Continuer à tisser des liens avec la bande dessinée quand bien même on est conscient de la difficulté de faire passer ce qui anime matériellement ce territoire, dans ses plus étranges surgissements : ce qui circule d’une image à l’autre, d’une page à l’autre, d’une double page à l’autre, que les mots ont mal à saisir avec précision – l’histoire racontée (il arrive qu’il n’y en ait pas, mais c’est assez rare) ne gagnant rien à être redite de manière compressée ; et le trait, si singulier qu’il soit, ne pouvant être réduit à telle ou telle vaine description. Quoi de plus difficile à caractériser qu’un trait… ? Et pourtant, c’est par cette voie-là (qui est aussi voix, simultanément muette et parlante) que le courant passe – et que le cœur est touché.
De nouveau une constellation (une parmi tant d’autres) qui déploie autre chose qu’une sélection du « meilleur de la saison ». C’est à partir de ce qui résiste à une trop facile adhésion – ce qui trahit l’attente – que l’écriture critique se met en branle : un mot plus un mot, une hésitation plus une hésitation (aucune certitude), et ainsi de suite… So May we Start ?
1. Pour commencer, trois livres parus cet hiver chez l’éditeur genevois Atrabile. Deux confirmations et une surprise. Commençons par cette dernière. Je te l’avais bien dit est le titre du premier album en français de Candela Sierra (née à Ronda en 1990) que Rachel Deville, elle-même autrice – souvenons-nous de son Grand Je, aussi publié chez Atrabile, que nous avions ici-même qualifié de « formidable surprise » –, a traduit de l’espagnol.

Présenté comme travaillant, d’une saynète à l’autre, une vision corrosive des relations humaines, Je te l’avais bien dit est réjouissant, surtout à relecture, une fois qu’on a saisi le parcours d’ensemble et qu’on prend plaisir à s’intéresser aux détails, aux trouvailles de composition, à la finesse des dialogues. Ayant choisi de montrer une double page, il me faut dire quelque mots de la page qui la précède : deux femmes font des courses dans un magasin de fringues ; l’une d’elle dit : « – On a une nouvelle collègue de travail […] elle a l’air sympa, mais je trouve qu’elle se la joue un peu. – Pourquoi ? – Sa manière de s’habiller, de se déplacer… Comme si elle n’en avait rien, à foutre des autres. Tu sais ce genre de personne qui ne remarque rien autour d’elle. » Puis, elles sortent du magasin :

et page suivante, explication du fait qu’elle donne l’impression de n’avoir aucune considération pour les autres : comme elle a perdu ses lentilles de contact, elle va en acquérir une autre paire au magasin d’optique. « – Ça n’a pas été trop difficile de venir ? – Non, non, ça a été, je ne vois pas si mal que ça. » Du coup, on comprend les images floues sur la double page précédente – cet effet n’étant pas seulement illustratif : il participe à la plénitude graphique de la composition, qui oscille entre une certaine dureté, ou rigidité (qui se perçoit dans les visages comme dans les corps aux contours précis), et une grande souplesse (que voiture ou jogger, en phase d’accélération, marquent par des traits jaunes, donnant de la dynamique à l’image aux contours imprécis). Et c’est ainsi tout au long de cette succession de brèves rencontres déteignant les unes sur les autres, tuilées avec finesse plutôt que brutalement collées, le principe de variation agissant fortement ; et comme déjà noté, il s’agit d’un parcours au long cours, et non d’un simple rassemblement de formes brèves, où ce qu’on peut relever en premier lieu, c’est un remarquable sens de l’agencement qui nous conduit à tourner les pages, en gardant en mémoire ce qui précède. Quant au trait, il change, tout en entretenant certaines constantes, côté caricature (notamment les visages) et stylisation (le fait d’apporter du sien à la banalité du quotidien).
Et bien entendu, l’humour : incisif, caustique, relançant, non sans trouvailles, divers poncifs de l’incommunicabilité. Refermons cette brève traversée de Je te l’avais bien dit avec cet échange entre deux personnages : « Elle : – Alors ? Tu l’as vu ? Lui : – Oui… Elle : – Et donc tu en as pensé quoi ? Lui : – Et toi ? Elle : Moi, j’ai adoré ! Lui : – Moi aussi ! Elle : – C’est hyper bien, putain. Lui : – Comme tu dis, incroyable. [Un temps] Elle : – Enfin, il y a des trucs que je n’ai pas bien compris. Lui : –Tout n’est pas hyper clair, c’est sûr. Elle : – C’est prétentieux et élitiste. Lui : – Complètement. Elle : – C’est dommage. Lui : – C’est regrettable. Elle : – Mais en fait c’est pas si grave parce que c’est vraiment bien. Lui : – Oui ! C’est génial. [Un temps] Elle : – Maintenant qu’on en parle j’ai un doute. Je pense que c’est pas aussi incroyable que ce que je pensais au début. Lui : – Tu as complètement raison, je pense pareil. Il faut du temps pour digérer ces choses-là. Elle : – Bref, je dois aller bosser, à bientôt. Lui : – Oui, moi aussi. » Je vous laisse découvrir la suite…

Ayant déjà écrit assez longuement au sujet d’Au-dessus de l’Odyssée, précédent livre de Jason (le Lewis Trondheim norvégien, dit-on ; et c’est un fait qu’à chaque volume il adresse un grand merci à celui qui a pris pour pseudonyme le nom de la troisième ville de Norvège), je renvoie à ma chronique du 26 janvier 2022 – ce qui me semble préférable à la tentation du copié/collé (même si l’éternel retour des leitmotive est partie prenante du « faire passer »). Alors, quoi de neuf avec La Mort à Trieste, nouvel opus de Jason chez Atrabile, qui recueille trois histoires ? Rien de particulier : le même humour tout en retenue, et volontiers déconcertant ; la même recherche d’impassibilité, notamment par le trait (y compris pour les scènes de violence) ; la même organisation des planches, découpées en quatre cases identiques (avec de rares exceptions) ; le même jeu référentiel – Magritte, David Bowie (omniprésent), Raspoutine, Dada, Nosferatu, Marlene Dietrich… – engendrant divers croisements ; etc. Donc toujours recommandable – cette forme de minimalisme un peu sophistiqué étant infiniment préférable aux excès de la représentation dans la BD standard.
Simultanément statique et agité, La Mort à Trieste est le titre de l’épisode central de ce triptyque. Il est suivi par Sweet Dreams, aussi nostalgique qu’ironique (ou décalé). Et précédé par L’Affaire Magritte, dont une double page (la première de l’histoire) donne à voir deux louches individus masqués portant chapeau melon pénétrant par effraction une maison pour remplacer un portrait de David Bowie (période Alladin Sane) par un Magritte (pomme devant visage, afin de respecter les clichés en cours) :

Le jeu, de déplacement, conduit à mettre en évidence une inquiétante étrangeté. Pour cela, la neutralité apparente du trait et des expressions, ainsi que l’effet jubilatoire des hybridations (des retours d’un passé encore non digéré, même si en voie d’oubli), font merveille. J’ignore qui sont les aficionados de Jason (celles et ceux pour qui l’achat d’un nouvel opus est un réflexe irrépressible), mais pour qui n’a encore jamais rencontré ce monde étrange, faussement sage, La Mort à Trieste apporte une bonne occasion de s’y frotter.

Nous avons déjà eu par deux fois l’occasion de faire passer le travail singulier de Thomas Gosselin : le 2 novembre 2020 (pour Francesca Murphy) ; et le 2 mars 2022 (pour Archéologie d’un vol) – tous deux chez Atrabile, qui vient de publier Vous oubliez votre cheval, « un récit dense et mouvementé, plus linéaire qu’à l’accoutumée, mêlant portraits psychologiques poussés, tragédie humaine, références historiques et aventure débridée. » Même si ce prière d’insérer dit en grande partie le vrai, nous nous retrouvons, fort heureusement, confrontés à ce que nous avions tant apprécié dans les opus précédents de Thomas Gosselin, à savoir une accumulation d’échappées à tout enfermement dans une forme de bande dessinée consensuelle. Ça déménage, de manière aussi perturbatrice que de coutume chez cet auteur atypique. Alors, pas sûr qu’à première lecture, on en saisisse tous les enjeux (et une fois encore, c’est plutôt bon signe), ni même à seconde, surtout si on est porté à suivre les méandres du trait, les métamorphoses de la couleur (qui n’est pas simple coloriage), et surtout la dynamique animant le visuel (dont la couverture donne clairement une idée), plutôt que l’histoire édifiante qui nous est contée (mais laquelle ?). Si l’on désire un peu d’éclairage, le plus simple est de reprendre ce qui nous est proposé en contrepoint de cet album de 54 planches non dépourvu de zones d’ombre : « Fin XIXe quelque part dans le sud-est de l’Europe, alors que la Roumanie commençait à exister, différents peuples la traversaient et l’attisaient : voyous, orphelines, orthodoxes, catholiques, bergers nomades, musulmans pieux, juifs, soldats, Roms affranchis – personne ne se satisfait de sa condition, tous embrassent l’aventure. » Étrange manière de formuler (même si « attisaient » n’est au fond pas si mal), mais belle insistance sur le caractère animé de ce « western déplacé à l’Est », donc en quête de liberté, d’échappées qui nous séduisent, et justement nous échappent, comme par l’effet de la distraction. Et la surprise ne faiblit pas à deuxième ou troisième lecture.

Après avoir montré comme il se doit une double page, relevons le surprenant incipit de cet album : « Qu’il neige en plein été, ça ne m’étonne pas plus d’un quart de rictus / C’est en grimaces que je travaille à réguler le flux de mes excitations et de mes angoisses. » Ainsi qu’un petit montage à partir des dialogues : « Quelqu’un m’a dit un jour qu’on y devient un spectateur passif de récits qu’on ne peut ni choisir ni contrôler, comme un fantôme incapable… » / / « Je déteste être seule avec moi-même car j’ai une très mauvaise influence. » Quant au titre, on sait d’où il vient, mais cela ne nous avance guère, sinon à fredonner intérieurement, non les paroles, mais la mélodie, tout en lisant, jusqu’à se laisser entraîner par le tempo de la chanson qui est finalement peut-être adéquat, jusqu’au moment où on ne peut s’empêcher d’accélérer, jusqu’à la sortie de route, ce qui nous incite à reprendre au début, plus lentement. Un album, décidément, à « vivre sur la brèche ».
2. Pour continuer, deux livres finement réalisés chez l’éditeur bruxellois FRMK (Frémok). Curieux qu’une grande part de ce qui nous parvient, et ne nous tombe pas des mains, ait été conçu et fabriqué de l’autre côté de nos frontières. Mais il faut dire que ces livres génèrent – que l’on soit en accord ou non avec ce qu’ils charrient – une intense force de frappe, dans le cas du FRMK clairement visuelle (le toucher étant aussi sollicité) – la dialectique entre ce qui passe par l’image et ce qui passe par le langage verbal (même en son absence) ne devant pas opérer de hiérarchie.

La Montagne, accompagné de Comme le vent, est un livre de Valfret, auteur dont on a pu lire récemment aux mêmes éditions Un et demi, livre de près de 400 pages de petit format (11,5 x 14,5 cm) que l’éditeur présente ainsi : « Tour à tour journal intime, parcours fictif et peinture sur le motif, il passe d’un sujet à l’autre sans prévenir. » Il s’agit cette fois d’un livre de grand format (24 x 32 cm) à la pagination plus « réduite » (128 pages, cependant – soit pas loin de 10 m2 de surface) « racontant la quête de sens d’un adolescent dans un monde et une famille rurale qui meurent à petit feu, son manque de perspectives dans une société écocidaire et autoritaire… » Une quête en effet, qui passe par de multiples liens entre image et texte (ce dernier participant à la construction de l’image par sa calligraphie au pinceau). Si l’on suit sans problème la narration, « ce récit brumeux, fait de souvenirs, de fantasmes et de rumeurs, délibérément perturbant, passant d’un sujet à l’autre et nous privant de figure humaine », on aura tendance à prendre la tourne des pages comme autant d’incitations à relever des métamorphoses, de figuration à abstraction (et inversement), comme si ce qui nous était narré passait avant tout par le travail subtil, et surtout libre, du pinceau, qui a aussi son « histoire ». On comprend cependant assez vite que le pinceau n’est pas si vagabond : plutôt chargé de mission, traduisant une urgence, avec une volonté de dépassement, ne serait-ce que du cadre où se situe l’action. « Chaque paysage est ici une tension, un combat entre plusieurs inspirations, plusieurs techniques. Brouillés ou éclatants de couleur, les décors sont habités par une énergie grandissante, un trouble, une rage tapie prête à se déchaîner, jusqu’à la disparition du narrateur qui semble se dissoudre dans la campagne. »

Vieille histoire, ces tensions entre liberté de la main déposant la couleur sur le papier et exigences de la narration qui voudrait soumettre cette dernière, sans jamais y arriver totalement – et c’est tant mieux, tant cette irrésolution nous apporte les plus belles planches d’un album vibrant d’innombrables oscillations. Ressassant une fois encore l’obsession d’une nécessaire insoumission, je ne dis que peu – preuve supplémentaire que la critique n’est pas qu’affaire de mots. D’ailleurs, comment traduire la force hypnotique dont La Montagne regorge ? Enfin, si l’on y est sensible (pour ma part, je suis en premier lieu touché par ce qui crée du décalage). Et aussi : comment l’ennui se métamorphose ici en « or du temps ». Contrairement aux apparences, ce n’est pas tant l’aspect « pictural » de ce livre qui importe, mais ce par quoi il échappe à la « pure recherche » plastique, afin de manifester une forme de révolte intérieure qui conduit parfois la main (ou plutôt l’extrémité du corps) à danser sur la surface : à s’agiter contre un immobilisme imposé de l’extérieur ; à faire éclater le cadre de nos existences, non seulement par des traits, mais aussi par des pensées, même lacunaires, en quête d’on ne sait quoi (proposons : cet air qui passe par les trouées du langage).

Les ouvrages dont il est ici question n’emportent l’adhésion du commentateur qu’au prix d’une mise en sourdine de certaines résistances. Ou bien, tout est affaire de contagion : les résistances tombent alors sans qu’on ne s’en aperçoive ; c’est même comme s’il ne pouvait y en avoir –nous laissant aussi aphones que ce qui est proposé à notre lecture critique. Force de la bande dessinée muette de mieux nous contaminer que la trop bavarde… Mais comment la faire passer ? Cette question ne peut que nous hanter, une fois refermé Les Apprenties de Zoé Jusseret, qui est (après Qui mange des couteaux en 2016) le deuxième ouvrage de cette autrice au FRMK (Frémok). Née en 1987 dans la Lorraine belge, elle est actuellement, nous précise-t-on, institutrice à Vancouver – et surtout experte en monotype (technique pour laquelle nous avons beaucoup d’affection). Aussi est-il plus prudent de reprendre l’« incitation à la lecture » déposée par l’éditeur (qui a le mérite d’apporter quelques clefs) que de nous laisser porter, comme à la dérive, par ce qui nous « parle » (le trait, les matières et la couleur), nous étonne, nous séduit, nous inquiète, nous laisse parfois dubitatif, mais nous saute aussi aux yeux, comme dépositaire d’une révélation soudaine : « Les Apprenties est un conte moderne tout en rage et poésie mettant en scène deux fillettes partant à la découverte d’un monde à la fois merveilleux et hostile, contraintes d’apprendre et d’évoluer très rapidement. […] En quittant leur maison et en entreprenant un voyage dans un pays dominé par des créature-outils, les deux fillettes vont entrer en guerre contre le productivisme et les normes qui leur sont imposées. Elles se transforment, trouvent refuge et conseil auprès de leurs aînées, prennent soin de leurs sœurs et de leurs mortes. Elles découvrent ainsi leur propre pouvoir, celui de la solidarité aussi, et une autre relation à elles-mêmes, à la nature, à la mort. La colère monte spontanément, naturelle, inévitable. Elles ne vont pas seulement grandir mais devenir furieuses, prêtes à tout détruire. »

Bien entendu, d’autres fables peuvent naître d’échanges spontanés entre l’autrice, ses lecteurs et ses lectrices, car il s’agit d’une œuvre on ne peut plus ouverte que les représentations de la mort qui y pullulent ne sauront figer : une histoire non enterrée, dont on sort en éternel apprenti (donc vivant), à la fois songeur et éveillé, apaisé et inquiet. Que demander de plus ? Un autre jour, nous trouverons d’autres mots pour faire passer physiquement cette sensation.
3. Bande dessinée, terre de contrastes : Le Démon de mamie de Florence Cestac vient à point pour opérer une rupture, du moins en apparence car, si ce nouvel album, le quatrième de la « série autofictionnelle » de l’autrice (dont on sait qu’elle préfère être qualifiée d’autruche), est de sa veine la plus « grand public » – pour mémoire, les trois premiers titres : Le Démon de midi (1996), Le Démon d’après-midi (2005), Le Démon du soir (2013) –, il s’y produit des situations qui, parce qu’elles nous font rire à gorge déployée, nous laissent sans voix (et tant mieux, ce serait gâcher que de les raconter).

Donc partons du trait. Grand plaisir de retrouver celui de Florence Cestac (pas seulement ses « gros nez »), surtout quand elle est sa propre scénariste, dialoguiste et coloriste. Même si l’on peut regretter qu’elle ait abandonné sa veine la plus « expérimentale » (se rapporter à l’intégrale Harry Mickson & Co), on est heureux de retrouver cette chère Noémie (projection de la jeune mère à la fois abattue et en colère au tournant des années 1980-1990) en situation, non de tout maîtriser (son destin, sa descendance, ses amitiés, ses amours), mais d’en faire, sans en avoir l’air, matière à réflexion. Liberté du trait : du pinceau manié avec souplesse, malgré un dispositif rigide (gaufrier 3 x 3 avec, irrégulièrement, deux cases réunies en une seule) qui aurait pu le brider. Avant de tenter de retrouver un peu de voix, écoutons celle de Florence Cestac : « J’en ai bavé gamine. Mon père m’a cassée : je raconte tout ça dans Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !). J’ai grandi en m’entendant répéter que je n’étais bonne à rien. J’ai tout plaqué […], je n’en ai fait qu’à ma tête, et je n’ai aucun regret. » Le sous-titre de ce Démon de mamie (doit-on mettre une majuscule à Mamie, comme le fait le préfacier, Albert Algoud ? Ou non, comme dans le dossier de presse ?) est La sénescence enchantée (celui du volume précédent était La ménopause héroïque). Noémie a l’air en effet enchantée par sa nouvelle prise d’âge, alors que la précédente, au seuil de la soixantaine, la plongeait dans une profonde mélancolie. Elle adore jouer « la vieille dame indigne », et prend soin de ne pas « être aussi chiante avec sa progéniture » que ses ancêtres, quel que soit le degré de pénibilité (moteur de l’humour, donc indispensable) des diverses contrariétés qu’elle subit.

Une des forces de Florence Cestac est la manière dont elle calligraphie les sons (rires, cris, pleurs, etc.), les intégrant dans le dessin sans hiatus, renforçant même sa dynamique, jusqu’à entraîner le rire – et même une certaine impatience à frayer plus avant (mais on relira pour découvrir les détails inaperçus à première lecture). Bien sûr, il y a beaucoup (trop peut-être ?) de gentillesse dans le récit ; mais quand ça dérape, quand ça prend plaisir à ne pas freiner, quand ça joue avec certains poncifs, ce qui excite nos zygomatiques nous touche aussi. En cela, elle est la digne héritière des auteurs les plus délirants (subversifs, mais bourrés d’empathie envers leurs personnages) qu’elle a édités il y a quarante/cinquante ans dans la fameuse collection « Copyright » chez Futuropolis : des Américains de l’entre-deux guerres pour les meilleurs. La lutte continue ! Contre la BD rigide et ennuyeuse. Florence Cestac y prend toujours activement sa part, ce dont il faut, une fois encore, la remercier.

Un autre Toulon de Laurent Lolmède aux éditions Ouïe/Dire s’inscrit dans la continuité des précédents ouvrages d’auteurs en résidence dans les quartiers prioritaires du Grand Périgueux (nous avons déjà rendu compte de ceux de Vincent Vanoli et Gilles Rochier, il y a un peu plus d’un an). Le trait de Lolmède, immédiatement reconnaissable, comme l’étaient ceux de ses prédécesseurs, marque sa différence : entre promenade et reportage, domaine où notre dessinateur est depuis longtemps passé maître, déployant avec simplicité, vraie ou fausse candeur, un sens de l’observation associé à une brûlante curiosité, parfois malicieuse, trouvant à chaque fois la bonne distance, il trace progressivement un portrait du lieu et de certain(e)s de ces résident(e)s. On s’amusera à noter que ces pages, où le son ne saurait être traduit autrement que de manière graphique, ont su préserver l’accent du Sud-Ouest (facile pour un dessinateur originaire de Figeac). Rien à ajouter, sinon peut-être pour qui connaît bien ce travail artisanal (Lolmède étant, entre autres, un pro de l’auto-édition) une interrogation : ce dessin a-t-il gagné à prendre des couleurs ? Il ne me semble pas qu’il faille le regretter, la coloriste, Isabelle Merlet, n’étant pas la première venue en ce domaine (et les pages en bleu et jaune, qui relèvent de la forme bande dessinée, sont impeccables). C’est simplement manière de noter à quel point ce dessin trouve déjà, dans sa nudité même, toute sa force. Comme quoi la bande dessinée de reportage est un rouage essentiel, non-enrayé, de ce territoire où l’érosion des frontières est toujours en cours.

Gaza de Mazen Kerbaj (né à Beyrouth en 1975), chez Actes Sud BD, c’est une autre affaire, bien plus délicate à faire passer – et en même temps d’une simplicité révoltante, chaque page étant un cri : un témoignage indirect ou une interpellation ; et comme il y en a environ cent vingt, cela finit par produire un volume sonore assourdissant, accordé au silence, donc à la perte de sens, de celles et ceux à qui l’auteur s’adresse – car, à force de « ne pas “nous” voir vraiment », nous dit-il, on devient non seulement aveugle, mais sourd : insensible, donc inhumain. Construit sous forme de journal – chaque page étant tamponnée d’une date précise, et ce (surtout au début) plusieurs fois par jour – démarré le 12 octobre 2023, soit cinq jours après les atrocités commises par le Hamas, alors qu’Israël a envahi la bande de Gaza, avec le résultat que l’on sait. Mazen Kerbaj, auteur de Politique aux mêmes éditions Actes Sud BD, avait déjà publié un carnet de dessins exécutés au jour le jour sous le titre Beyrouth, juillet-août 2006 (publié sur Internet, puis à L’Association), suite au conflit israélo-libanais qui a duré 33 jours cette année-là. Aujourd’hui installé à Berlin, il témoigne à distance de ce qu’il ressent avec violence (c’est un livre davantage nourri par l’émotion que par une réflexion étayée), les mots ayant un rôle crucial, comme dans un tract, associés à des dessins d’une force presque brute : du noir et blanc puissant, épuré, non résigné, qui cogne juste quand il s’agit de cogner, tout en déposant une solide dose de mélancolie.

« Quand j’étais enfant, on écrivait le prénom de la fille qu’on aimait sur son avant-bras… Aujourd’hui à Gaza, les enfants écrivent leur propre nom sur leur avant-bras, pour pouvoir être identifiés s’ils sont tués par une bombe ? » Mazen Kerbaj n’oublie pas les otages israéliens et déplore la remontée de l’antisémitisme, mais cela ne l’empêche pas de marteler ce message obsessionnel : ouvrez les yeux et comptez les morts de Gaza. Convaincu que « la Palestine est la boussole morale du monde », qu’il « n’y pas de hiérarchie dans le racisme », et que la mort de tout enfant est insupportable, Kerbaj ne peut qu’égrener, à chaque fois qu’il en ressent l’urgence, de nouvelles variations. « Alors que je dessine, écrit-il, Gaza se fait effacer. »

Qu’ajouter, sinon que le dessin, « ce silence noir sur le bruit blanc » (comme l’a énoncé Frédéric Pajak), associé aux mots, le plus souvent insuffisants pour opérer une condensation, est une arme percutante : susceptible de réveiller les consciences, y compris celles de qui se rebelle contre ce qui lui est dit ; car qui, parmi les descendants des survivants de la Shoah les plus engagés en faveur des Palestiniens, pourra encaisser « chambre à Gaza » ? Haute voltige que le rassemblement de ces pages, probablement toujours en cours, alors qu’un fragile cessez-le-feu engendre sans tarder la délirante perspective d’un projet de Riviera du Moyen-Orient… Même si les faits dépassent ce qu’on peut en dire, on ne peut que constater, à la manière de Jean-Pierre Faye (expert en langages totalitaires), que le récit précède l’histoire – fichu entrelacs de narrations quand, au dehors, pas de quartier…
4. Pour finir, et plus rapidement, quelques notes sur deux ouvrages sur la bande dessinée et ses auteurs.

Commençons par Confessions d’un amateur de bande dessinée belge de François Rivière, aux Impressions Nouvelles. Je ne cacherai pas avoir été un peu déçu par ces « confessions » qui sont en fait un recueil de souvenirs, assez léger et empreint de nostalgie, mais cependant plaisant à lire, car intéressant pour qui s’intéresse à Hergé, Edgar P. Jacobs et Raymond Macherot (ce qui est mon cas) ou encore à Jacques Martin (là, non) – cette déception étant liée à la remontée de quelques souvenirs de lectures assez anciennes du même auteur, car je n’ai pas oublié que Rivière, par ailleurs scénariste, essayiste et biographe, a été publié cinq fois entre 1977 et 1990 par Denis Roche dans la collection “Fiction & Cie » (Roche, ami d’un autre amateur de bande dessinée belge, Yves di Manno, qui a été tout comme Rivière chroniqueur aux Cahiers de la bande dessinée première période, et étrangement absent de ces Confessions). Donc je me contenterai de recommander cette lecture aux amateurs de bande dessinée belge (principalement ce qu’on découvrait dans le Journal de Tintin des années 1950 et 1960) auxquels il est destiné ; et surtout de continuer de soutenir le travail obstiné des Impressions Nouvelles, même s’il est peut-être un peu trop orienté vers (voire axé sur) sur certains monuments, apparemment inépuisables, de la bande dessinée. À lire donc, pour les anecdotes savoureuses que Rivière rapporte ; et surtout parce qu’il n’y aura jamais assez de livres de témoins.

Système de la bande dessinée de Thierry Groensteen est « une analyse neuve des fondements du langage de la bande dessinée », comme il était écrit sur la 4e de couverture du premier volume, paru aux PUF en 1999 (un second, intitulé Bande dessinée et narration, a suivi en 2011). Je me souviens avoir immédiatement réagi à ces deux volumes qui ont fait date, d’abord à France Culture (en invitant son auteur aux Chemins de la connaissance – entretien inaccessible aujourd’hui), puis sur le blog de la revue neuvième art 2.0. Les PUF rééditent en un seul volume ce diptyque (augmenté en 2022 d’un petit essai sur La bande dessinée et le temps aux Presses universitaires François Rabelais) : édition dite « définitive » qui opère quelques révisions ; ou plutôt « une refonte complète qui permet au Système de la bande dessinée de trouver enfin sa complétude et une architecture satisfaisante » aux yeux de son auteur qui s’est sérieusement interrogé sur la validité (en 2025) de cette « boîte à outils » (conceptualisée en 1999). Mais il me semble qu’il faut se méfier de tout « système », et laisser en permanence le chantier ouvert. En ce sens, l’aspect « définitif » de cette édition sera-t-il contredit dans quelques années – Thierry Groensteen, qui a environ 36 ans de moins qu’Edgar Morin (dont le dernier opus vient tout juste de sortir), a encore de la marge pour reprendre encore une (ou plusieurs) fois ce Système. En attendant, cet impressionnant essai, pouvant être lu par des non-étudiants et des non-professeurs, devrait intégrer toute bonne bibliothèque s’intéressant aux ouvrages sur la bande dessinée. Et, même si, pour ma part, je me suis engagé depuis longtemps dans de tout autres chemins (ou plutôt dans un entrelacs de chemins aux sentiers qui bifurquent), il m’arrive régulièrement de le consulter. Donc, information transmise – à vous de jouer (à suivre)
Candela Sierra, Je te l’avais bien dit, Atrabile, janvier 2025, 160 pages, 19€
Jason, La Mort à Trieste, Atrabile, février 2025, 176 pages, 18€
Thomas Gosselin, Vous oubliez votre cheval, Atrabile, mars 2025, 56 pages, 17€
Walfret, La Montagne, FRMK, février 2025, 128 pages, 29€
Zoé Jusseret, Les Apprenties, FRMK, mars 2025, 128 pages, 27€
Florence Cestac, Le Démon de mamie, Dargaud, janvier 2025, 64 pages, 15,95€
Laurent Lolmède, Un autre Toulon, Ouïe/Dire éditions, janvier 2025, 76 pages, 25€
Mazen Kerbaj, Gaza, Actes Sud BD, février 2025, 128 pages, 16,50€
François Rivière, Confessions d’un amateur de bande dessinée belge, Les Impressions Nouvelles, janvier 2025, 128 pages, 16€
Thierry Groensteen, Système de la bande dessinée, PUF, janvier 2025, 488 pages, 27€