Patrick Autréaux : la Littérature contemporaine ou écrire la vie vivante (La Voix écrite)

Patrick Autréaux

« Un jour, on saura peut-être qu’il n’y a pas d’art, mais seulement de la médecine » suggérait Gilles Deleuze, au cœur d’une note comme épiphanique de Critique et clinique prenant la forme d’un aphorisme tiré de Le Clézio, dans le souci infaillible d’affirmer combien la littérature se doit d’être, devant toutes les morts et au-delà des vivants qui s’effondrent, comme une grande et éclatante santé : une profonde voix de vie qui trace, depuis l’écriture, autant de destins à guérir. Peut-être une telle sentence qui installe l’écrivain comme l’hyper-médecin de soi et du monde, de ce monde entendu comme une maladie qui brise les devenirs, s’offre-t-elle comme le cœur dérobé de La Voix écrite, grand récit à la beauté tremblée de Patrick Autréaux, paru en cette rentrée d’hiver chez Verdier.
En effet, à l’instar du geste d’écrire deleuzien qui mue en grand vivant tout malade détruit du faillir de toute existence, La Voix écrite dessine la ligne nue mais sans cesse brisée et invaginée mais pourtant incessamment tenue puis vaincue, d’une narration autobiographique, toujours dévoilante, dans laquelle Autréaux évoque sa venue à l’écriture comme l’échappée d’une maladie, son combat pour la faire naître, pour trouver en soi, contre le monde, contre soi – trouver ce qu’il nomme « la voix silencieuse de l’écriture », l’en-soi si intangible de tout Dire. Si sa vigoureuse et confiante trilogie composée de Dans la vallée des larmes, Soigner et enfin Se survivre évoquait son cancer, sa rémission et son âpre guérison, Autréaux livre ici un récit qui vient en supplémenter le dire, en détramer la coulisse – comme une après-écriture où il revient sur la naissance même, contrariée, de sa trilogie ou bien plutôt comme une arrière-écriture, l’arrière-pays de sa naissance où il s’agit d’« écrire pour devenir sa propre demeure ». Ainsi, des premières années passées à écrire en vain à la fréquentation lointaine et bientôt régulière de Max, philosophe et éditeur qui répond des mots de bienveillance paternelle, La Voix écrite n’est pas un livre de malade mais un grand livre de médecin. Il se tient comme le contre-livre des précédents, comme s’il s’agissait là pour Autréaux de se présenter, à la manière de Deleuze devant la littérature, comme le guérisseur de son propre devenir, celui qui dira cette fois non le cancer mais offrira l’écriture, son lent et patient apprentissage comme aveugle, comme un contre-cancer inouï – comme si, dans sa tessiture toujours sourde et dérobée, l’écriture surgissait non pas uniquement comme l’évidente thérapie mais comme le chancre impossible d’écrire. Patrick Autréaux La voix écrite

Car Patrick Autréaux est médecin – ou bien plutôt a été médecin mais a comme rencontré l’oxymoron de son devenir, l’intime brisure des choses et la cassure d’atome en soi, à savoir la maladie qui a comme déchiré et capturé le médecin dans le mal, comme si la médecine devenait l’aphasie générale dont procède l’expérience d’écrire d’Autréaux : sa tâche aveugle, son trou d’ombre où s’origine, comme mat, le vœu d’écrire. En ce sens, ainsi que le suggère sans détours son titre, La Voix écrite s’offre comme la voie d’écrire, le chemin heurté vers l’écriture, comme le récit de la manière noire de l’écrire à soi, toujours contrariée (toujours retardée) par où le médecin qu’il fut dit combien il a dû se battre pour faire advenir l’écrire en soi, pour faire qu’écrire soit le verbe premier de ses nuits et de ses jours – pour qu’écrire devienne matière à soi dans le monde. À l’enseigne des récits qui font de l’écrire leur quête la plus ardente et leur conte le plus obscur, se donne avant tout à lire un livre de non-encore-écrivain ou plutôt de lecteur infini qui s’éveille et manque incessamment l’écriture pour finalement être, fragile et comme incrédule, cet écrivain qui fait de la littérature un acte en soi et une action dans le monde comme le prouve une magistrale double page littéralement muette où s’égrènent comme un poème suspendu tous les titres des livres qui ont pu marquer Autréaux : « Orages d’acier   Psaumes 84   Lamentations   Abîmes ordinaires ». À ce titre, d’Annie Ernaux à Tolstoï en passant par Montaigne et Charlotte Delbo, la littérature, et partant la lecture des auteurs, devient une épreuve morale et éthique à laquelle chaque fois l’écrivain en devenir s’affronte et se confronte comme une expérience critique où se dirait, dans l’écriture d’un autre, la possibilité de dire la sienne, d’entendre son propre timbre avant de trouver et de faire vivre sa voix propre – ce qui, dans l’écriture, fait « brèche d’échappement ».

Le poème suspendu des titres dans La Voix écrite
Le poème suspendu des titres dans La Voix écrite

Comme si, avant la maladie et après elle, sans sa voix, sans ce « pouvoir de ma voix », l’homme était comme mort, comme si seul écrire disait vivre et se faisait, sans pléonasme, la vie vivante dans les choses – comme si la littérature contemporaine inventait dans le contre-livre qu’elle rédige patiemment dans le monde le grand livre de la vie vivante, de la coïncidence impensée du Dedans et du Dehors de la Littérature. Comme si, ainsi, la voix à écrire enfin dévoilée donnait à celui qui veut écrire sa Vita Nova. Car, entre découragement d’écrire, manuscrits refusés et discussions avec l’éditeur, La Voix écrite doit peut-être se lire avant tout non pas comme un récit de vie, celle d’un homme qui entend écrire mais comme un profond, patient et neuf récit de re-vie, du retour du vivant – de la vie sans trêve, là où on ne pose la question de savoir si on est dans les limbes ou pas mais que du côté des vivants. C’est un post-homme, l’homme revenu qui a eu peur de se voir posthume qui écrit dans ces pages dans la mesure où, suggère Autréaux, l’écriture se donne toujours comme anthume, est le seul anthume en soi du monde même – et surtout – si elle fait l’expérience de la revenance, de la survivance du sujet à lui-même, de sa défaisance continue.

Trouver l’écriture revient à clamer la vie, le moment où se donne « dans l’existence de chacun un lieu d’où l’on part » par lequel l’atome appartient au vivant dans un geste qui vient à contredire : il faut sortir de la culture de la mort, de la maladie de la mort dont la modernité a été lacérée, semble dire Autréaux. Il faut clamer la force intrépide du vivant, du Livre des vivants contre la Mort comme si trouver sa voix et la donner, même dans ses trébuchements et ses tenaces foyers d’incertitude, consistait précisément à se tenir dans un au-delà de la modernité, dans une après littérature où la modernité est comme morte à elle, où écrire s’impose le geste d’une contre-modernité résolue, l’expression flamboyante d’un contemporain pour qui Dire revient à vivre dans une écrasante et indépassable synonymie. Partant, La Voix écrite sursoit aux morts, les conjure dans la mesure où, au-delà de Blanchot et des écritures du désastres qui grèvent toute parole, Patrick Autréaux commue le récit de la sombre catabase moderniste en une irradiante et jeune anabase, où l’on remonte des corps morts pour retrouver le vivant, où la parole se fait ascension vers ce qui, depuis la nuit de « la matière noire », tente la vie neuve loin des morts – mais comme leur infini geste de survie.

On ne saurait alors que trop recommander la lecture de Patrick Autréaux qui se fait aussi bien précieuse que déterminante pour qui entend se mêler de littérature contemporaine tant le contemporain y révèle et y affirme dans le même temps l’une de ses voies les plus tranchées par laquelle il est toujours cette contre-modernité qui s’élève contre la défaisance première de l’homme. Le cancer a défait l’homme. Le divorce a défait les parents et l’enfant. La classe sociale a défait la condition de l’enfant. La maladie a défait le médecin. Mais le médecin refait la littérature. La maladie refait le livre. Le livre refait l’homme. L’homme refait la parole. Comme si La Voix écrite opposait à la défaisance une seconde étape cette fois uniquement contemporaine, celle qu’il faudrait nommer non la convalescence mais comme la coalescence du vivant, du grand vivant : la refaisance. Car cette refaisance – formule creusée de la revie qui revient des points aveugles de la modernitéœuvre à une vision neuve de l’écriture, celle qui, dans un horizon dégagé et inespéré, permet à l’homme de croire en l’écriture comme on parlerait de l’écriture comme de ce qui transmue ou fait de la mort l’expérience religieuse de la transsubstantiation où l’inanimé devient l’animé, le corporel l’accueil effréné de l’incorporel – où le rapport à l’écrire emprunte, dans le vide du monde, à un destin irrévocablement religieux.

De fait, sans doute faudrait-il considérer La Voix écrite non comme le récit obstiné d’un médecin qui deviendrait écrivain, quitterait la blouse blanche pour les heures noires de l’écritoire mais bien plutôt comme ce récit inquiet d’un homme qui a été écrivain avant de devenir médecin, s’est su écrivain pendant médecine, s’est trouvé écrivain après la maladie et après la médecine dans la mesure où Autréaux ne dessine en rien ici un récit de reconversion – mais un récit ardent et lumineux de conversion au sens le plus religieux et spirituel du terme. Par où écrire entame la lente remontée du chemin de velours non pas vers Dieu mais cette fois vers l’écriture. Dans le sillage tortueux mais confiant des écrits mystiques de Saint Jean de La Croix et de la croyance au bord du parfois renoncement de Sainte Thérèse de Lisieux, tous deux explicitement convoqués par l’écrivain, La Voix écrite se doit lire comme le grand récit d’une vocation où, tel Dieu, l’écriture – ou la voix qui constitue son accident matériel dans les choses et le vivant – devient l’exercice d’une foi sans faille, sans cesse ébranlée, sans cesse reculée mais toujours tenue et se mue, comme toute vocation, littéralement en un appel non d’un au-delà mais d’un en deçà de toute parole. « Écrire, c’est peut-être restituer le mystère dévoilé, lirai-je un jour quelque part » ou encore ce « Quelque chose » qu’on devinait dans ses textes sont les marques de cet appel qui taraude Autréaux comme Sainte Thérèse le divin qui voudrait se montrer.

Dès lors, écrire ne peut que relever de l’exercice de la foi, en prend les semblables traits d’inextinguible expérience car La Voix écrite surgit comme l’œuvre d’un grand mystique contemporain, d’un homme qui a connu, par la maladie mais dans l’écriture, sa grande nuit de feu presque pascalienne, lui qui lui donne le nom de « tempête » dans ses tourments de la voix à ne pas venir à lui. Qu’il s’agisse des différentes épreuves traversées dans cette conquête de l’écriture par la voix, le parcours dessiné par Autréaux se donne comme celui d’un mystique, à savoir d’un religieux moins la religion où écrire s’éveille à soi comme Dieu aux hommes, dans le murmure indistinct de l’intuition folle. Il faut écrire. L’ordre est intimé d’un nulle part qui siège profondément en soi. Il faut écrire pour ressentir le monde, en percevoir les délinéaments les plus dérobés et nus. Tout se déploie ici comme le mystique qui cherche Dieu dans le non-savoir à hauteur d’hommes et devant un monde, épaisseur de mystères, foyer incandescent de toute-matière. La voix, c’est celle de Dieu moins Dieu, c’est celle de l’écriture sans sainteté, celle qui voudra être accueillie par l’homme. Mais la Voix d’Autréaux est le Dieu caché de Pascal. C’est une matière d’indistinction, ce « quelque chose » qui sans répit vient frapper à la gorge et reste au seuil de toute bouche, à l’orée de tout texte – comme un Dehors au plus profond de chacun mais qui, parfois comme chez tous les mystiques, se révèle. L’écriture, la voix apparaissent comme les épiphanies inouïes du Vivant chez Autréaux, se donnent dans autant de manifestations trop brèves où la voix est de l’écriture sa grande torture enténébrée, et où, de manière paradoxale, comme un grand trait de savoir dans la nuit ou la brûlure extrême du vivant, la maladie constitue ici l’extase mystique ainsi qu’il est suggéré comme suit : « en apprenant que j’étais gravement atteint, j’avais fait l’expérience d’une sorte d’extase ». Pour Autréaux, la voix se fait le miracle et l’éclat mat du vivant.

Patrick Autréaux
Patrick Autréaux

Dans cette conquête de la voix par l’écriture, de cette apprenance comme on apprivoise Dieu à venir se loger en soi, La Voix écrite se donne constamment comme un défi lancé à une surnature, le crédit porté aux mots d’une croyance folle mais si vive et désirée à ce qui déborde parce que, pour Autréaux, la Littérature est décidément comparable à Dieu en ce que, lorsqu’elle se produit et se manifeste, elle a toujours lieu en dehors d’elle-même, dans le perpétuel débord de la matière dans la mesure où il s’agit de « seuils que traversent seules ces réalités que nous avons en nous-mêmes et ne pouvons toucher. Des seuils qui ne se matérialisent que lorsqu’on les avons dépassés ». Prenant les vives allures d’un cénobite ou tout du moins de l’homme qui a fait de l’idiorythmie du monde sa voie d’accès au sensible, Patrick Autréaux s’impose comme un diacre de la Littérature, revenu de la médecine, revenu de la maladie, revenu des voix qui, avec obstination, ne parlent pas. Mais c’est un diacre aux accents stoïciens qui se livre dans son chemin de velours – un stoïcien mystique.

De fait, comme pour tout stoïcien et comme le suggérait déjà de tout stoïcien Stéphane Bouquet dans son très beau Mot frère, le monde selon Autréaux se divise en deux parts dont l’écriture se donne comme l’indépassable oxymore, cette voix écrite : ainsi, il existe, d’une part, la matière, son écoulement infini, son passage retenté qui ne cesse d’endurer la mort et jette chacun dans l’ombre. C’est le cancer. C’est la mère. C’est Max, l’éditeur et analyste, l’ami de déjeuners réguliers qui meurt emporté à son tour par le cancer. C’est tout ce qui se matérialise puis se dérobe. Mais il y a, d’autre part mais jamais en même temps, non le corps du monde mais son incorporel, l’impalpable des choses, leur étirement dans la langue, dans les rêves, dans l’impossible proximité. La Voix pour Autréaux se situe au point exact de la conjonction des deux strates de monde, dans la trace avérée de ce non-lieu : corporel magistral de l’incorporel majuscule.

Écrire assume alors une fonction inouïe, une faconde sans bruit qui revêt un statut inédit : il s’agit dans l’écriture, dans le tracé graphique, dans la rage débattue de sa matérialité de fixer l’incorporel, de donner corps à l’incorporel comme Autréaux le dit lui-même puisque il faut vaincre « l’informe en moi ». Écrire la voix fixe le point de tension stoïcien par excellence, le moment d’un cristal qui incorpore un souffle dans un corps écrit, là où avec la maladie, et par elle, le corps s’est dérobé, s’est effondré sans vie – comme si écrire revenait à rendre corps à ce qui n’est plus qu’âme, incorporel comme tension du Vivant. La littérature s’offre pour Autréaux comme l’expression d’un oxymore sciemment non résolu, celui de l’incorporel tenu dans une matière, cette « bulle vide » qu’il évoque à propos de Vermeer. Ainsi de Max, l’ami, le lecteur bienveillant, l’homme disparu à son tour, lui à qui il lance que la littérature consiste à « écrire pour soigner de ce que personne ne peut nous guérir ». Donnez-lui un corps depuis sa mort réclame incessamment la voix écrite. Renversez le monde dans son écoulement pour trouver depuis l’incorporel qu’il est devenu le corps même fugitif, même subtil, sa grande refaisance parmi les vivants qui restent. La littérature fait mourir les anges gardiens et les anges de l’histoire. Mais, depuis sa voix, elle sait faire revenir le corps des âmes. Max est une âme. Il est l’incorporel le plus accompli de l’œuvre d’Autréaux, la grande distance du monde depuis soi-même, l’intimité la plus résolue du Dehors le plus majuscule et échevelé. La Voix écrite donne un corps à Max – elle lui redonne littéralement forme.

Car, paradoxe dont la littérature contemporaine dans son contre-livre use ici avec une puissance rare, Patrick Autréaux n’écrit que pour trouver forme, tenir dans la voix la forme dans un livre, à savoir poser la forme, la recherche formelle comme le dispositif qui donnera et tiendra matière dans le vivant dérobé car écrire offre « une sorte de vie sans équivalent ». Écrire s’offre ainsi comme ce qui doit, ontologiquement, faire acte pour donner non conscience aux hommes mais consistance – comme une prise de consistance, pourrait-on dire. Car la forme n’y est jamais paradoxalement l’expression d’un quelconque formaliste : il s’agit bien précisément du contraire, la forme devant donner forme, devant donner structure et seuil à l’être pour venir, la forme devant donner vie au vivant qui demeure et pour qu’il dire : « Quelque chose d’autre avait besoin de naître : cette plénitude qu’engendre la trouvaille d’une forme ». Comme si, avec Autréaux, à rebours de tout formalisme, la littérature contemporaine se découvrait formalienne, si l’on peut dire, un destin formalien où il ne s’agit pas de faire du style un mode d’existence mais de la Voix – ce qui est un un-style – l’existant lui-même, la forme qui sauve l’incorporel de sa promesse de défaisance. Par où la voix écrite, parce qu’elle est écrite, fait de l’informe de vie une forme de vivant. Le monde peut alors recommencer – les formes reviennent ou comme le dit si gracieusement Autréaux, « les livres sont des oiseaux. »

Patrick Autréaux
Patrick Autréaux

Il ne faut pas attendre : il faut lire La Voix écrite de Patrick Autréaux comme ce grand récit de la forme comme grande responsabilité de l’homme devant le monde, ses morts et la maladie. Le corps s’efface mais le vivant est la destination toujours attendue des livres nous dit Autréaux. Il faut l’écouter. Lui seul sait répondre, peut-être comme Proust, à cette question de Fédida : par où commence le corps humain ? Là où la littérature s’infinit, lui répondrait assurément Autréaux.

Patrick Autréaux, La Voix écrite, Verdier, 2017, 140 p., 16 € — Lire un extrait en pdf