. Souvent, les visages nous sont d’une façon ou d’une autre retirés. Souvent les yeux fermés, parce que le regard est ce si grand fourmillement de signes et tout alors deviendrait tellement trop évident.

Je le répète : Amaury da Cunha a toujours l’air de figurer la zone où c’est infigurable. C’est l’endroit – pour moi spectateur – où le récit commence. Prenez ces deux vieux : à cause de l’extrême douceur de sa tête penchée à lui et de sa tête très légèrement tournée à elle, j’ai le sentiment qu’ils se disent merci. L’histoire qui se cristallise raconte que : ce bâtiment est un édifice religieux, cet aplat noir sur la droite est la direction du temps et l’infigurable de la mort. Je crois qu’ils se disent merci, qu’ils se remercient d’avoir su vivre l’un à côté de l’autre et de le savoir encore. Je ne sais pas pourquoi je pense en les regardant à la légende d’Adam et Eve, mais Eve et Adam des années plus tard, ayant réussi à survivre à la méchanceté insigne de dieu, n’ayant pas trouvé le monde si terrible finalement, heureux au fond d’avoir été dans la matière et d’avoir dû gagner leur vie à la sueur de leur front et d’avoir partagé le sexe. Sans doute qu’il y a comme un écho de Masaccio en eux, dans leur posture, je ne sais pas, dans ce poids (mais finalement paradisiaque) qui leur est tombé dessus. J’entends très distinctement qu’ils se disent merci. Merci à nous d’avoir été co-vivants, quelque chose comme ça. Merci, c’est le secret.

Stéphane Bouquet

Stéphane Bouquet est scénariste et écrivain, auteur de Dans l’année de cet âge. 108 poèmes pour, et les proses afférentes — Un monde existe — Le Mot frère — Un peuple — Nos Amériques — Les Amours suivants, tous publiés aux éditions Champ-Vallon

Stéphane Bouquet et Amaury da Cunha ont publié Les Oiseaux favorables aux éditions Les Inaperçus, en juin 2014.

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© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha

Le premier volet de la série Photographies d’Amaury da Cunha est à (re)découvrir ici, Arno Bertina et Amaury da Cunha

Le second volet, Ce qui ploie par Michel Poivert est là

Le troisième là (Sur quatre photographies d’Amaury da Cunha, Philippe Herbet)

L’œil d’Amaury da Cunha