Rompue à l’écriture des « choses » et du « monde », et plus généralement à ce que d’aucuns appellent « paysage », c’est-à-dire à l’ensemble des formes, essences, phénomènes et modalités selon lesquels le monde extérieur se présente à nous, Virginie Gautier a pris cette fois, pour objet et sujet, la nuit.
« Vous faites les choses plus calmement. Les odeurs des végétaux vous montent aux narines, les bruits vous parlent différemment. La nuit déplace toutes les perspectives. »

Dans ce très beau et très programmatique Recours à la nuit, Virginie Gautier propose un livre pluriel et néanmoins construit et ramassé, sous une couverture, un tiers bleue, deux tiers bleu nuit, qui évoque l’heure bleue ; l’éphémère passage de la toute fin du jour au début de la nuit, quand le ciel affiche encore ce bleu résiduel qui, déjà, fonce, et que l’amenuisement de la lumière va, très vite, obscurcir. « Que savons-nous de ceci et de cela ? Je crois que tout nous échappe. Tout nous échappe mais pour peu qu’on soit là, recueillons ce qui a lieu. »
Recours à la nuit, sous la forme fluide et pourtant composite d’un enchâssement de proses poétiques, est un feuilleté d’observations et d’approches qui croisent toutes les expériences qu’elle a pu faire, elle-même, à propos de la nuit, dans différents lieux et lors de différentes résidences à Dunkerque, La Ciotat, Carpentras, Huelgoat ; ou encore, chez elle, dans son jardin ou dans la campagne environnante, à Plomeur, baie d’Audierne, en bord de mer, dans ce Finistère sud si propice aux manifestations océaniques et au « sentiment géographique », avec, par ailleurs, les travaux d’artistes, d’ornithologues, de chercheurs ou d’astronomes, qu’elle a rencontrés ou dont elle a découvert le travail.
« Mais un poème sur rien c’est aussi un poème sur tout. C’est embrasser le monde en lâchant la bride. Attraper ce qui vient. Décaler l’urgence. Sauter par-dessus les obstacles. Entre ici et ailleurs, fabuler, passer outre. Et, puisqu’utopie déploie toujours son pendant d’eutopie – un bon lieu, un lieu où être heureux – espoir pour composer sur les chemins pierreux. »
« Devant l’obscurité si densément peuplée », Virginie Gautier mène, pour elle et pour nous, l’enquête ; va, vient, se documente ; vit, s’interroge, expérimente ; confiante dans l’idée que tout chantier s’alimente de bribes çà et là glanées, d’un ensemble de choses, à première vue, « disparates », justement, mais qui vont venir s’articuler et prendre corps dans le livre en train de s’écrire et se constituer en tant que tel, nourri par cette somme d’immersions et de points de vue, de rencontres et de confrontations. « Il faudrait réinviter, ici et là, au plus près, un monde touffu. Rouvrir le dossier du sauvage. »

Mais, quels que soient les destinations, les lieux ou les situations, la leçon première dont elle fait état est que la nuit débute à nos fenêtres et à nos portes, dehors, étrangère à nous et quelque peu énigmatique, sitôt qu’on entreprend de sonder le paysage nocturne, réel ou livresque, littéral ou fantasmatique (la question du rêve sera, elle aussi, évoquée). Il faut donc « entrer dans la nuit », prendre la peine de l’explorer et, pourquoi pas, de s’y perdre ; accepter de lâcher prise pour pleinement l’accueillir, et être accueilli par elle. « Entrer dans la nuit » est d’ailleurs un leitmotiv ou mantra qui revient à plusieurs reprises dans son livre, et qui nous introduit, à nouveaux frais et à chaque fois, dans un des aspects de la thématique en question.
« 24.03. ― Début de nuit au jardin. Le ciel pommelé met longtemps à s’éteindre. Plus bas, l’espace est devenu un bassin d’ombres, un agencement d’obscurs volumes où des fleurs d’acanthes, blanchâtres, paraissent flotter. »
Car la problématique primordiale de Recours à la nuit reste celle de la perception, et d’abord et avant tout de la façon dont nous voyons, sentons et entendons ou pas la nuit, des tentatives que nous faisons pour l’appréhender et nous glisser dedans. La manière dont nous investissons cet espace-temps, dévolu au sauvage, qui commence là où notre « vie routinière » s’arrête ; lorsque l’homme rentre chez lui, qu’il se calfeutre et se retranche dans ses appartements. Le monde bruisse et se poursuit, tout autour, touffu de présences invisibles et frontalières, aux marges ou, carrément, au sein de nos zones d’habitat et de nos villes & villages et, de même, à l’intérieur de nos jardins : oiseaux nocturnes, activité animale, reptations, cris, passages, froissement de feuillage, hululements, prédations. Toutes ces espèces qui se réapproprient l’espace que nous avons enfin déserté ou libéré. Toute cette vie qui sort, chasse, divague, circule, parade, dans ces territoires dont la nuit a annihilé toute limite. « Où sont les sauvages ? ― Les sauvages sont toujours ailleurs. Ils échappent à nos vies routinières, vivent cachés à nos yeux. Dans les sous-sols, les forêts, les fonds marins. Ils cherchent des interstices. Les sauvages fuient la présence humaine. Ils occupent des espaces de plus en plus restreints. Même si les frontières sont illusoires, ils vivent dans l’écart, cherchent à nous éviter, empiètent sur le temps nocturne. »
L’expérience de ces nuits, dehors (cf. les nuits sous une toile de tente ou « à la belle étoile », quand les bruits de la nuit s’intensifient), est toujours profitable et riche d’enseignements, sur la nature et sur nous-mêmes. Comme, lorsqu’une fois accoutumé à l’obscurité, on réapprend à voir, à distinguer des masses plus ou moins sombres, des silhouettes d’arbres et des formes ; que l’écoute se renforce ; que d’autres sens prennent le relais, se tenant sur le seuil de ce monde qui « n’en continue pas moins ». « Mais le spectacle est au ciel surtout. Au ciel des masses chargées d’obscurité recouvrent des réserves de lumière pâle, délavée, sanguine à l’ouest. Le plumeau du phare époussette régulièrement le paysage. Les lampadaires dessinent le trait de côte. »

Virginie Gautier multiplie, donc, les possibles, saisit des occasions de virée nocturne, d’observation du ciel étoilé, parle des féministes qui se réapproprient la nuit, se lance dans des observations, seule ou en groupe, consulte des spécialistes ou des ouvrages de référence, interroge les uns et les autres, insère les réponses qu’on lui fait, revoit ou relit ce que d’autres ont pu dire, filmer, enregistrer, dessiner ou peindre sur la question. La nuit est au centre de tous ses cheminements, de tous ses questionnements, de toutes ses compulsions, au cœur de l’enquête qu’elle mène, en poétesse, intuitivement ou après réflexion, dans une pratique poétique qui s’appuie, à la fois, sur la tradition et l’expérimentation, au carrefour des investigations et des champs d’exploration ; ainsi que dans une écriture qui fait flèche de toute forêt de signes, dans un « tuilage » de textes, cher à Jean-Christophe Bailly, une suite de paragraphes au genre indécidable, qui empruntent tout aussi bien au récit, à l’essai, qu’au poème en prise avec, mêlés, diffractés, disposés, dans un livre soigneusement composé, qui vise à faire exister la chose qui toujours nous échappait, cette NUIT plurivoque, qui se matérialise, alors, le temps de notre lecture, dans un florilège de relations et de dimensions sensibles que, trop souvent, nous avions perdues de vue !
« 21.06. début de nuit à l’écoute d’un chant. Ralentissements dans la profondeur du soir. En bordure d’une lande nous sommes venus écouter l’engoulevent, dont le nom déjà impressionne. Il est l’oiseau de nuit qui avale le vent, l’œil gros, la bouche béante. Chassant en vol insectes et papillons. Buvant de la même façon, en rasant les plans d’eau. Tandis que de jour l’oiseau sommeille au sol ou sur une branche, protégé par un plumage cryptique qui le rend presque invisible. »
Virginie Gautier, Recours à la nuit, éditions NOUS, janvier 2026, 128 pages, 16€.