Comme chaque été, alors que les aoûtiens sont tout à leurs vacances, et que l’ensemble du pays semble encore tourner au ralenti, des centaines d’articles et de reportages fleurissent comme des marronniers sur ce « rendez-vous incontournable » qu’est la rentrée littéraire. Et cette année, la presse est unanime : la rentrée 2023 est « resserrée », « sobre », avec seulement 466 romans au programme, du jamais vu depuis plus de vingt ans.
Category Archive: Livres
L’actualité des publications françaises et étrangères ; fiction et non fiction. Sans exhaustivité, parce qu’elle est impossible et sans contrefaçon (mais pas que par des garçons). Des choix, des passions, de grosses colères aussi. La lecture des têtes de gondole que nous mettrons parfois au carré. Des portraits des acteurs du monde du livre. De longs entretiens parce qu’un livre ou une collection, ce ne sont pas deux ou trois phrases choc. Et parce que l’actu est trop souvent un diktat (et une course contre la montre perdue d’avance), de grands livres publiés dans les mois ou les années, voire les décennies et même siècles qui précèdent, parce que les grands livres n’ont pas de date de péremption.
Avec La Source des fantômes, Yamina Benahmed Daho s’impose comme l’une des grandes voix de cette rentrée littéraire. Ce nouveau récit poursuit l’exploration autobiographique de l’autrice qui, cette fois, plonge dans son enfance vendéenne au cœur d’un lotissement des années 1980 où son père, harki hanté par la Guerre d’Algérie, a choisi de fixer sa famille.
Le livre de Sergio González Rodríguez est une enquête menée au sujet de l’enlèvement et du très probable assassinat de 43 étudiants au Mexique, en 2014, et dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Les 43 d’Iguala est aussi un livre politique, un état des lieux politique, en même temps qu’un livre qui obéit à une injonction morale, un devoir qui s’impose et auquel on ne peut se soustraire.
Centré sur le rapport de Sonia aux chevaux, Cavaler seule développe ce rapport pour en faire le fil rouge par lequel la vie de celle-ci est racontée. Le parti pris de Kathryn Scanlan réside dans le fait que ce récit ne relève pas de l’imaginaire de l’auteure puisqu’il est élaboré à partir d’entretiens réels et réguliers avec Sonia durant une période de trois ans.
Diacritik a toujours eu à cœur de défendre la littérature étrangère et celles et ceux sans lesquel.le.s elle demeurerait inaccessible à une grande partie du lectorat français : les traductrices et traducteurs. Carine Chichereau, traductrice de très nombreux auteurs anglo-saxons, a accepté de tenir une rubrique régulière dans nos colonnes, pour évoquer, en vidéo, un texte dont nous lui devons la version française. Aujourd’hui, Les Âmes errantes, premier roman de Cécile Pin qui paraît aujourd’hui aux éditions Stock dans la collection « La Cosmopolite ».
Avec Triste Tigre, Neige Sinno s’impose comme l’une des révélations de cette rentrée. Véritable déflagration, son livre qui interroge le viol que le beau-père a fait subir à l’autrice durant son enfance, mobilise une rare puissance de diction et un saisissant pouvoir d’intellection des faits.
Les éditions P.O.L annoncent la disparition de Pierre Alferi, romancier, poète, traducteur et essayiste. Il venait d’avoir 60 ans. En hommage, Diacritik republie l’entretien qu’il avait accordé à notre journal à l’occasion de la parution de Divers chaos.
Avec Une femme morte n’écrit pas, Liliane Giraudon s’affirme elle-même vivante : elle écrit, elle n’est pas morte. Le livre affirme la vie mais cette affirmation advient par contraste avec la mort évoquée : si j’écris parce que je ne suis pas morte, c’est que ma vie est vécue et pensée sur fond de mort, une mort déjà là, présente.
La littérature féministe est un luxe. « Une révolution inefficace… mais une révolution quand même », écrit Andrea Dworkin, citée en exergue par Azélie Fayolle. La littérature féministe n’a pas donné le droit de vote, n’évitera pas les féminicides, ne libérera pas les Afghanes ni les Iraniennes pas plus qu’elle ne permettra d’augmenter les minimas sociaux, lit-on. La révolution que soulignent Andrea Dworkin et Azélie Fayolle avec elle est celle de l’ébranlement des grandes instances d’écriture par l’affirmation d’un regard féministe sur le monde. Écrire et lire en féministe dans un contexte patriarcal relève du sabotage, du déplacement et d’une réinterrogation critique : « Les féministes ne laissent intacte aucune instance de l’écriture, en minant jusqu’à la possibilité du récit traditionnel et en réinventant l’épique comme les utopies ».
De retour du Marché de la poésie avec matière à plusieurs constellations, tandis que le Terrain Vague déborde de lectures en attente… Mais l’heure de la pause d’été a sonné. Il faudra organiser une (ou plusieurs) brocantes au retour, histoire de prendre distance avec ce qui collera, comme le sparadrap du capitaine Haddock, à l’actualité (j’emporte deux romans de la rentrée dans ma besace, soit deux de plus que l’an dernier ; et aussi quelques merveilles glanées ces derniers temps chez les bouquinistes recyclant les SP non lus). So May we Start ?
Lorsque fut créée en 1985 For Bunita Marcus, sa pièce pour piano en un seul mouvement et d’une durée de plus d’une heure, Morton Feldman (1926-1987) montra une fois encore combien, ainsi qu’il le disait lui-même, il n’avait rien d’un « horloger ». À l’évidence, son intention avait toujours été radicalement différente. Ce qu’il souhaitait, c’était « obtenir du temps dans son existence non structurée », puis, histoire d’imager la chose, il ajoutait : « ce qui m’intéresse, c’est la manière dont cette bête sauvage vit dans la jungle — non au zoo. Je m’intéresse à la manière dont le temps existe avant que nous posions nos pattes sur lui — nos intelligences et nos imaginations, en lui ».
2023 se donne comme une année poétique parmi les plus riches et enthousiasmantes : après le sentiment du vivant peint dans le très beau Ryrkaïppi de Philppe Beck, après le splendide Irréparable d’Olivier Cadiot sur la fin de l’amour puis l’éloge magistral de l’amitié de S&fies d’Anne Portugal, il fallait revenir à la naissance de l’amour grâce à Simon Johannin. Dans Le Dialogue, qui vient de paraître aux éditions Allia, le jeune écrivain flamboie à nouveau de sa langue si rare et si singulière pour raconter, à deux voix, comment deux êtres parlent de l’amour naissant. Dialogue philosophique, dialogue poétique : la porosité générique guide un texte fulgurant à l’évidente grâce. Après Nous sommes maintenant nos êtres chers puis La Dernière saison du monde, l’auteur de Nino dans la nuit et L’Été des charognes poursuit une œuvre qui s’impose comme l’une des plus remarquables du paysage contemporain. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de Simon Johannin le temps d’un grand entretien.
À la mémoire de Maurice Olender
(1946 – 2022)
Ceci est peut-être un conte. À moins que ce n’en soit pas un.
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Sans doute faudrait-il commencer par dire qu’avec S&lfies, Anne Portugal signe un recueil qui fait de la poésie l’air même que l’on respire – une manière de matière de nos jours. Car, à la lecture de ce puissant recueil qui vient de paraître chez P.O.L, ce que la lectrice et le lecteur comprennent sans attendre, c’est combien la poésie chez Portugal naît toujours d’une rencontre : que le poème est un atome du monde, au même titre que le monde lui-même, et que tous les atomes poétiques sont crochus. C’est comme ça, c’est l’ainsi du poème et c’est presque de l’épicurisme cette poésie même d’Anne Portugal : les atomes fusionnent, et rendent l’air libre mais peut-être par-dessus tout respirable.
Depuis bien des années, l’Afrique du Sud donne à la littérature mondiale des romanciers d’envergure. Nous avons lu et aimé ceux qu’entraînent dans leur sillage John Maxwell Coetzee ou Nadine Gordimer. Ainsi Damon Galgut, natif de Pretoria, dont La Promesse, Booker Prize 2021, un copieux roman de 300 pages s’étendant sur trois décennies à cheval sur deux siècles et évoquant le déclin d’une famille protestante et blanche, vient de paraître en poche, chez Points.