L’autobiographie ou la mise en scène de la dernière personne

Proust, comme mort

Parler de soi, ce serait toujours indéfectiblement convoquer une mise en scène de soi tant la mise en scène s’offre décidément comme une question qui ne cesse d’excéder le théâtre pour toujours s’élever au rang d’une herméneutique et peut-être, s’agissant de soi, de l’écriture du moi et de l’autobiographie, au rang d’une ontologie. Se mettre en scène soi-même, ou ce qui demeure de soi, dans un texte, c’est peut-être s’affronter à l’antiphrase d’une hystérie, conquérir un espace atopique et innommé : celui d’une tranquille hystérie, une hystérie comme au repos, entrée dans une imperturbable où le sujet se dramatise pour s’avancer sur la scène du Moi.

Car évoquer ici, pour ce troisième et dernier soir, la question de la mise en scène au regard de l’autobiographie, c’est tenir à nouveau la mise en scène comme la carcasse du théâtre, le dispositif ou encore l’empreinte générique qui entend retrouver de soi-même ce qui fait défaut dans la vie : le récit. Œuvrer à une ligne narrative de son existence, c’est trouver le point énonciatif par lequel le Je pourra enfin se dire. C’est mettre en scène un Je qui sait qu’il n’est pas la première personne mais la dernière personne. Dire Je c’est accepter d’être la dernière personne de l’histoire de la littérature et partant comprendre que la mise en scène de soi a toujours à faire à de l’inexistant, à du funèbre, à du mort, à de l’imago et à du roman de soi.

Deux points semblent nécessaires pour saisir au plus près comment la mise en scène croise la question du soi et de son récit :

Trouver l’imago

L’imago, c’est l’image morte comme le sont toutes les images. Toutes les images attestent toujours déjà d’une mort advenue. L’imago, on s’en souvient, est l’empreinte de cire, le masque de cire appliqué chez les Romains sur les visages des morts pour en retrouver les traits essentiels, c’est-à-dire les accidents dans la beauté qui font la somme toujours discontinue d’un individu.

Se dire soi, c’est œuvrer ainsi peut-être à une mise en scène tacite par laquelle le moi qui se met en scène est un moi mort. On ne peut parler de soi toujours qu’en disant Je mais à la condition intime que ce Je ne vive plus, qu’il soit comme un papillon pris dans une inclusion de cire et comme ce masque de cire. On ne peut parler de soi et œuvrer à son propre récit que si le Je se tient comme le grand mort du récit.

En ce sens, toute autobiographie est spectrale et relève d’un agencement continu de fantômes tant seule la mort enfin advenue permet à chacun de prendre la distance critique nécessaire à l’accomplissement narratif. On pourrait prendre ici Proust comme exemple : comment Proust a-t-il pu écrire sur lui sans jamais parler de lui tout à fait ? Comment a-t-il pu se mettre en scène à travers Marcel qui pourrait être un Marcel Proust moins Marcel Proust ? Comment a-t-il pu traduire « sa pauvre âme à lui » comme il le confie au prince Bibesco un soir de 1904 ?

C’est que Proust, pour se mettre en scène soi, a renoncé à soi en en passant par la mort. La Recherche se tient comme l’histoire d’une grande et infinie mort qui ne cesse de durer durant plus de 7 volumes et tout au long de ses 3000 pages. Longtemps, je me suis couché de bonheur mais dans le lit d’un gisant. Du côté de chez Swann raconte l’histoire d’un homme mort à lui-même qui s’est couché dans le lit de son enfance pour ne plus pouvoir s’en relever. La mise en scène autobiographique prend, avec Proust mais aussi avant des Mémoires d’outre-tombe ou des Essais et des Confessions, l’allure d’une danse macabre où chaque mort revient par le récit un peu plus à chacun dans un souffle post mortem sans faille.

L’autobiographe avance toujours masqué comme au théâtre mais ce masque est celui d’un mort.

L’autofiction n’existe pas

Et si l’homme qui se parle est un homme qui est mort, alors peut-être sa mise en scène funèbre doit-elle retrouver des points d’énonciation où mettre en scène sa vie, ce n’est pas uniquement la transposer, c’est élever l’existant au rang d’une métaphore. Marcel n’est pas la transposition de Proust. Marcel est la métaphore de Proust. Rousseau n’est pas juge de Jean-Jacques, il est la métaphore de Jean-Jacques : il est à la fois sa mort advenue au texte mais aussi bien sa recréation et son hyperbole de langage, c’est-à-dire sa vie démesurément élargie depuis sa mort. Car se mettre en scène soi, depuis sa mort, c’est s’affronter à des béances, au discontinu de l’existant mais aussi bien comprendre que sur la scène du sujet, le sujet et le moi jouent eux-mêmes des rôles où le moi voudrait finir par exister.

Les récits autobiographiques mettent ainsi concurremment en scène, comme par réaction à la mort de leur Je, la puissance romanesque d’un Je qui voudrait clamer combien il existe. Se raconter consiste alors à produire une image qui n’existe pas, à trouver la théâtralité comme espace non d’invention mais de naissance de soi ou de permanence à soi. Il faut raconter des histoires, trouver des images et des dispositifs pour se permettre d’exister. Il faut se trouver des images filiatives, comme en filiation : il faut être le fils et le père de pour trouver à la vie le récit qui lui manque.

Roland Barthes mis en scène par André Téchiné

En ce sens, toute autobiographie rencontre le point théâtral de l’autofiction, ce qu’on appelle la théâtralisation de soi, soi-même comme un roman, soi-même comme une fiction. Mais si depuis Lacan le sujet ne saurait s’appréhender autrement que dans une ligne de fiction, il apparaît impossible de démêler dans tout texte ce qui relève de la fiction et ce qui n’en relèverait pas tant, dit encore Michon, le langage ment. En ce sens, l’autofiction n’appartient jamais au texte. Elle n’est jamais une catégorie textuelle mais uniquement une catégorie existentielle consubstantielle à chacun : je me lève, je mets en scène sans le savoir mon autofiction. Je joue mon rôle. J’y souscris : je peux jouer à le construire, dédoubler mon imago avec d’autres imagos de morts. Je suis tour à tour Proust mort, Barthes mort ou Isabelle Adjani au petit déjeuner. Je me construis ironiquement une image, je suis dans l’ironie romanesque parce que ma mise en scène a compris que nous étions tous monsieur Jourdain : nous faisons de l’autofiction et de la mise en scène sans le savoir mais le sachant toujours quand même un peu, comme un érotisme discret et caressant propre à tout sentiment : celui de la modernité.

Ce texte a été prononcé à l’occasion d’un débat avec Stéphane Bouquet lors du Salon International de la mise en scène à la Ménagerie de verre le 22 mars 2018