Jérôme Prieur, Les sentinelles de l’oubli : film conducteur

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Où est passé le passé, sans point d’interrogation, comme Ai-je une patrie d’Henri Thomas, le titre d’un livre que Jérôme Prieur a cosigné avec l’archéologue Laurent Olivier, entrerait en résonnance avec l’ensemble de l’œuvre, celle à la fois de l’écrivain et du cinéaste. Une idée se répète qui consiste à retrouver dans le passé – les traces, les archives, les images du passé – ce qui est encore présent. Quelque chose comme une survivance ou des fantômes qui continuent à hanter l’histoire.

« Mon fantasme, écrit Jérôme Prieur, est de chercher à entrer dans le passé, mais d’y entrer aujourd’hui, avec ce que je sais, avec ce que nous avons appris depuis, mais sans jamais perdre de vue ce à quoi il ressemblait pour ceux qui y étaient plongés, qui ne savaient pas comment l’Histoire allait les regarder ou les observer à leur insu. » Une conception de l’histoire qui rappelle celle de Walter Benjamin pour qui le passé se lisait de manière dialectique en le faisant se télescoper avec le présent. Pour Jérôme Prieur, qui entretient un rapport ambigu avec l’historiographie, le passé ne doit pas rester dans le passé, il doit nous regarder, au présent ; ne pas se contenter de regarder le passé derrière une vitre tel l’animal dans un zoo, mais le conjuguer au présent en traversant le miroir ; adopter, toujours selon Walter Benjamin, le point de vue du vaincu, pas du vainqueur, à l’image du « chiffonnier » baudelairien qui « prête des serments, dicte des lois sublimes, terrasse les méchants, relève les victimes »…

La notion qu’utilise Jérôme Prieur pour expliquer sa démarche dans Où est passé le passé est celle d’« objet-charnière » (p. 67), un objet qui soit à la fois du passé et du présent, comme ces monuments aux morts dans Les sentinelles de l’oubli, et qu’on rencontre différemment dans beaucoup d’autres de ses films. Il y a ceux qui concernent les « hommes-livres », d’Artaud à Proust ou René Char ; ceux avec Gérard Mordillat qui interrogent le « corpus christi » ; ou ceux plus récents, qui forment un cycle en éclairant des zones d’ombre de la Deuxième Guerre mondiale (Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé ; Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler, Les Suppliques, etc.). Avec Les sentinelles de l’oubli, Jérôme Prieur, comme il l’a raconté dans La moustache du soldat inconnu (La librairie du XXIe siècle, Seuil, 2018), reviendrait sur une période de l’histoire qui le fascine depuis son adolescence. Chez lui, il est difficile de dissocier ce qui s’écrit et ce qui se filme. Les films sont écrits, sont des films-écrits. Les livres nous permettent de voir les films et les films de lire les livres. Ainsi les dialogues avec Laurent Olivier, un livre qui complète Rendez-vous dans une autre vie, un essai sur le passé et l’archéologie (La librairie du XXIe siècle, Seuil, 2010). De même, La moustache du soldat inconnu dialogue avec Les sentinelles de l’oubli.

On sait avec Paul Klee que l’art ne reproduit pas le visible, mais qu’il rend visible, et en regardant le film de Jérôme Prieur, on a l’impression soudain de voir les monuments qui furent édifiés en mémoire des morts de 14-18, et sur lesquels s’agglomérèrent ceux de la Seconde Guerre mondiale, d’Indochine ou d’Algérie… Une litanie de noms qui s’élèvent jusqu’au ciel. La geste est chorale entre la voix off de Nathalie Boutefeu, les citations lues par Emmanuel Salinger, l’image de Renaud Personnaz, le montage d’Isabelle Poudevigne, le son d’Amélie Canini et la musique originale de Marc-Olivier Dupin qu’interprète magistralement l’orchestre de la Garde Républicaine. Plusieurs lignes s’entrecroisent, glissent imperceptiblement d’un thème à l’autre : la construction elle-même des monuments, l’exaltation patriotique, sa mythologie, l’horreur de la guerre, de cette guerre d’hommes, et la piété-pietà des femmes…

Le chantier s’imposa très vite comme une nécessité et prit une ampleur inédite. Chaque commune voulut son monument afin d’honorer ses morts. La mobilisation fut générale. Partout on entendit le cliquetis du burin dans le calcaire, le marbre, le grès, la pierre de lave. On coulait le bronze, le béton armé. Il fallait que la sculpture donne une sépulture à ceux qui n’en avaient pas eu. L’entreprise devint un fonds de commerce. On produisait en série, consultait les catalogues de vente. L’art, « y s’en foutent, y veulent leur poilu », s’exclamait Alexandre Vialatte en 1928 dans son premier roman que cite Jérôme Prieur, Battling le ténébreux. Il ne s’agit pas pourtant que d’un péplum en 3D, un « théâtre des armés ». En tournant autour de ces monuments, la caméra réussit à montrer autre chose, ce qui ne se voit pas, ne se dit pas. Elle nous embarque sur le radeau de la Méduse, côtoie les « Désastres » de Goya. Si les statues sont muettes, elles parlent, qu’elles soient sculptées par de simples artisans ou des artistes plus renommés. À Lacroix-sur-Meuse, Duillio Donzelli, artisan venu d’Italie avec ses fils, remercierait le pays qui l’a accueilli. À Levallois-Perret, on s’offusque que le monument représente un fusillé, un tirailleur des troupes d’Afrique victime de la colonisation ou un soldat gazé à l’agonie. À Samogneux, des coccinelles, telles des larmes vives, animent le bronze en courant sur le visage sidéré d’un jeune fantassin tandis que la voix off raconte comment le sculpteur, Gaston Broquet, a été blessé lors d’un assaut, un shrapnell dans l’épaule. À Lodève, quatre « élégantes » créent un écran devant le corps monstrueux d’un poilus étendu sur le dos les jambes écartées. À Chalmont, Paul Landowski, l’auteur du Christ monumental de Rio de Janeiro, érige un groupe de figures qui atteignent 8 mètres de hauteur et qu’il intitule Les Fantômes, un titre qui aurait pu être celui des Sentinelles de l’oubli.

« Corps sans nom, noms sans corps, commente Jérôme Prieur, les disparus sont des morts qui n’ont pas laissé de traces de leur anéantissement : des fantômes. Ceux que l’on considère comme des demi-morts n’ont aucune sépulture : ils n’en finissent pas de rôder. » Et dans Où est passé le passé : « J’avouerais aussi que je ne supporte pas l’idée que tous les disparus – y compris ceux qui ne me sont strictement rien – aient complètement disparu. Je veux croire qu’ils ont laissé des fantômes derrière eux, des fantômes que je veux reconnaître pour qu’ils continuent à vivre. »

Les sentinelles de l’oubli, un film documentaire écrit et réalisé par Jérôme Prieur, 85 mn, coproduction Mélisande Films / LCP-Assemblée nationale, 2023

Une version courte (62 mn) est disponible en ligne sur LCP. L’avant-première de la version longue a eu lieu le 4 décembre 2023 à la Cinémathèque française en attendant une sortie en salle. Nous signalons également que le texte du film fera l’objet d’une publication à paraître au début de l’année 2024 aux éditions Le temps qu’il fait. 

Laurent Olivier, Jérôme Prieur, Où est passé le passé. Traces, archives, images, « Les billets de », La Bibliothèque, 2022, 136 p., 14 €