Promenade culturelle : Dominique Memmi (Corse insolite et secrète)

Tout guide de l’Île de Beauté laisse craindre le pire avec une représentation soit folklorique soit caricaturale de l’île. Or il n’en est rien avec celui que propose Dominique Memmi.

Ce guide s’éloigne des habituels clichés sur la Corse et ses paysages incontournables, ses plages, son GR 20, son histoire violente. Après la Bretagne, la Côte d’Azur, la Normandie, la Toscane, le Pays basque, voici donc ce guide consacré, comme le veut cette collection des éditions Jonglez (créées en 2003 par Thomas Jonglez), à une Corse insolite et secrète. Deux adjectifs qui se justifient pleinement à la lecture des nombreux articles qui le constituent, classés par régions géographiques proposant un parcours complet de l’île, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest.

Un index alphabétique en fin d’ouvrage reprend tous les lieux évoqués et facilite la consultation pour un lecteur curieux, à la recherche de ce qui l’intéresse d’abord ou de ce qu’il découvre ensuite, non pas dans un ordre alphabétique mais dans un ordre subjectif. Une lecture en toute liberté qui le promène de découverte en découverte. Ce guide est non seulement pratique – tous les lieux sont situés précisément sur la carte, les voies d’accès indiquées, les nombreuses notices explicatives très fouillées, les encadrés thématiques fondés sur une documentation indiscutable – mais original, dans la mesure où il apporte un regard neuf sur la Corse. Il s’adresse aussi bien à ceux de l’extérieur qui la visitent en touristes qu’à ses propres habitants, qui vont y trouver une foule de choses qu’ils ignoraient ou ne voyaient pas.

Certes, avant lui, d’autres collections avaient cherché à représenter cet aspect secret et insolite de la Corse : outre le Guide bleu Hachette (2017), le Lonely planet (2018) ou le classique Michelin Guide vert (2018), citons par exemple : le Dictionnaire insolite de la Corse, Gilbert Stromboni, Cosmopole (2009), Corse secrète et insolite, Robert Colonna, Glénat (2010); Corse, secrets de Corses, Jean-Jacques Andreani, Prats (2013) ; le Guide Tao, Corse originale et durable, Laurence Ucceli, Viatao, (2014). Pourtant, malgré leur qualité indéniable, ces guides, de publication récente, qui exploitent le caractère souvent le côté insolite ou secret, pour ne pas dire… durable, de la Corse, n’ont pas l’intelligence et l’exhaustivité de ce Guide Jonglez. En effet, tout au long de ces 317 pages, on nous donne à voir des églises, des chapelles, des couvents, des châteaux forts, des plaques commémoratives, des statues, des stèles, des sculptures, des fresques, des jardins, des escaliers, des façades, des fontaines, des cimetières marins, des galeries, des parcs, des hôtels prestigieux, des cafés concerts, des cinémas fantômes, des épaves de navires ou de bombardiers ! Rien n’échappe à l’œil attentif de l’auteure, qui a effectué un travail de recherche remarquable.

On voit apparaître, tour à tour, le peintre Matisse Ajaccio, Balzac à Bastia, mais aussi des personnages curieux comme le premier homme à traverser la Méditerranée en ballon, un certain Louis Henri Kapaza, ou Didvick, un marin russe rescapé d’un naufrage en 1893, enterré à Ajaccio, Sylvestre Marcaggi, un aviateur qui disparaît sur un dirigeable, les célèbres corses et leurs palazzi américains du cap Corse, le riche industriel Berthault qui construisit un extraordinaire parc exotique à Ajaccio, qui porte son nom, Emmanuel Arène, l’inventeur de l’expression « île de beauté », miss Campbell, aristocrate écossaise qui construisit en 1869 l’église anglicane d’Ajaccio, le Cardinal Fesch et son extraordinaire Bibliothèque Patrimoniale d’Ajaccio, fondée en 1837. On voit même surgir une cabine téléphonique à l’anglaise en plein centre d’Ajaccio, ou une manufacture de tabac, créée en 1920, succursale des établissements Bastos, à la curieuse façade néo-mauresque, ou un ancien bordel, la Villa Nathalia, qui frappait monnaie, les vestiges des établissements Lanzi à la manière du Bonheur des Dames de Zola ou d’une carrière de marbre aujourd’hui fermée. On y trouve l’Arburacellu, l’arbre le plus remarquable dans la France de 2018, un chêne âgé de 230 ans à la fois aigle, hibou, tortue, haut de 25 mètres ! Un village suspendu dans le vide, un parcours sculpté, des peintures du village d’Olmeto réalisées par un russe qui fit escale en Corse en fuyant la Révolution, en 1920, de jolies fresques de Julius Hammer, artiste autrichien fait prisonnier en Corse en 1914, le Conservatoire de agrumes et ses variétés de plantes à l’origine des fameuses clémentines. On découvre le tableau des 15 Mystères du Rosaire en l’église Saint-Dominique de Bonifacio à côté du mystérieux escalier du Puits Saint-Barthélemy ! Et ces mains d’or de Claudio Parmiggiani, au détour d’un sentier de montagne, empreintes des mains de l’artiste dans le rocher, aux pieds du Monte d’Oro, gravées en 1999, symbole de la création humaine. L’image de ces mains a été choisie, de façon significative, pour illustrer la couverture du Guide comme appel amical au lecteur. C’est tout le passé culturel, économique, religieux, populaire d’une certaine Corse, qui réapparaît dans ces pages, depuis le temps des menhirs jusqu’au Second Empire ou à la Belle époque et enfin à l’époque contemporaine.

On comprend mieux ce penchant vers le romanesque quand on sait que l’auteure du Guide n’est pas seulement une habitante de l’île, comme le veut le protocole imposé par le créateur de la collection, mais aussi une des promesses de la toute jeune production littéraire que connaît la Corse. En effet, Dominique Memmi mène un travail mémoriel de grande qualité, avec en particulier Retour à Mouaden (Colonna éditions, 2012) et Le voyage de la fanfare (Materia Scritta, 2019) et parallèlement ses livres Jeunesse : Les contes du potager, Dadoclem (2009), Napoléon » BD Bilingue, Dadoclem (2011), Pepone, le cochon qui se prenait pour un chat » Album jeunesse, Corsica Comix (2014) ou Le petit zoo du musée Fesch », Les Immortelles (2017).

Son guide se lit à la fois comme un roman, par les personnages singuliers qu’il va dénicher aux quatre coins de l’île, et aussi comme un livre d’Histoire : toutes ces références tracent le passé compliqué de la Corse, souvent conquise mais aussi rebelle ! Pascal Paoli, le Père de l’Indépendance corse, le chef de guerre Sampiero Corso, l’aventurier Duc de Pozzo di Borgo, Bonaparte puis l’Empereur Napoléon, sont évoqués non par un récit historique traditionnel mais par le biais de maisons, de stèles, de musées, de Bibliothèques. On perçoit mieux l’importance de l’occupation génoise ou la force des rebellions successives et chaotiques des Corses au long des siècles, qui se révèlent à nos yeux à chaque pas. C’est, par ailleurs, un livre d’anthropologie car au détour de ces escaliers, de ces couloirs secrets, de ces citadelles, on rejoint les traditions chrétiennes, juives, franc-maçonnes de la Corse. Parfois, le guide devient roman policier comme avec cette statue de Napoléon qui disparaît et réapparaît au fil des années, ou ce tableau de Delacroix que l’on retrouve par hasard dans la Cathédrale d’Ajaccio.

En définitive, ce guide correspond au vœu de Thomas Jonglez, créateur de la collection qui affirme : « Pour concevoir un guide, je prends le guide du Routard et j’élimine tout ce qu’il y a dedans ». Il nous apprend à ouvrir les yeux, à pousser les portes des églises, des musées, à emprunter les chemins mystérieux, à nous renseigner sur les personnages statufiés. En un mot, à sortir des sentiers battus et des idées reçues. Grâce à cette lecture, on passe du simple tourisme, à la connaissance du Patrimoine et à la littérature. Ce qui n’est pas rien…

Dominique Memmi, Corse insolite et secrète, Éditions Jonglez, juin 2019, 317 p., 17 € 95  — Lire des extraits