Antoine Wauters : « J’écris pour tuer la part non vivante qui m’habite »

Antoine Wauters © Lorraine Wauters

Quatre ans après le puissant Nos Mères, roman clef de notre contemporain, Antoine Wauters revient en cette rentrée avec non pas un mais deux romans, remarquables l’un l’autre : le fraternel Pense aux pierres sous tes pas et le noir Moi, Marthe et les autres. Entre fable politique et réflexion post-apocalyptique sur un monde qui va à sa perte, Antoine Wauters invente des récits du sensible qui, après tous les désastres, entendent revenir à la puissance de la vie et de la joie, et cela en autant d’intrigues où chaque personnage veut recommencer le monde. C’est à l’occasion de cette sortie simultanée, qui constitue un des événements de cette rentrée, que Diacritik est allé à la rencontre du jeune romancier liégeois le temps d’un grand entretien.  

Ma première question sera double à l’image de la double publication, simultanée, de vos très beaux récits, Pense aux pierres sous tes pas et Moi, Marthe et les autres. En effet, est-ce que ces deux récits, dont le premier conte l’histoire intime de deux jumeaux, Léonora et Marcio, dans la Habdourga, province d’un pays au nom dérobé, et le second qui conte l’histoire collective de la bande de Hardy dans un Paris post-apocalyptique, sont nés simultanément ? Ont-ils eu des genèses différentes ou bien les avez-vous écrits conjointement ? Plus largement, qu’est-ce qui, pour l’un ou pour l’autre ou bien encore les deux, se situe à l’origine de leur écriture : êtes-vous parti d’une scène précisément visualisée, d’une idée clairement définie ou bien d’un événement particulier ?

Les deux livres ont été terminés en même temps, mais je les ai écrits sur des périodes très différentes. Pense aux pierres m’a demandé trois ans de travail alors que Marthe a été bouclé en huit mois. À l’origine, je ne pensais écrire qu’un seul livre, Pense aux pierres, que j’avais en tête depuis un certain temps. L’idée était de parler d’un amour absolu entre un frère et une sœur, et que l’histoire se passe dans un pays où la nature serait vaste et ouverte. Nos mères, mon précédent livre, parlant d’un enfermement, j’avais envie que les choses s’ouvrent, y compris sur le plan de l’écriture, que je voulais fluide et tonique comme le débit d’un fleuve. J’ai fini une première version fin 2015, puis ma vie a volé en morceaux, je me suis retrouvé au fond du gouffre, je n’ai plus écrit une ligne pendant un an. Si le texte est ce qu’il est aujourd’hui, je pense que c’est grâce à ça, grâce à cette année de grande dépression, qui m’a fait toucher le fond mais m’a aussi permis de me réinventer complètement, ce que font les jumeaux dans le livre. Il est traversé par de la noirceur, mais aussi par du feu et par cette petite rage remplie de confiance qui ne me quitte plus depuis que j’ai remonté la pente. Quant à Marthe, c’est un livre non prémédité qui s’est écrit dans une grande insouciance. Il porte en lui les questions qui me taraudaient quand j’étais au plus bas, pourtant c’est un texte qui n’est pas sans humour. Des gens me disent qu’ils ont beaucoup ri en le lisant, ce qui me fait rire à mon tour, parce que j’ai mis beaucoup de mes propres doutes et de mes excès dans le personnage d’Hardy, le narrateur.

A la différence de Nos mères dont la parution fut solitaire, votre publication jumelle, comme en écho aux jumeaux Léonora et Marcio, interroge à l’évidence sur le lien formel et narratif qui paraît unir les deux récits. En effet, s’agit-il pour vous, en les faisant paraître simultanément, d’indiquer que ces deux textes doivent être lus comme un diptyque ou tout du moins comme deux œuvres complémentaires, tenues ainsi en étroite gémellité ? Faudrait-il aussi bien les concevoir en comme une suite romanesque trouée à l’instar des paysages de ruines et de dévastations qui constituent le sombre fonds de chacune des histoires présentées ?
De fait, ne peut-on pas ainsi penser que Moi, Marthe et les autres et Pense aux pierres sous tes pas interrogent ce qui définit une suite romanesque dans la mesure où à la fois Marthe et ses compagnons peuvent être les enfants de Leo et Marcio comme Leo et Marcio peuvent être les enfants recommencés des survivants de Marthe et Hardy ? En seriez-vous d’accord ?

C’est une belle idée, mais je ne sais pas si j’irais aussi loin. Je pense que ce sont quand même des mondes très différents. Entre la nature ouverte des plaines de la Habdourga, dans Pense aux pierres, et le Paris dévasté de Marthe, je n’arrive pas à voir de pont, ni temporellement, ni géographiquement. Pour moi, le pays dont il est question dans Pense aux pierres est comme la synthèse de ce que nous avons vécu ces trente ou quarante dernières années, depuis la fin de l’ère communiste jusqu’au capitalisme que l’on connaît. Dans Marthe, c’est très différent, c’est demain, c’est le monde qui se dessine à l’horizon du nôtre, un monde d’oubli et de bêtise, où tout est à reprendre. Mais vous avez raison sur la nature des personnages, car la vitalité qu’ils ont, cette espèce de rage confiante dont je parlais, ils la portent tous, dans les deux livres. Quelque part, l’énergie de départ est la même, mais elle s’exprime différemment. Je vois de la lumière quand j’imagine les paysages de Pense aux pierres, mais du noir et du gris – du regret – quand je pense à Marthe.

Pour en venir à présent plus précisément à la matière même de vos récits, je voudrais vous interroger sur les univers qui y sont présentés, à savoir sur leur nature profondément ruiniforme. A considérer en premier lieu Moi, Marthe et les autres, les paysages qui se déploient sont ceux d’un monde en ruines, où une guerre ou une destruction à l’origine inconnue ont fait rage et ont tout laissé à l’état d’une catastrophe permanente. On apprend ainsi que Hardy et ses compagnons arpentent « les ruines de la Biblioth Natniale », dont le nom lui-même tombe en ruines, et ne cessent de traverser un Paris détruit, enseveli sous les décombres, avec « le périf, qui n’est plus que béton bombé et explosion de broussailles ».
En quoi pour vous, comme un écho au pays en guerre de Nos Mères, les ruines, et plus largement, les paysages de catastrophe et d’apocalypse, comme un après combat, constituent-ils l’horizon premier et privilégié de tout récit ?

Je suis fasciné par les dialogues qui peuvent se nouer entre des états intérieurs, personnels, très intimes, et l’état du monde ou de la nature qui nous entoure. En Écosse, d’où je reviens, la brume qui enveloppe tout me semblait souvent être en moi, comme si j’étais la part voilée et fatiguée d’un paysage qui me reproduisait en plus grand. De la même manière, les ruines peuvent résonner avec la part blessée des personnages, mais aussi, par contraste, montrer qu’il reste du ressort en eux et que tout n’est pas définitivement mort. La tache de couleur qu’apporte Alfonso, le papillon, dans Marthe, est d’autant plus marquante que le paysage est presque entièrement gris. C’est un jeu de contrastes ou de résonnances, chaque fois. Pour le reste, je crois que je ne pourrais pas écrire un livre qui se passe uniquement dans les ruines ; j’ai besoin d’air, d’espace, d’ouvertures. C’est pour cela que les personnages de Marthe cherchent la mer et les îles mystérieuses. C’est pour cela que, dans Pense aux pierres, la nature est omniprésente : elle console les jumeaux. Les fleuves et les rivières sont les bras des parents qu’ils n’ont pas, ou pas assez. Quant à Nos mères, je voulais que la relation ambiguë, d’amour-haine, entre le personnage de Jean et sa mère biologique, se sente aussi dans le décor et dans le climat de la ville. Lorsque j’ai visité Beyrouth, cette ambiguïté m’a immédiatement sauté aux yeux : la ville est blessée de partout, mais je n’ai jamais vu ailleurs un tel appétit de vie.

Au-delà de la dimension référentielle et strictement matérielle, faut-il voir dans ces ruines que vous affectionnez décrire une vision allégorique, celle d’un monde à partir duquel chacun doit à présent rebâtir ? On a le sentiment que la préhistoire présentée dans Moi, Marthe et les autres porte en elle une lecture philosophique, celle plutôt d’une Après-histoire, après la fin de l’histoire même, bien après la fin de l’humanité. C’est ce qui apparaît avec force quand Hardy indique notamment : « Notre vie, pour nous qui sommes nés après l’événement (mais quoi ? Que s’est-il réellement passé ?), c’est composer avec le manque. Sourire de notre morcellement. Et beaucoup pleurer. » Diriez-vous ainsi que l’après-histoire que vous mettez en scène porte en soi une dimension allégorique sinon philosophique ? S’agit-il donc de continuer à exister après la fin de l’histoire ?

Oui. Je crois que quelque chose a été perdu au cours des dernières années, ou ne cesse de se perdre, je ne sais pas comment le dire, à mesure que notre rapport au temps change. Quand je regarde autour de moi, je vois des gens recroquevillés sur eux-mêmes, ou sur leur téléphone, ou sur des petits plaisirs pour le jour et la nuit, et je me dis qu’il nous manque quelque chose, un bonheur qui ne serait plus lié à nous seulement, ni à notre richesse, ni à nos intérêts privatifs, mais à quelque chose de collectif, de global. J’ai le sentiment que notre grande liberté est en train de nous tuer, que nous ne savons plus quoi en faire et, oui, qu’elle se retourne contre nous, comme une arme, mais dont on ne mesure pas encore très bien la dangerosité. Parfois, j’aimerais qu’on soit davantage contraints. Qu’on doive par exemple donner un peu de notre temps aux autres, à la communauté. Huit heures par semaine, par exemple. Et que ce soit non négociable. J’ai le sentiment qu’on serait plus heureux et que la question du sens, qu’on ne trouve plus, qui fait défaut et dont on cherche la réponse dans de mauvaises directions, serait en partie résolue. La communauté que les jumeaux créent à la fin de Pense aux pierres est un peu de cet ordre-là. C’est un monde où le bonheur ne se pense pas comme une chose privée, et où le travail n’a rien à voir avec l’argent. Un monde où l’avenir est, dans un sens, le retour de l’enfance, mais une enfance libre, où les choix que l’on fait sont posés consciemment.

Antoine Wauters

Si Moi, Marthe et les autres s’attache à la présentation d’un monde post-apocalyptique où dérivent en bande autant de survivants, Pense aux pierres sous tes pas dessine en revanche un pays qui n’est pas encore entré dans sa catastrophe terminale mais dont le référent échappe. Inassignable géographiquement, le pays où évoluent Zio et les jumeaux paraît renvoyer à un pays aux contours fabuleux sinon mythiques qui s’impose comme une hyper-dictature, à savoir l’allégorie de toutes les dictatures.
S’agissait-il pour vous en représentant notamment l’oppression et, en l’espèce l’emprisonnement politique de Zio, d’offrir une critique politique ? Faut-il ainsi lire Pense aux pierres sous tes pas comme une fable politique procédant depuis une double articulation, celle qui, tout d’abord, brosse un tableau stupéfait des exactions dictatoriales pour, ensuite, dessiner l’espoir d’une communauté, d’une utopie rouge comme les fraises qui y sont cultivées ? Faut-il alors y lire, déployé dans cette utopie finale, un rêve fourriériste enfin accompli ?

Vous avez raison. Le pays dont il est question est une sorte d’hyper-dictature, l’allégorie de toutes les dictatures, y compris celles déguisées en démocraties. C’est un pays où tout se passe sur un mode stalinien, puis où, à l’occasion d’un putsch, tout bascule dans le populisme le plus crasse, un capitalisme sans vergogne. Berlusconi, Sarkozy et Macron m’ont à ce titre servi de « modèles » pour le personnage du Colonel Bokwangu, qui ne croit qu’en la richesse, les salles de sport, le luxe et la vitesse. C’est un livre politique, sans doute, mais je n’arrive pas à le dire comme ça. Si je suis passé par la fable, c’est parce que je ne veux pas critiquer les choses frontalement et que si j’avais écrit « Macron » et pas Bokwangu, j’aurais immédiatement haï mon livre. Je ne veux pas commenter l’actualité, mais projeter les gens dans des mondes où ils respirent mieux, où le réel ne leur donne pas de l’asthme, où les choses peuvent être noires, parce qu’elles le sont aussi dans les histoires, mais où il y a, disons, un horizon possible pour la pensée, les rêves et les désirs. Quant à la communauté que les jumeaux créent, elle peut effectivement rappeler les phalanstères de Fourier, mais je crois que, pour eux, pour les jumeaux, c’est une réponse naturelle et non intellectuelle au climat d’oppression qu’ils vivent. Ils construisent cette communauté comme ça, sans y penser, portés par quelque chose qui les brûle au-dedans, depuis l’enfance. C’est d’ailleurs peut-être moins une communauté rouge qu’une communauté où, enfin, les adultes que nous sommes retrouvent le môme qu’ils ont été.

Ce qui ne manque pas de frapper à la lecture de vos deux récits et qui était déjà vive dans Nos Mères, c’est l’attention constante que vous accordez aux plus infimes détails du vivant et de la nature. D’épisode en épisode, vous ne cessez d’affirmer un parfait éloge du référent en offrant une saisie quasi nue de l’atome. La préhistoire post-apocalyptique de Moi, Marthe et les autres laisse apercevoir des atomes rendus à l’état sauvage comme Pense aux pierres sous tes pas indique dès son titre un souci sans faille du monde que les « règles pour survivre à sa propre famille » édictées par Léonora développent : « QUAND TU MARCHES, pense aux pierres sous tes pas. Dis-moi que chacune d’elles compte et qu’en dehors, eh bien, il n’y a rien. » Seriez-vous ainsi d’accord pour dire que vos romans relèvent d’une littérature du sensible ?

J’aime écrire des textes qui font appel aux sens, aux sensations. Mais je ne suis pas tellement visuel, en revanche. Les paysages que je décris, je ne les vois pas. Ils sont dans la pénombre. Ma façon de les approcher est olfactive, tactile, intuitive. Je sens, je touche, je palpe. Au sommet des montagnes, j’imagine que les pierres, quand on marche dessus, font un bruit de glaçons pillés, mais que le long des fleuves, elles sont plus lourdes et presque huileuses. Je suis toujours étonné quand on me dit que mes livres sont visuels, parce que moi, je suis dans la nuit, je ne vois rien. Je ne fais que m’approcher de ma proie, qui est non pas l’image, mais la recherche d’une justesse entre ce que j’ai en tête et ce qui se donne à lire. Mais le plus beau compliment qu’on puisse me faire, c’est qu’on me dise que mes livres font naître des pensées qui sont aussi des sensations, des impressions. Qu’ils font appel à notre corps en tant que grande raison. Ce qui me fascine aussi, c’est que plus on entre dans un paysage, plus on se focalise sur le détail, plus l’extraordinaire surgit. Les ailes et les ocelles d’un papillon, par exemple, c’est sidérant. Idem pour les pierres et les plantes mais aussi pour nos propres corps. Si vous zoomez sur lui, un corps disgracieux se change en îlots de beauté.

Dans ce même souci d’une écriture du sensible, une grande attention est portée dans chacun des deux romans à la nourriture et à la confection de plats. Se restaurer s’impose ainsi comme l’enjeu narratif et dramatique premier de Moi, Marthe et les autres dans la mesure où cette horde primitive ne cesse d’engager sa survie en recherchant partout des vivres car, dit d’emblée Hardy, « Ce qu’il y a de comestible, nous le mettons dans des sacs ». Cette attention inouïe à la nourriture paraît être une manière de pousser, contre tous les désastres, un grand cri de vie, celui que clame Hardy : « Nos pieds sont gelés. Nos lèvres mauves. Mais nous vivons ! Nous n’en revenons pas d’être vivants ! » En quoi la nourriture, dont la production occupe sans relâche les cultivateurs de Pense aux pierres sous tes pas, s’affirme-t-elle dans vos récits comme l’outil premier d’une poétique du vivant et du sensible ?

Je crois qu’une partie de la réponse est à chercher dans l’histoire de ma famille, qui n’a jamais été très amatrice de nourriture. On allait rarement au restaurant, les plats cuisinés étaient simples et manger, en particulier chez un de mes grands-pères, n’avait rien à voir avec le plaisir : c’était ne plus avoir faim, c’était un besoin, aucunement une source de joie. Comme Saint Augustin, on aurait dit qu’il plaçait un frein à son palais pour séparer, à chaque bouchée, le besoin et le plaisir. Le besoin, il le gardait. Le plaisir, il l’éliminait. Je crois que si je parle autant de nourriture, et si je le fais de façon enthousiaste et vivante, c’est parce que j’ai envie de renouer avec ces sources de joie, qui vont évidemment plus loin que le simple rapport à la nourriture. Quand on a vécu dans une famille à ce point marquée par l’austérité de la religion, on se surprend, un jour, à avoir non seulement très faim et très soif, mais à avoir envie de se venger, et de se venger en étant dans l’affirmation, le saint dire-oui. Contre ceux qui nous précèdent, on veut montrer à ceux qui nous suivent qu’il peut y avoir des plaisirs simples, et que ces plaisirs, ils y ont droit.

D’un récit l’autre, depuis votre souci du sensible et votre attention à la nourriture, on trouve entre votre écriture et celle d’Eugène Savitzkaya une évidente parenté. Les romans d’Eugène Savitzkaya, en particulier Mentir, La Traversée de l’Afrique ou Fraudeur, ont-ils exercé sur vous une quelconque influence, notamment dans votre saisie du sensible et du monde par les questions du désir de communauté et de fraternité en dépit des désastres ?

Oui, je l’ai beaucoup lu quand j’étais jeune. Il me touchait. J’aimais sa façon de ne pas raconter les histoires comme les autres. Les mondes dont il parlait me semblaient être un peu les miens. Je ne le lis plus aujourd’hui, mais je sais que nos livres ont en commun de pousser sur des tas d’orties. Comme lui, je me sens plus écrivain des champs que des villes, même si j’ai écrit sur Beyrouth, dans Nos mères, et sur Paris dans Marthe. Ce que j’aime chez lui, c’est que ce qu’il raconte est presque moins important que la manière dont il le dit. Et ça, ce rapport-là aux choses, ça me plaît. Je trouve terrible, aujourd’hui, qu’un écrivain soit obligé de raconter seulement des histoires, avec une intrigue, de l’efficacité et des personnages auxquels le lecteur pourra s’identifier, mais que ses mots, les mots qu’il choisit, à la limite, ne comptent plus. On veut des histoires qui se lisent toutes seules, des histoires où les mots, dans un sens, ont disparu. Des livres qui sont déjà des films ou dont la langue semble être celle d’un livre traduit de l’américain. Or pour moi, raconter des histoires dont les mots sont sans importance et où la poésie a disparu, c’est la mort du travail d’écrivain.

Impossible également d’évoquer vos deux récits sans pointer la question de la joie, de l’espoir et de ce que vous nommiez déjà dans Nos Mères en citant Nietzsche l’Amor Fati, qui peut se définir comme une conjuration de toutes les morts. C’est ce que vous rappelez sans attendre par la citation inaugurale d’Alber Cam, d’Albert Camus dans une lettre à Ren Cha, à René Char : « Et il faut que nous vivions, que nous trouvions les mots, l’élan, la réflexion qui fondent une joie, la joie ». Cet élan vital propre à votre écriture, qui témoigne dans le récit d’un désir ardent de reviviscence, est encore confié par Hardy en ces termes : « A présent, nous devons tout reprendre à zéro, tout recréer : la vie, l’espoir, et la joie tout au fond de nous. » Peut-on tenir cette dernière réflexion comme votre projet poétique le plus affirmé ou, comme le dirait Stéphane Bouquet, l’expression du désir de partir à la conquête de la « grande vivance » du monde ? Est-ce le souhait le plus intime de votre écriture que d’œuvrer au souci de la vitalité, de conjurer les morts et les désastres ?

Oui, je crois. C’est sans doute une manière de tuer le Saint Augustin que j’ai en moi. Le dépressif. Le dégoûté. Je me rends compte que j’ai besoin de l’écriture pour transformer la noirceur des choses, ou ma propre noirceur, celle de mon histoire familiale ou celle d’enfants que je croise et qui vivent des situations impossibles. Je me rends compte, surtout, que je suis incapable d’écrire si mon texte n’est pas, dans sa forme même, déjà tonique, vivant et du côté d’un dépassement du réel. Quant à dire que l’écriture permet de partir à la conquête de la grande vivance du monde, je ne sais pas. A vrai dire, je crois qu’il est aussi difficile d’être heureux que malheureux quand on écrit, parce que quand on écrit, on renoue tous les jours avec le vaste rien, ou avec la jouissance douloureuse de n’être rien, et que quand on est un grand lieu vide sans personne, on est traversé par des intensités qui ne sont pas de la joie et pas de la peine, mais quelque chose de plus global, plus primordial, peut-être.

Est-ce dans le sens de cet espoir de revie qu’il faut lire la règle édictée dans Pense aux pierres sous tes pas selon laquelle « La poussière peut être récupérée » ?

Je ne sais pas. Je ne sais même pas si je pense les choses en termes de « revie ». Je dirais plutôt, comme dans un interlude du livre qui parle du destin, que les choses ne changent pas vraiment, que nous ne changeons pas vraiment, quoi que nous disions ou que nous fassions. Je crois que nous restons ce que nous sommes depuis toujours, que nos peurs restent, tout comme nos manques, mais que notre bonheur aussi demeure, même s’il se cache souvent. La poussière peut être récupérée, c’est une façon de dire ça, que le bonheur se cache mais qu’il est là, qu’il reste et que notre travail est de le débusquer. Mais vous avez raison, dans le fond. J’écris pour tuer la part non vivante qui m’habite et qui se transmet, si on ne fait rien, de génération en génération. J’écris pour faire rire mes enfants.

Si la nourriture joue un rôle premier dans cet éloge toujours recommencé de la joie, l’enfance s’impose semblablement comme le lieu privilégié de l’exercice de cette revie que vos récits donnent à contempler. En effet, depuis Nos Mères avec le personnage de Jean, l’enfance se donne comme le creuset narratif premier où s’exerce la sensualité, la joie recommencée de vivre puisque, dit Léonora, « notre vie s’appelait joie. » En quoi l’enfance vous apparaît-elle ainsi comme le lieu presque paradigmatique de l’exercice de la joie et de la découverte de l’amor fati ?

Je ne sais pas. Je crois que je parle d’enfances violentées et abîmées, mais qui sont pleines de fougue. Marcio et Léonora, les jumeaux, sont des gosses dont les parents sont incapables de s’occuper, parce qu’eux-mêmes sont abîmés par la vie, mais ils ont en eux ce que la plupart des gosses blessés ont : une sorte de cécité, courageuse, qui les pousse à poursuivre et à s’accrocher, simplement parce qu’ils ne veulent pas perdre le peu qu’ils ont. Et si leur joie et leur désir de joie sont tellement présents, c’est justement parce qu’ils leur ont manqué. Ce qui est étrange, c’est que mon enfance a été heureuse, c’était une enfance de jeu. Je n’ai cessé de jouer avec mon frère, qui a toujours été comme un aîné pour moi, et notre vie, oui, s’appelait joie. Plus que le lieu de l’amor fati, c’est-à-dire de l’acquiescement illimité aux choses, y compris les plus dures, l’enfance est pour moi le lieu où tout est ouvert, possible, où nous pouvons être absolument tout, changer toujours, revivre toujours, et n’être pas enfermé dans une identité fixe. J’ai cessé d’être enfant le jour où j’ai compris que j’étais tenu à moi à une laisse, et que cette servitude s’appelle vivre.

Antoine Wauters

Ma dernière question voudrait porter enfin sur le genre de vos récits.
S’ils sont rangés sous la catégorie de « roman », on ne peut cependant qu’être frappé par leur caractère poétique, leur souci de trouver un rythme après le désastre, de vouloir rassembler autour d’un chant les hommes.
Dans Nos Mères, le professeur de Jean lui confiait combien la poésie était l’essentiel : diriez-vous ainsi que vos deux récits peuvent à leur tour être qualifiés de poèmes ?

 Je suis d’accord avec vous sur l’idée de trouver un rythme après le désastre. C’est exactement ça. Je cherche une musique qui porte en elle autre chose que de l’éclatement ou du désenchantement. Pense aux pierres, je voulais que l’écriture unisse les jumeaux, en coulant, ultra fluide. Marthe, je voulais qu’elle soit tonique et drôle, pour contrer le caractère sordide de la vie que mène la clique de Hardy. Je ne dirais pas que ces livres sont des poèmes, parce qu’un poème, pour moi, est quelque chose qui s’écrit dans l’instant et qui se travaille peu, mais je ne suis pas contre l’idée. Si ce sont des poèmes, par contre, j’aimerais que ce soit pour ce qu’ils portent en eux d’intuitif et de sensible. Et pour ce qu’ils remuent en nous. Je voudrais écrire des livres qui nous rapprochent aussi de notre corps.

Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas, Verdier, août 2018, 192 p., 15 € — Lire un extrait en pdf

Antoine Wauters, Moi, Marthe et les autres, Verdier, août 2018, 80 p., 12 € 50 — Lire un extrait en pdf