Où est passé le passé, sans point d’interrogation, comme Ai-je une patrie d’Henri Thomas, le titre d’un livre que Jérôme Prieur a cosigné avec l’archéologue Laurent Olivier, entrerait en résonnance avec l’ensemble de l’œuvre, celle à la fois de l’écrivain et du cinéaste. Une idée se répète qui consiste à retrouver dans le passé – les traces, les archives, les images du passé – ce qui est encore présent. Quelque chose comme une survivance ou des fantômes qui continuent à hanter l’histoire.

On n’attendait plus grand-chose de Wim Wenders. Réalisateur de chef d’œuvres comme Paris Texas ou Les Ailes du désir, l’un des princes du cinéma des années 70-80, n’avait plus réalisé de fiction à la hauteur de son talent depuis Si Loin, si proche (et je suis gentil). Quelques documentaires nous rappelaient son talent, des films, entre le correct (Lisbonne Story) et le franchement mauvais (presque tous les autres) l’avaient renvoyé au musée Grévin des génies en mal d’inspiration, dépassé, comme les Rolling Stones, Lou Reed et les vestes en jean. Un ange déchu. Et puis ce miracle, le grand film que l’on n’attendait plus, Perfect Days, film aussi personnel que bouleversant, inventant le concept de misanthropie humaniste. Peut-être le film le plus poétique de l’œuvre du réalisateur des Ailes du désir.

Arnaud réouvre son chantier. Les fouilles reprennent : cette vaste entreprise de dérushage de l’inconscient collectif américain commencée avec Diane Wellington il y a dix ans. On lui a confié un trésor, des kilomètres de pellicule U.S, d’archives de toutes natures, comme on confiait aux premiers colons d’immenses espaces à défricher. Il a carte blanche pour labourer, triturer, farfouiller, se perdre, s’y retrouver.

Dernier acteur encore en activité de l’âge d’or du cinéma italien, Marco Bellocchio est touché par la grâce depuis le début des années 2000 et ce chef d’œuvre « Le sourire de ma mère ». On a peine à citer un autre cinéaste qui enchaine depuis 20 ans les grands films, voire les chefs d’œuvres (n’ayons pas peur des mots quand ils sont les bons). Avec « L’enlèvement », le cinéaste signe une nouvelle fresque intimiste qui, en racontant l’histoire incroyable d’une injustice au XIXème siècle, nous parle, dans la grande tradition du cinéma italien, de notre XXIème siècle menacé de nous faire replonger dans l’obscurantisme.

En allant voir le nouveau film d’Hayao Miyazaki, on ne peut s’empêcher de remarquer combien l’œuvre rend la salle perplexe. Force est de constater que Le Garçon et le Héron ne suit pas la même logique que ses prédécesseurs. De films aux mondes merveilleux, aux personnages pleins de vie, accompagnés par la musique vivifiante d’Hisaishi, Miyazaki réalise cette fois-ci un film économe en mots, aux personnages souvent silencieux voire taiseux et à la musique discrète, mélancolique et proche de Satie. À bien des égards donc, ce film peut laisser interloqué ou décevoir un spectateur vorace de valses tonitruantes, de pouvoirs magiques et d’actions spectaculaires. Et pourtant, le film noue un étonnant dialogue avec son spectateur. Mieux encore, Miyazaki nous parle plus que jamais de son œuvre, de celle que nous sommes tant à aimer, et dont il nous invite à se détacher joyeusement, non sans peine, ni larme à l’œil.

« Comme si, enfant, vous aviez écrit le scénario pour votre vie et n’aviez accepté ensuite que les rôles qui y correspondaient. Comme si, tenant des fils invisibles, c’était vous qui aviez toujours assuré la mise en scène. »Yoko Tawa – L’œil nu

Ce mois d’octobre 2023 est « deneuvien » ou n’est pas. L’affiche rose tapisserie de Bernadette prolonge le pink des posters Barbie, propose une autre vengeance de blonde. Pseudo biopic, sous Potiche à la mise en scène de tortue qui accorde un capital empathie douteux à une ex-première dame vacharde, voire roublarde, aveuglée d’amour pour son Chichi de Jacques, le Super Menteur des Guignols de l’info. Saut à l’élastique scénaristique qui aurait nécessité plus de vitriol pour aborder ce parangon de droite et de conservatisme, aujourd’hui estampillé… féministe !?

« … les films, c’est quand même un art qu’on fait avec la chair des gens. La peinture, il y a des couleurs qu’on peut acheter, la littérature il y a des mots, le cinéma il y a de la chair. Je ne peux jamais dire : ‘Le film sera comme ça.’ Je dois rencontrer l’acteur, il doit se laisser faire, prendre et filmer. Un acteur, ce n’est pas du rouge. »
Catherine Breillat, Je ne crois qu’en moi.

Catherine Breillat est de retour grâce aux sollicitations d’un producteur, Saïd Ben Saïd, qui a su la convaincre de reprendre le chemin du plateau et de la création. Onze ans après Abus de faiblesse (2012), Breillat revient avec L’Été dernier, un film remarquable (tant du point de vue cinématographique que compte-tenu du « paysage » idéologique dans lequel nous évoluons), et un entretien, Je ne crois qu’en moi, recueilli par Murielle Joudet (Capricci éditions – les citations de Catherine Breillat mentionnées dans cet article en sont tirées).

Écrire sa critique sur le Procès Goldman après l’attaque du Hamas contre Israël, et c’est tout le sens que l’on souhaitait donner au film qui bascule. Dans ces conditions, la critique se doit – au-moins – d’être à la hauteur des enjeux qui lui ont été légués par les Lumières : émancipation des opprimés, construction d’une société du discours en contre-force, contrepoids, contre-tribunal au réel apocalyptique qui, sinon, englue tout. Reconquérir des droits sur le réel : voilà la mission de la critique. Au moyen de médiations artistiques en mesure de faire percevoir qu’est possible un autre réel que ce réel de bruit et de fureur qui envahit tout.

Sommes-nous entrées, entrés, dans l’ère Post-#Metoo ? Qu’est-ce c’est que « Post #Metoo ? » Ou encore : Existe-t-il des œuvres symptomatiques d’un après-coup à #Metoo ? Pour répondre en s’attardant à dessein sur le dernier film de Catherine Breillat – L’Eté dernier, tout un programme temporel dans ce titre… – il faut d’abord rappeler l’histoire proche qui a lieu sous l’égide de l’étendard #Metoo. Oui, le temps est venu pour un bilan provisoire sur ce que signifie que défendre pour toutes et tous le droit de vivre une vie épargnée de brutalités et de violences, vie sociale, vie ordinaire, vie professionnelle, familiale, mais aussi vie psychique et sexuelle.

Au moment où tombent les premiers chiffres confirmant la bonne réception en salles d’Anatomie d’une chute de Justine Triet (262 000 entrées pour 379 copies au terme du premier week-end d’exploitation, ce n’est pas rien), me revient une remarque saisie au vol au cours des premiers échanges après projection : c’est vraiment bien, mais il manque « quelque chose ».

De retour du Marché de la poésie avec matière à plusieurs constellations, tandis que le Terrain Vague déborde de lectures en attente… Mais l’heure de la pause d’été a sonné. Il faudra organiser une (ou plusieurs) brocantes au retour, histoire de prendre distance avec ce qui collera, comme le sparadrap du capitaine Haddock, à l’actualité (j’emporte deux romans de la rentrée dans ma besace, soit deux de plus que l’an dernier ; et aussi quelques merveilles glanées ces derniers temps chez les bouquinistes recyclant les SP non lus). So May we Start ?

Il y a deux plaisirs au cinéma (en plus de la climatisation) : aller voir un film en pensant que ce sera un navet car la réalisatrice les cultive (Justine Triet) et sortir enchanté (Anatomie d’une chute). Aller voir le dernier film d’un cinéaste que vous adorez et sortir affligé… Je suis désolé, j’aurais certes adoré écrire un papier spectaculaire « Moretti se répète et fatigue », « Moretti est fini », « Moretti au PSG », ou, pour faire mon cinéphile, il m’eut suffi de vous parler du dernier film de Claire Denis, dont la filmographie ressemble de plus en plus au palmarès de Manchester United : un passé glorieux, une actualité morne, un avenir inquiétant…