Marielle Macé ou que peut la littérature ? Sidérer, considérer. Migrants en France

Marielle Macé (DR)

Que peut la littérature ? Où commence-t-elle, depuis son dire, à porter les hommes vers eux-mêmes, à venir être leur parole et à décider de leur agir, même tremblant, même fragile ? Peut-elle être l’éveil, même feutré, des hommes à leur propre humanité, toujours dérobée, toujours comme hors d’elle ? Telles seraient, exorbitantes mais pourtant tenues, les grandes questions qui traversent le bref mais décisif texte de Marielle Macé, Sidérer, considérer paraissant chez Verdier en cette rentrée, énergique réflexion qui s’occupe de mettre en lumière le terrible sort des migrants dans la France de 2017.

De fait, comme une image muette d’horreur et suspendue de toute parole, Sidérer, considérer s’ouvre sur une scène qui n’a précisément pas encore trouvé sa scène en nous : en septembre 2015, sur le quai d’Austerlitz à Paris, sous le Wanderlust et le Musée de la Mode, s’est installé pendant quelques mois un camp de migrants, de réfugiés, un camp de fortune dressé à la hâte et détruit sauvagement par les forces de l’ordre. Comme un appel sans voix, ce camp, « discret, mal visible, peu médiatisé », frappe notamment Marielle Macé par sa disposition en bord de ville qui, profondément, dit ce qu’il est pour la ville et la vie : « bords en plein centre, bords internes de la ville… bords de la visibilité, bords du temps. » D’emblée, les migrants sont un bord de langage, un bord de lèvre, un bord de livre qu’il s’agit de faire entrer dans le livre, dans la parole, dans le discours. Les migrants sont sans être mais clament, sans mot dire et infranchissable, un être-là qui, au sens de Didi-Huberman dans la filiation duquel Macé se place, nous regarde, nous fixe, nous intime.

Cependant, pour Macé, cette non-image des migrants n’est pas sans image : elle renvoie à ce qu’il faudrait nommer une géoéthique du vivant par laquelle le lieu ne sera pas une métaphore. La métaphore est indigne du sort des migrants. Elle renvoie à une indécence dont l’image même du camp doit se défaire. Il ne faut pas être indigné : il faut d’abord être digne de ces femmes et hommes qui, au prix de leurs vies, ont traversé une partie du monde pour venir redisposer de leur vivant. Cette géoéthique intime ainsi à cette scène de devenir l’écho d’autres scènes comme si la géologie était toujours une généalogie : ces migrants renvoient dès lors à W.G. Sebald, à l’horreur qu’il voit autour de la BNF et son manque d’humanité qui, dans cette chaine métonymique, lui-même renvoie au sort si terrible de Walter Benjamin bientôt mort à Port-Bou. Toutes ces évocations ont en puissant commun leur commun même, celui de redonner par la littérature le commun d’une douleur : de créer un collectif depuis ces situations de sidération où l’humain est tenu hors de l’humain. C’est ici que la littérature peut, à savoir c’est ici, même modestement, même à mots feutrés, qu’elle fait entendre sa voix depuis sa possibilité déjà explorée et mise en œuvre par Marielle Macé dans ses précédents essais, cette capacité à pouvoir être un style : une décision du vivant pour les vivants.

En ce sens, pour Macé, le migrant sidère parce qu’il retrouve dans la littérature ce qu’elle a d’exemplaire – comme si la littérature comprenait combien il fallait sortir le vivant de l’impropre, d’un monde qui veut rejeter le chacun hors de ses bords. Parce que si la littérature peut (et cela même de manière très fragile), elle doit se déclarer infranchissable politique des vivants : s’appréhender comme une hospitalité des vivants dans l’indifférenciation d’un monde qui toujours vient, est le tout-venant. Une telle politique se doit alors de dépasser la sidération, mot médiatique qui revient trop, afin de faire de cette sidération même la commotion active du vivant et le mouvement des choses vers les hommes. Ainsi, parce qu’il s’agit de faire de la littérature la décision d’un agir, Macé troue le mot de sidération pour, dans un geste parent de Didi-Huberman, œuvrer à un pathos qui ne soit pas la mélancolie larmoyante du renoncement. À l’instar de Warburg, le pathétique s’offre comme un mouvement, une motion, une émotion pleinement étymologique qui porte des larmes aux armes, et de l’enlèvement devant le monde au soulèvement depuis le vivant.

Comment dès lors œuvrer à ce qui doit franchir la sidération ? Afin de muer et transmuer l’émotion en action, Macé offre comme la considération comme écho et chainon dialectiques à ce qui doit dépasser la simple sidération pour se hisser au rang de l’agir dont la littérature installe la parole comme le lieu politique définitif et comme la décision pariétale du devenir humain de chacun. De cette scène du quai d’Austerlitz jusqu’à la jungle de Calais, il s’agira alors pour Macé de revenir de ce qui ne fait pas parole en nous, de l’époké de sens et de sensible, revenir de ce qui n’a pas trouvé le langage pour nommer, c’est-à-dire pour faire exister les hommes à égalité des mots entre eux. Le combat qui s’engage se fait indéfectiblement double : celui du dire, celui de l’agir. Il faut œuvrer à un performatif des migrants qui ne consiste pas à autre chose que parler d’eux, à savoir les faire venir comme lieu de discours dans nos discours. Les images des migrants, noyés en Méditerranée, n’ont jamais de parole : elles sont des arrêts sur parole qui défilent dans le silence, la répétition indifférente des séquences, dans un non-visible et un sous-dicible auquel il s’agit de s’opposer avec fermeté. Les migrants ne sont pas des sous-hommes, ils ne sont pas des sous-vies, ils ne sont pas des sous-images : ils ne sont pas sous le langage. Comme des vies que l’on voudrait taire, ils réclament leur visibilité dans le langage et le monde.

Sidérer, considérer : soient deux verbes qui, d’abord, sont adresse et apostrophe au flux continu du langage – pour qu’ils fassent un saut hors de leur infinitif, de leur finitif pourrait-on dire afin qu’ils s’infinissent dans le langage, afin qu’ils se meuvent de la langue au discours. La reconnaissance politique passera bel et bien chez Macé en premier lieu par une reconnaissance linguistique : que la langue les prenne en considération parce que, comme le dit Michon de Rimbaud, leur vie est considérable et, à parler comme Foucault, étymologiquement infâme. Mais Marielle Macé ne s’intéresse pas pour autant à une légitimation lexicographique du mot « migrant » dans la langue : il s’agit, au contraire, derrière le mot, au-delà de sa muraille de signifiant en déshérence de signifié, d’œuvrer à la reconnaissance ontique et juridique d’enfants, de femmes et d’hommes devant le vivant. Les migrants ne seront pas nos grands fantômes, nos impossibles dibbouks mais nos grands vivants : tel serait l’intime souhait de Sidérer, considérer. Les migrants devront être nos vies majuscules.

Dès lors, depuis une parole qui prend pour guides Jean-Christophe Bailly, Arno Bertina, Derrida ou encore Bourdieu et auquel on ajouterait volontiers Stéphane Bouquet, Marielle Macé dessine ce que devrait être le destin des migrants dans la langue et dans ce quotidien qui leur est jusqu’à présent refusé – comme s’ils tenaient au bord du quotidien sans jamais pouvoir y entrer, comme si leur était refusée la chance du quotidien. C’est pourquoi, à l’enseigne de Bertina et Bailly, la parole ici est une parole qui, d’abord, cherche à faire voir. Elle est une qualité de vision et de visibilité des hommes dans le langage. La modestie de Sidérer, considérer s’exprime dans le donner-à-voir qui n’est pas à comprendre comme une exhibition mais comme la tendresse réconciliée et presque contenue du vivant pour les vivants. Car ce qu’il y a sans doute de plus saillant chez Macé, c’est combien ici la littérature sait qu’elle est le trou du temps, qu’elle est l’indevenir de la parole contemporaine mais que, malgré tout, elle peut encore non dire les hommes mais les faire dire, les faire voir. La parole littéraire s’offre bel et bien comme une qualité de voir : elle attentionne le réel en quelque sorte. Elle est le doigt qui conjointement montre et dit. Le texte ne réclame rien d’autre pour les migrants que de la considération sinon de l’attention tant il s’agit d’un appel à une politique du soin.

Cependant, si soin il y a, Sidérer, considérer installe pourtant sa parole loin de la rhétorique désormais rebattue de la littérature censée réparer les vivants, les hommes et le monde, cette littérature qui, comme une entreprise de pare-brises, prétendument répare et remplace. Parce qu’au contraire, il faut parler des vivants pour les faire vivre. Il faut avoir conscience que, sans doute, la littérature ne peut pas grand chose mais que, paradoxalement, ce sont son insuffisance et sa modestie devant le monde qui la fondent. Dire, faire voir, regarder : c’est ce que peut la littérature, ce qu’elle peu, devrait-on écrire. Et ce serait déjà beaucoup, si à cela ne venait pas également s’ajouter chez Macé un autre trait remarquable qui tient à ce qu’ici la politique des bords ne devient pas l’usine rhétorique moderniste des bords. Il n’y a dans son propos aucune phraséologie de la limite et de la frontière, du non-lieu tenu pour le lieu de l’absolu. Car il ne s’agit décidément pas de faire des migrants l’image sinon la métaphore (toujours indécente) d’une « vie nue » : la biopolitique qui doit se mettre en place est une biopolitique du lieu, de l’habitable, des hommes de qualités, des hommes qui sont des singularités tout sauf quelconques. Les migrants s’affirment ici comme le particulier de tout vivant dont ils sont des incarnations lumineuses tant ils ont à charge de montrer combien, dit Macé, « une autre vie est possible. »

Depuis ces bords qu’il faut habiter, qu’il ne faut pas effranger mais où la vie se vit et se poursuit dans un malgré tout sans répit, Macé déploie l’ultime soin que peut apporter la littérature depuis ce qu’elle peut : la persistance d’un chant poétique capable depuis son souffle d’être le vers, le poème, le chant le plus accompli de ce qui survivra à ce que les uns et les autres refusent de voir et d’entendre. Pour Macé, dans un geste anti-platonicien mais peut-être pleinement sartrien, la poésie est une intervention. La poésie en appelle toujours à une responsabilité du langage devant le langage lui-même et sait être, par excellence, la question morale du Sens lui-même. Cette morale est celle qui refuse l’exception : elle est celle qui, depuis le dire et l’ouvert du poème, saura être non ce camp mais cette clairière du sensible par laquelle ce nous qui n’appelle qu’à un monde à la première personne pourra surgir. Car, pour voir les migrants, il faut déparler les informations. Il faut déparler le fascisme comme infralangue de tout discours. Il faut déparler les « nous » de facilité pour œuvrer à ce que les migrants puissent retrouver non ce « nous » dans lequel on les tient enfermés, comme un double exil – il faut déparler leur condition pour qu’il retrouve le « Je ». Le « Je » n’est alors décidément en rien celui d’une vie qui serait nue. La vie, pour Marielle Macé, se veut urbaine au sens étymologique : l’urbanité à vivre.

Marielle Macé (DR)

On l’aura compris : il faut lire Sidérer, considérer de Marielle Macé pour que les migrants ne se réduisent pas à un sujet mais soient sujets, que le particulier soit leur particulier et leur vitalité sans trêve. Que peut la littérature ainsi ? De toute son insuffisance, elle peut être un poème, c’est-à-dire étymologiquement, ce qui doit jeter chacun dans un poïen, un faire, un agir pour les migrants. Car, comme le disait déjà Jean-Luc Nancy dans son remarquable Que faire ?, une fois que les choses sont dites, il faut quitter le livre et justement faire. C’est à ce saut hors du livre auquel chacun est désormais invité avec Marielle Macé.

Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017, Verdier, « Petite jaune », 6 € 50 — Lire un extrait