18 mai 2026. Même si les ouvrages lus, ou à lire, en ce mois de mai, n’ont dans leur grande majorité que peu de liens avec le cinéma, il est incontournable de suivre au quotidien ce qui se projette à Cannes. Si Albert Serra avait pu finir à temps Out of This World notre vigilance aurait été au plus vif ; mais quelques films en compétition nous font déjà de l’œil, comme par exemple Soudain de Ryûsuke Hamaguchi (voir plus loin).
La question de l’attente se pose, du réveil au coucher, et même dans nos rêves. Igor Stravinsky l’a affirmé dans ses vieux jours : « Je suis quelqu’un qui attend, qui a attendu toute sa vie. C’est très important d’attendre, de savoir comment attendre, de ne pas être ennuyé d’attendre. » Avant de revoir ce soir, ou demain, L’Esprit de la ruche, l’inoubliable premier film de Victor Erice (1973) qui vient de sortir en Blu-ray, j’attends que ma lecture de Museum Life de Margit Rowell soit achevée (avec la possibilité d’un frottage bienvenu entre ces deux activités – voir un film, lire un livre ; et entre deux mondes – l’Espagne sous Franco, les relations transatlantiques dans le milieu de l’art).
Nos journées, nos nuits, passent comme autant de coups de vent, de précipitations, avec un orage au loin, même si le calme – le grand calme – a lui aussi son mot à dire. Inutile de faire des prévisions, c’est l’incertitude qui a don de nous mettre en chemin : de nous faire garder espoir que les choses se passent autrement que prévu. So May we Start ?
1. Museum Life de Margot Rowell à L’Atelier contemporain, traduit et postfacé par Didier Semin, est de ces ouvrages paradoxalement attendus depuis longtemps, même si nous ne savions que peu à leur sujet avant de nous y plonger.

Lisant ces « mémoires professionnelles » – composées d’un avant-propos suivi de trente chapitres, ce qui en fait une somme, trente-et-un étant un nombre « magique » – on acquiert peu à peu une grande confiance envers l’autrice, qui, parlant toujours de manière directe, nous incite à se mettre à l’écoute, ouvrant ainsi la possibilité d’un dialogue. Ce qui fait que celle qui nous était relativement inconnue au départ nous devient rapidement familière, au point qu’il nous arrive d’imaginer l’avoir croisée un jour ou l’autre.
Margot Rowell, née à New Haven, dans le Connecticut en 1937, a grandi à Baltimore dans le Maryland. « Installée en France en 1961, elle y poursuit des études en histoire de l’art, à Paris et à Nanterre. Avec le peintre Georges Noël, devenu son époux en 1967, elle retourne aux États-Unis, et commence en 1969 sa carrière de conservatrice au Guggenheim, à New York. S’enchaînent des postes au Centre Georges Pompidou, à Paris, à la Fondation Miró, à Barcelone, et enfin au MoMA à New York (c’est elle qui eut l’idée de commander à Jacques Derrida, en écho à l’exposition « Antonin Artaud, Works on Paper » (1996), sa fameuse conférence Artaud le Moma). Elle réalisera durant sa carrière plus d’une trentaine d’expositions monographiques ou thématiques. » Museum Life est une suite de portraits – de personnalités, de lieux, d’accrochages, de situations – doublée d’un autoportrait. Même si ces mémoires, qui oscillent entre témoignage et étude, sont en premier lieu « professionnelles », elles touchent volontiers à l’intime, et pas seulement du côté de la vie familiale (on apprend que son père parlait le français couramment ; ou que sa mère, amie de Lee Miller, s’était installée à la fin des années 1920 à Montparnasse, non loin de l’atelier de Man Ray) et privée (« Dans la voiture, j’étais assise sur la banquette arrière avec Georges. Beau garçon, la silhouette élancée, yeux noirs, cheveux noirs […], il émanait de lui un sentiment d’urgence qui m’a séduite. […] Lorsque je lui ai demandé timidement ce qu’il faisait, il m’a répondu : “je suis artiste-peintre”. J’étais impressionnée, intriguée, mais aussi intimidée »). Bien entendu, ce qui compte en premier lieu, ce sont les liens tissés avec les acteurs et les actrices du milieu de l’art, rencontrés au cours de cette vie de travail dans des institutions, publiques ou privées, où d’autres jeux de séduction sont à l’œuvre pour le meilleur et pour le pire. L’autrice, ayant d’emblée fait « le départ entre l’autorité et le pouvoir » – comme l’écrit Didier Semin : « Elle n’a jamais voulu du pouvoir, ce périlleux privilège qui vous pousse souvent, par nécessité, à mettre de côté vos propres valeurs » –, se montre libre de faire valoir ses griefs comme ses joies, nous offrant au passage de belles anecdotes relatives à cette réserve de créatifs volontiers jaloux phagocytée par le masculin, toujours de manière pertinente (même si avec une légère dose d’impertinence parfois, mais sans irrespect).
Museum Life traite de ce double métier de conservatrice de musée et de commissaire d’exposition : « fonctions charnières entre artistes, galeries, collectionneurs et publics ». Si l’on désire comprendre ce qui se trame dans les coulisses de grandes expositions dans les lieux prestigieux déjà nommés, ce livre est incontournable – même si ce qui frappe le plus, c’est la passion inépuisée de celle qui privilégie ce qui a don d’entretenir sa curiosité : d’attiser ses goûts pour l’analyse et la résolution pratique de ce que son regard, intérieur comme extérieur, lui commande de faire. Margit Rowell est une femme d’écriture associée à une praticienne de la mise en espace, donc en perspective, de tel ou tel corpus artistique, la sculpture par exemple, même si tout au long de son parcours, elle s’est intéressée, sinon à tous les domaines, disons à une part considérable de ce qui a engendré la modernité du XXe siècle.
Reprenons – même s’il y a quelque chose de mécanique à le faire – le sommaire éclairant de ces trente chapitres : 1. Petite esquisse autobiographique : d’où je viens. / 2. Georges Noël : un œil. / 3. De Montparnasse à Minneapolis et Manhattan, 1968-1969. / 4. Le Solomon R. Guggenheim Museum, New York, 1969-1983. / 5. La vie à Soho. / 6. « Piet Mondrian 1872-1944 » : l’exposition du Centenaire, 1972. / 7. Enseigner à la School of Visual Arts (SVA), 1969-1972. 8. Learning from Josef Albers, 1970-1972. / 9. « Joan Miró : Les Champs magnétiques », 1972. / 10. « Jean Dubuffet : rétrospective », 1973. / 11. « František KUPKA 1871-1957 : une rétrospective », 1975. / 12. La Rencontre de Georgia O’Keeffe, 1977. / 13. « The Sparkling Metropolis ». / 14. « The Planar Dimension (Europe 1912-1932) », 1979. / 15. « Ad Reinhardt et la couleur », 1980. / 16. De la Pologne à l’Espagne : « Nouvelles images d’Espagne », 1980. / 17. « L’Art de l’avant-garde russe : une sélection de la collection George Costakis », 1981. / 18. « Julio González 1876-1942 : une rétrospective », 1983. / 19. Mon départ du Guggenheim, 1981-1983. 20. « Joaquín Torres García : Grid-Pattern-Sign, Montevideo 1924-1944 », 1985-1986. / 21. Musée national d’Art moderne (MNAM) – Centre Georges Pompidou, 1983-1987 et 1991-1995. / 22. « Qu’est-ce que la sculpture moderne ? » MNAM, Paris, 1986. / 23. Fundació Joan Miró, Barcelone, 1987-1990. / 24. Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía (MNCARS), Madrid, 1990-1991. / 25. « Constantin Brancusi 1876-1957 », 1995. / 26. MoMA, New York : histoire générale et mode d’emploi. / 27. MoMA, New York : histoire personnelle et expositions, 1994-2002. / 28. « Le Livre d’avant-garde en Russie », 2002. / 29. Ed Ruscha, dessins et photographies, 2004-2006. / 30. « Oteiza : mitoa eta modernotasuna », Museo Guggenheim, Bilbao, 2004-2005.
Ajoutons quelques noms d’artistes traités au sein de ces chapitres : Donald Judd (admiré, mais qui en prend pour son grade – il est loin d’être le seul), Wolfang Laib (l’homme comme l’œuvre l’ayant « émue aux larmes »), Luciano Favro, etc. Et esquissons un bref montage de citations : « [Josef] Albers n’était pas un personnage charismatique, et je n’ai guère perçu chez lui de sens de l’humour, mais c’était peut-être dû aux circonstances : nous avions un travail à faire. L’un des premiers commentaires qu’il fait à Anni à mon sujet fut quelque chose comme : “Regardez qui Sam [Hunter – directeur de collection pour la maison d’édition Harry N. Abrams] m’a envoyé pour faire ce livre ! Ce n’est qu’un enfant, et une femme de surcroît ! ” » / / « J’ai commencé à m’intéresser vivement à Miro en tant qu’artiste, ayant découvert qu’il restait encore beaucoup à apprendre sur lui. » / / « Je suis sortie de l’exposition [Jean Dubuffet] déçue par le monde de l’art et profondément blessée. […] Mon expérience avec Dubuffet m’a amenée à conclure qu’être un excellent artiste ne signifie pas que l’on est un être humain exemplaire. J’ai également appris quelque chose sur mon hubris – croire que là où d’autres étaient tombés, je ne tomberais pas – et la sanction qui la guettait, ma Némésis en somme. » / / [Georgia O’Keeffe] était intensément présente, son regard était dur et fixe, son savoir-vivre parfait, mais sans affectation. Elle était drôle, avec une sorte d’humour vache, inattendu. Elle combinait des mots qui vous faisaient rire de manière imprévue. Elle aimait rire. Elle avait aussi un merveilleux accent, doux mais légèrement tranchant en même temps, un peu chantant, qu’on pouvait identifier comme typiquement américain. Pas vulgaire, pas nasal, juste agréable, réchauffé par le soleil, aiguisé par le vent, et rappelant la campagne ; j’imaginais la voix d’un pionnier d’autrefois. » / / « Pour moi, une exposition est un exercice à double détente. Alors que l’exposition et les œuvres constituent une forme de discours, qui s’adresse sans filtre à l’intelligence, à l’instinct et à l’émotion des spectateurs, le catalogue en propose une autre, plus intellectualisée ou plus historique. » Etc.
À propos de catalogue, ayant en réserve celui de la merveilleuse exposition Brancusi dont Margit Rowell avait été commissaire en 1995 pour le Centre Pompidou, j’ai relu avec intérêt ses textes, dont le plus remarquable, Une œuvre moderne et intemporelle, s’achève ainsi : « L’œuvre de Bracusi reste aussi mystérieusement inclassable que celle de James Joyce et d’Ezra Pound, qui figuraient parmi ses amis. […] Son œuvre, comme la leur, est emblématique d’un nouveau mode d’expression, où tradition et modernité se fondent en une unité qui tente d’effacer toute trace des contradictions qui l’ont engendrée. » On quitte avec regret ces très prégnantes « mémoires professionnelles » dédiées à Thomas M. Messer (directeur du Guggenheim de 1961 à 1988), Dominique Bozo (directeur du MNAM entre 1981 et 1986, puis du centre Pompidou de 1991 à 1993) et Georges Noël… Même si ce 21 mai, après avoir revu la veille au soirL’Esprit de la ruche, il y a grand plaisir à s’embarquer dans la lecture du « dernier » Fourcade : seize textes, à la fois autonomes et finement agencés, d’un auteur plus vivant que jamais, car il s’agit bien de late Fourcades – comme on dit late Cézannes (autrement dit les dernières œuvres d’un des peintres les plus admirés de l’auteur). [En aparté. Le passage de Museum Life à ce livre se fait en faisant remonter le souvenir ébloui de l’exposition Henri Matisse 1904-1917 qui s’est tenue du 25 février au 23 juin 1993 au Centre Pompidou. Les commissaires étaient Dominique Fourcade et Isabelle Monod-Fontaine. Le président du Centre était Dominique Bozo qui devait, hélas, s’éteindre le 28 avril, en plein milieu de cet accrochage inoubliable.]

Même si late Fourcades se présente sans nom d’auteur en couverture, le logo de l’éditeur, P.O.L, nous confirme que ce livre est bien signé Dominique Fourcade, qui, comme à son habitude, nous fait la surprise d’un livre inattendu. Avant même de l’ouvrir, le regard saisit au passage, en 4e de couverture : « ce qui suit n’est pas un rêve, plutôt un solfège matissien » ; ainsi que le mot « insomnie », qui en dit long sur ce qui nous attend (on découvrira plus tard que ces lignes sont extraites du dernier écrit de cette somme : matos encombrant). Puis on lit en continuité ces seize textes (auxquels on doit ajouter quelques précisions et remerciements) sans jamais ressentir de lassitude, ce qui fait qu’au moment d’en rendre compte (le 23 mai au matin), je me lance, toujours avec plaisir, dans une nouvelle lecture cette fois plus désordonnée. Suivant le fil des marque-pages et, pour commencer, celui que l’auteur glisse traditionnellement dans les exemplaires qu’il signe (on peut y lire : « le nuage qui passe sur ton visage, le rendant plus attirant encore, est envoyé par le poème et n’est qu’une proposition de marque-page »), je tombe sur un passage du huitième texte, discipline des lèvres :
« ce qui me passionne c’est les routes défoncées / / la voix d’Orson Welles se fait entendre dans l’actuel, puis sombre, puis revient, et l’actuel devient immense, puis des marteaux piqueurs tentent d’avoir raison d’elle là où se joue l’essentiel / / mais le plus lèvres, le plus aventureux dans l’invivable d’aujourd’hui, c’est le signe lèvres indépendant de tout visage dans les dessins de Matisse des années 1940 / / signe sans lequel il n’y aurait eu nul visage dans toute l’histoire du visage. » Fourcade a don d’invoquer, donc d’inviter ses amis non imaginaires avec qui il ne cesse d’échanger, souvent depuis des lustres, parfois depuis peu : « Proust, Cézanne, Matisse, Pasolini, David Lynch, Navad Lapid (Oui), Orson Welles (sa voix), Rilke, Shakespeare, Emily Dickinson, William Carlos Williams », que l’on croise dans ces pages « tressées avec les voix du monde actuel, celles de la guerre, des souffrances, et celles des éblouissements inattendus. Le livre s’ouvre sur une brèche dans un mur : la fente la plus féminine est celle que Cézanne a pratiquée, en 1902, dans le mur de l’atelier des Lauves qu’il faisait construire » – ce premier texte ayant été écrit en 2025 après le décès de Florence Delay : « le out du mois d’août qu’elle ne reverra pas. astre désastre. aujourd’hui je remercie Flo d’être morte, enfin, parce que l’agonie de ces longs mois a été terrible, d’une violence insensée, affreusement injuste, le destin n’aurait pas dû jouer ce jeu inadmissible je ne lui pardonnerai jamais. et maintenant, deuil, alouette du dernier deuil dernier oiseau de ce poème, je m’adresse à toi, je te prie de me dire qui tu es, qui je suis, et n’ose te demander rien sur elle / / de toutes mes forces je tâche de faire le raccord entre le visage que je lui ai connu très jeune, trop jeune pour qu’on puisse dire qu’elle était jeune, et son visage des derniers mois ravagés par la maladie, je n’y arrive pas »
la lune endormie, so very clumsily : « j’ai le visage tuméfié. une voix dit, s’adressant direct à moi, une voix de lecteur je pense, neutre d’un neutre comme je n’en ai jamais entendu, on te lapide pendant qu’on t’aime parce que tu écris des mots adultères / / la lecture serait-elle donc elle aussi une érotique, critique, sans pardon, qui laisse des traces sur tout le corps qu’elle lit » Et un peu plus loin : « le pitch de poetry c’est la lune à chaque fois nouvelle qu’on découvre sous la pierre. ce que vous venez d’entendre donc, c’est le clap de fin, mais le film n’est pas fini, on est au seuil d’une autre forme de vie, un monde sans lune sous pierre, ni jour, ni nuit, qui mettra au défi le travail de poésie »
Ce ne sont pas tentations qui manquent de relever çà et là quelques fragments supplémentaires, avant de les agencer : « il faut que j’élabore dans le chant sur-le-champ, ne jamais cesser le chant, quitte à le mener à un état méconnaissable de lui-même. » Mais le plus émouvant est d’achever ce montage avec quelques lignes de tardif, quatorzième texte de lateFourcades : « le tardif est le moment de la vie où l’on continue d’écrire en disant à l’écriture je t’aime même si tu ne m’aimes pas, on continue parce que l’impulsion qui vient du plus loin est irrésistible avec ou sans amour. plus tard, il sera trop tard pour le tardif. […] je cherche la touche sur le clavier mais on ne force pas le tardif à quitter c’est lui qui s’éloigne et vous abandonne à un moment de son choix. quand il le fait c’est que la fin est proche. j’ai dit à l’écriture je t’aime symphoniquement elle m’a corrigé il faut dire symphoniellement » Il y est appréciable aussi de pouvoir prendre congé avec quelque chose de drôle – au sens de curieux, d’étonnant, qui nous fait sourire, mais pas que : « nous abordons souvent un mot sans savoir qui il est. nous nous donnons à lui, c’est comme ça. il advient que nous quittions ce mot après de longues années en ne sachant toujours pas qui il est. il arrive aussi, très souvent, qu’un mot se déçoive de nous et nous plante là. parfois, quand il est à bout, le mot demande à oublier le monde et en effet le mot a droit à s’abîmer, là, dans l’oubli. un jour à brûle-pourpoint Proust m’a demandé en rougissant ce que j’avais fait dans ma jeunesse j’ai répondu en le regardant dans les yeux ramasseur de balles de sa phrase »

Six heures plus tard est un écrit que Stéphane Bouquet a achevé avant de mourir le 24 août 2025. Il l’avait envoyé aux éditions P.O.L peu après la sortie de Tout se tient, un des plus beaux livres du printemps de l’an dernier. Nous en prenons connaissance aujourd’hui non sans émotion. Comme le précédent, le livre est imprimé sur papier ivoire avec des cahiers cousus. Aucune indication de genre ne nous est apportée, mais apparemment il s’agit d’une pièce de théâtre – je le note, tout en songeant que le nom de Stéphane Bouquet est pour toujours associé au cinéma et à la poésie. « La femme et l’homme de cette pièce – écrit-il – ne vivent pas une histoire. Ils font une proposition : mettre le silence en partage au milieu d’une petite ville de bord de mer où ils sont installés. Ils voudraient que le silence soit facile d’accès, gratuit, collectif, ouvert. Ce que l’économie politique appelle : un bien commun. Ils croient tous deux que le silence est une tâche démocratique : ils veulent créer une micro-utopie dans un monde livré entièrement au profit. La valeur silence ne rapporte rien, elle est simplement une joie gratuite. » D’où notre impatience de lire ces dialogues entre Elle et Lui – un couple peut-être, mais peu importe : « Ce sont deux personnes. Les didascalies sont en italiques mais il est possible que les didascalies ne soient pas des indications qu’on donne aux personnages mais des indications qu’ils se donnent à eux-mêmes, des situations qu’ils s’inventent. / Peut-être qu’à chaque nouvelle scène ils partent quelques secondes dans les coulisses et puis reviennent, comme un autre jour, une autre météo, une autre idée, la conversation continue. »
Si le mot théâtre ne m’évoque pas grand-chose – ou plutôt : si le théâtre ne me dit rien –, cinéma et poésie font partie de mon quotidien. Et c’est à partir de ces mots, « silence », « bord de mer », « utopie », et l’idée que le temps ne cesse de s’altérer pendant que les échanges se prolongent, que la lecture se fait, se défait : est reprise avec plaisir, se gravant peu à peu là où ça résiste à l’oubli, ce qui n’empêche pas celui qui s’obstine à vouloir en rendre compte de ne savoir comment s’y prendre… Que tailler dans cette matière ?, sachant que résumer « l’histoire » (qui n’en est pas une, et pourtant…) est plus que jamais à éviter. Notons (car nous n’en avons pas forcément connaissance) que : « ELLE. Nous avons habité le paradis, figure-toi. Adam et Ève l’ont habité pour nous je veux dire, mais sais-tu combien de temps ? Six heures. Six heures seulement, dit la tradition. » C’est pourquoi, Six heures plus tard, ils déménagent : beau thème pour le cinéma – et peut-être aussi pour le théâtre. « LUI. Tu veux vraiment habiter ici ? ELLE. Pourquoi pas non ? LUI. Mais tu n’aimes pas la pluie. ELLE. Je n’aime pas être sous la pluie, nuance, mais la pluie, l’entendre tomber, comme un crépitement doux, j’adore. Le mot même, le mot “crépitement” je ne peux m’empêcher de l’aimer. Il me procure un plaisir fou. Et puis je m’habituerai. LUI. Et le vent ? Le vent qui te caresse c’est ça ? ELLE. C’est cela même. Le verbe “caresser”. Tu m’ôtes les mots de la bouche. Le vent est ce qui me touche sans raison. »
Un peu plus tard : « LUI. Tout a passé si vite non. J’ai l’impression que nous venons d’arriver. J’ai l’impression qu’un temps immense vient de passer clandestinement et sans papiers. » Encore un peu plus tard : ELLE s’est présentée à la mairie et une fois élue a fait planter partout des mimosas, puis a démissionné. « ELLE. J’ai voulu être élue pour que quelqu’un, un jour, indique au monde, enfin à quelques personnes dans le monde, la direction du silence. Que quelqu’un protège le silence menacé et crée une réserve. »
Un dialogue aussi étrange qu’évident : « LUI. Ils renomment la place de la Mairie à ton nom. La cérémonie consistera en cinq minutes entières de silence. Ils ne comprennent pas que tu n’y assiste pas. ELLE. Je l’entendrai d’ici. LUI. Je leur ai dit : six heures de silence, ça lui ferait plaisir. Six heures entières, elle viendrait peut-être. » Et enfin : « Quelque chose en nous reste identique à nous-mêmes. Nous sommes encore longtemps avant la fin du paradis. Nous sommes, j’ai pensé, dans le mimosa des choses. »

Description sans domicile de Wallace Stevens – choix présentation et traduction de l’anglais (États-Unis) par Bernard Noël – en réédition bilingue chez Unes (première édition 1989) est un livre dont « la forme est fondamentale : elle façonne du souffle, chose aérienne et qu’on ne voit pas au milieu des mots bien qu’elle les ajuste très précisément. Traduire Stevens consiste à transposer une stèle d’air aussi invisible qu’insaisissable – et qui est aussi de la pensée, mais concrète comme les choses qui lui servent de support et de révélateur » (Bernard Noël). Impossible de reprendre en entier le long poème qui donne son titre à ce recueil, mais quelques vers (4 / 76 x 2 – soit 1 / 19e) suffiront pour en marquer le caractère non négociable :
« Il est possible que paraître – ce soit être :
Le soleil de l’apparence et il est.
Le soleil est un exemple. Ce qu’il paraît,
Il l’est en pareille apparence toute chose est.
Ainsi toute chose est comme apparence de soleil,
Comme apparence de lune ou de nuit
Ou de sommeil. Il était une reine qui se fit une
Apparence par l’illustre néant de son nom. »
Wallace Stevens (1879-1955) gagnerait à être mieux connu. Avocat, juriste, homme d’affaire et poète – comme Williams était pédiatre et poète ou Charles Ives, patron d’une compagnie d’assurances et compositeur –, Stevens est un poète majeur de la génération de Pound et Eliot, comme ce poème, La Place des solitaires, en témoigne : « Faites que le place des solitaires / Soit place de houle perpétuelle. / / Qu’elle soit en pleine mer / Sur l’eau qui roule sombre et verte, / Qu’elle soit sur les plages, / Il n’y faut pas de suspension / Du mouvement ou de son bruit, / Regain du bruit / Variété dans la continuation ; / / Et surtout mouvement de la pensée / Incessante réitération d’elle, / / La place des solitaires / Doit être place de houle perpétuelle. » Ou Tatouage : « La lumière ressemble à l’araignée. / Elle rampe sur l’eau. / Elle rampe sur la croûte de la neige. / Elle rampe sous vos paupières / Et tisse là sa toile – / Ses deux toiles. / / Les toiles de vos yeux / Sont attachées / À votre chair, à vos os / Comme aux chevrons, aux herbes. / / Il y a des fils de vos yeux / À la surface de l’eau, / Sur la croûte de la neige. » Et pour achever en deux temps ce montage éphémère. 1. « Le poème mental dans l’acte de trouver / Ce qui suffira. Il n’a pas toujours / À trouver : la scène était prête ; il répétait ce / Qui était dans le scénario » (De la poésie moderne).
2. « Le poème doit résister à l’intelligence / Avec succès ou presque. […] Choses flottant comme les cent premiers flocons de neige. / Jaillis d’une tempête qu’il faudra supporter toute la nuit » (Un homme qui porte une chose). Réédition plus que bienvenue, Description sans domicile rejoint sans problème les rayons de « Poésie américaine » les plus consultés de cette bibliothèque en expansion qui nous fera un jour office de tombeau.
2. 24 mai 2026. Première vision de Soudain de Ryûsuke Hamaguchi au Pathé Boulogne. Le film dure 3h15 (à une ou deux minutes près la durée de Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette), le temps passant sans que l’on ne s’en rende compte (c’est un film sans longueurs). Dans la salle, tout le monde retient son souffle. S’il existait une palme d’or du film le plus fin et le plus intelligent (du simple point de vue du regard et de l’écoute), Soudain l’obtiendrait aisément, même s’il est reparti de Cannes avec le « Prix d’interprétation féminine » attribué à ses deux actrices principales : Virginie Efira et Tao Okamoto – l’archéologue devenue directrice d’EPHAD et la philosophe devenue metteur en scène de théâtre, atteinte d’un cancer en phase finale. On n’en dira pas davantage d’ici la sortie du film, le 12 août prochain.

Musique et silence – du Moyen Âge à nos jours – est titre du nouvel opus de Jean-Yves Bosseur dans la collection « Musique ouverte » aux éditions Minerve : un travail de recherche sur « un élément indissociable de la réalité sonore » qui intervient non seulement dans tous les genres musicaux, mais aussi dans toutes les disciplines artistiques susceptibles d’entretenir des interactions avec eux : danse, cinéma, arts plastiques, etc. C’est dire à quel point cet ouvrage d’un peu plus de deux-cents pages, agencé par un monteur hors-pair, est d’une grande densité. Si on consulte l’Index des noms de personnes citées, p. 227-235 sur deux colonnes, rares sont ceux dont le nom revient plus de cinq fois : John Cage, Claude Debussy, Morton Feldman, Anton Webern… Et Pascal Quignard – un entretien avec l’auteur des Petits traités concluant, de manière très ouverte, cette enquête. [En aparté. Présence d’autant plus pertinente que je me souviens avoir enregistré en 1992 une heure et demi d’échanges en studio avec Pascal Quignard, diffusés sur France Culture sous le titre Silence baroque.]
Jean-Yves Bosseur : « Le silence s’est depuis toujours imposé comme un contrepoids indispensable à la réalité sonore, parce qu’il constitue la condition à la fois de sa manifestation et de sa disparition. » Aussi, quand on écrit, quand on joue, ou quand on écoute de la musique de manière active, convient-il de le « questionner et de le faire intervenir dans les œuvres selon de multiples modalités : comme suspens, rupture, contraste, surprise, effet dramatique, apport de nature spirituelle. » Tout cela non sans humour. Dès qu’on se met à l’écoute du silence – dès qu’on se frotte au silence –, on entre dans le plus vif de la création. Sans entrer dans les détails, nommons les intitulés de chapitre, entre le préambule et l’entretien final : I. Le silence, la musique et le sacré. II. Le silence au fil du temps. III. Le silence à l’aube la modernité. IV. Le silence dans la musique contemporaine. V. Le silence d’une civilisation à l’autre. VI. Le silence dans le jazz et le rock. VII. Danser en silence ». VIII. Silence, musique et cinéma. IX. Le silence entre catégories. On pourrait apporter une indication supplémentaire de ce qui s’y trame en reprenant la liste des sous-chapitres du IV. (le plus copieux de tous) : « L’évocation du silence / Le silence structurel / Silence et indétermination / Silence et spiritualité / Silence, intériorité et dépouillement / Dramaturgies du silence / Bruit et silence / Silence et virtualité / Silence et environnement / Silence et minimalisme » ; et en relevant cette déclaration de l’artiste Claudio Parmiggiani : « Je préfère le silence au son, aux mots et aux sons. Je préfère les images parce qu’elles sont silencieuses. […] L’alphabet de la peinture n’appartient ni à la parole, ni à la pensée logique. […] Commencer à parler de son propre travail signifie commencer à se taire parce que l’œuvre est une incitation au silence. » Et croyez-le, ou non, cette longue chronique a été écrite en grande partie à la gomme.
Le silence doit aussi opérer des tensions, plutôt que prétendre nous reposer du bruit du monde. « Le silence, vous savez, c’est très subversif » a dit Edmond Jabès. John Cage, lui, « cite volontiers Thoreau lorsque celui-ci compare le silence à une bulle. Au cours de ses promenades dans les bois, il constate en effet que “le son est presque pareil au silence ; c’est, à la surface du silence, une bulle qui crève aussitôt”, ce qui le conduit à déclarer : “Le silence seul est digne d’être entendu.” » Ce avec quoi le compositeur Américain, auteur du livre Silence et de la fameuse pièce de silence 4’33, est en phase : « La musique que je n’ai pas besoin d’arrêter, c’est justement la musique que nous faisons quand il n’y a pas de musique. […] C’est ce que je voulais signifier avec mon morceau silencieux de 1952 et c’est toujours celui que je préfère. »
Prenons congé de cet assez savant traité sur l’ouïe, avec ce fragment de La Plâtrière de Thomas Bernhard, cité par Bosseur au début de son essai : « Parfois, avait dit Konrad, il entendait rouler les avalanches, il entendait les éboulis, la glace, les oiseaux, le gibier sauvage, le vent. À force de vivre dans le silence, on finissait par avoir, à la Plâtrière, un sens auditif extraordinairement aigu, une ouïe particulièrement fine comme lui. Tout ce qu’on entendait, tout ce qu’on n’entendait pas, aiguisait votre ouïe à la Plâtrière. »

J’ignore combien de fois j’ai vu et revu Le testament du Docteur Mabuse de Fritz Lang (1933), passant de copies passablement abîmées à des enregistrements VHS, puis du DVD au blu-ray dont la qualité de restauration permet de retrouver autrement, avec une précision digne de ce qui s’agite sur l’autre scène, l’émerveillement du premier contact en salle (en ce qui me concerne c’était à Chaillot). Je pourrais dire de même pour Mabuse le joueur (1922, film muet en deux volets : Le grand joueur / Inferno) et pour le plus tardif, mais à ne pas négliger, Le diabolique Docteur Mabuse (1960). Depuis quelques jours, l’impeccable coffret de 4 blu-rays publié par Potemkine me permet de revenir sans cesse sur cette trilogie « Mabuse », d’autant plus que la canicule précoce incite à se plonger dans le noir. Des heures entières à scruter de près certains détails, ou à se laisser happer par le souffle puissant de ces films que l’on pourrait croire depuis longtemps épuisés à force d’avoir été enregistrés dans notre tête. Mais revoyant pour la nième fois le début du Testament, avec cette bande-son stupéfiante, associant bruits assourdissants de machines, explosions, et silence absolu, je me rends compte, pour la première fois, à quel point Eraserhead de David Lynch y fait écho. Ce qui apporte une joie supplémentaire qui n’est probablement pas la dernière.
Ajoutons la qualité des suppléments réalisés pour ce coffret, à savoir (principalement) trois longues interventions éclairantes de Bernard Eisenschitz (grand spécialiste de Fritz Lang, historien et traducteur) sur le contexte de chaque film ; ainsi que la reprise d’un excellent documentaire de Hans Günther Pflaum (déjà sur la version DVD) à propos de la musique, de la création du personnage et des motifs du film.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, les Nouvelles Éditions Wombat ont rassemblé en un seul volume les deux romans de Norbert Jacques, écrivain luxembourgeois de langue allemande à l’origine des deux premiers films de la trilogie de Lang : Docteur Mabuse, le joueur (paru en feuilleton dans le Berliner Illustrirte Zeitung en 1921-22, avant de devenir un best-seller : cent mille exemplaires vendus dès 1922) et Le Testament du Docteur Mabuse (1932, mais publié en Allemagne sous un autre titre en 1950). Les lisant – les dévorant – après m’être repu d’images et de sons, je suis autant frappé par la fidélité dont ont fait preuve Fritz Lang et Théa von Harbou (vite devenu ses amis – surtout le cinéaste), que par de très sensibles changements : romans et films entrant en résonance tout en préservant leurs différences. Fragment (Le joueur) : « Wenk vit le visage de Mabuse penché au-dessus de lui. Il ne disait mot, mais une jouissance terrible déformait ses traits. Les yeux gris n’avaient plus ni forme ni iris. Ils ressemblaient à des cailloux qui auraient subi les ravages des intempéries. Ils étaient durs et sentaient la mort, une mort qui frappa le corps de Wenk, le fendit comme un coup de hache. » Ce serait une erreur de ne pas découvrir le travail de l’inventeur de Mabuse. Mort en 1954, il n’aura pas eu la chance de participer au dernier épisode – mais il importe de placer son nom, sinon en haut des affiches, au moins en haut de la très belle couverture de Docteur Mabuse, dans la collection « Les intempestifs » chez Wombat, dessinée par Killoffer (à suivre)
Margot Rowell, Museum Life, L’Atelier contemporain, avril 2026, 464 pages, 30€
Dominique Fourcade, late Fourcades, P.O.L, juin 2026, 144 pages, 18€
Stéphane Bouquet, Six heures plus tard, P.O.L, mai 2026, 96 pages, 19€
Wallace Stevens, Description sans domicile, Éditions Unes, mai 2026, 80 pages, 18€
Jean-Yves Bosseur, Musique et silence, Éditions Minerve, mai 2026, 238 pages, 23€
Norbert Jacques, Docteur Mabuse, Éditions Wombat, mars 2026, 480 pages, 26€
Fritz Lang, Dr Mabuse le joueur, Le Testament du Dr Mabuse, Le Diabolique Dr Mabuse, coffret 4 Blu-Ray, Éditions Potemkine, juin 2026, 49,90€