Réflexion sensible sur le fond et dans ses formes, IA des histoires comme ça questionne l’impact – son apport ? ses dangers ? – de l’intelligence artificielle sur la création artistique. Auto-édité (on y reviendra), l’album de Phicil paru en mars dernier tient à la fois du roman graphique d’apprentissage et du manifeste célébrant l’Art du dessinateur en butte avec la difficulté d’écrire et illustrer des histoires dans un moment de bascule où la crainte de se voir remplacé par des machines « intelligentes » et génératives se fait de plus en plus prégnante.
BD
18 mars 2026. Le printemps approche. Jetant mécaniquement un œil sur mes souvenirs Facebook du jour (une des choses les plus utiles de ce réseau de moins en moins habité), je tombe sur cette note assez ancienne : « Un journal de lecture n’est pas un journal tenu par un critique, mais un journal dont l’écriture se trouve en situation critique : comme au bord du précipice. » Aujourd’hui, j’écrirais plus simplement : à la frontière du silence.
Alors que sortent quasi-simultanément en librairie le cinquième et dernier tome de l’intégrale du Génie des Alpages chez Dargaud (dévoilant les esquisses parfois poussées d’un album inédit) et la restauration en bichromie chez 2042 d’un album, Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre (Casterman,1987), un important accrochage d’originaux du dessinateur au musée Tomi Ungerer nous conduit à mettre en pause les chroniques du Terrain vague – donc à sortir de notre réserve pour aller voir de plus près comment le trait de Richard Peyzaret dit F’murrr (avec trois « r » et un « m » minuscule, comme je le vois le plus souvent écrit aujourd’hui, alors qu’il y a peu, on lui accordait la majuscule du Chat Murr d’Hoffmann) tient le mur (avec un seul « r »), quel que soit son cheminement dans la page, et l’esprit qui le sous-tend.
1er février 2026. La 53e édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a été annulée pour nombre de raisons sur lesquelles il est inutile de revenir. Un « Grand Off », placé sous le signe de la Collective Girlxcott, a fait mieux que remplacer cette édition dont personne ne voulait : de grandes « fêtes interconnectées de la BD » ont éclaté un peu partout, à Bordeaux, Toulouse, Tournon-sur-Rhône, Lyon, Nantes, Mons, Strasbourg, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Barcelone, Paris et bien entendu Angoulême.
20 novembre 2025. J’apprends la mort de Jean-Claude Eloy. Né le 15 juin 1938, il fut proche de Pierre Boulez dans sa jeunesse, mais il s’en est vite affranchi ; invité par Karlheinz Stockhausen à travailler au Studio de musique électronique de Cologne, il a commencé à élaborer de grandes fresques dans les années 1970, ayant mieux que quiconque intégré l’influence des musiques extrême-orientales – et notamment les musiques savantes du Japon ancien.
Avec L’homme est une fiction, Carmela Chergui mène l’enquête pour retrouver les traces d’un artiste oublié : l’occasion de remettre en lumière un parcours singulier, marqué par la solitude et la folie, autant que de rappeler à la mémoire un membre de sa propre famille. Ce récit de quête interroge les raisons d’une disparition mais aussi celles d’une biographie.
8 septembre 2024. Je finis de lire Obsession de Nine Antico, aussitôt agrégé au rassemblement en cours d’albums d’une rentrée plutôt riche pour qui aime s’attarder en premier lieu sur le trait. « Obsession » est un des thèmes récurrents du Terrain vague, comme en témoigne le titre d’un Atelier de Création diffusé sur France Culture (avant de se trouver refuge ici, le Terrain vague creusait son sillon sur les ondes), le 20 avril 2016 : Obsession – s. Parmi les six participant(e)s de cet essai radiophonique : Fanny Michaëlis, qui venait de publier Le Lait noir chez Cornélius. Son nouveau livre, Et c’est ainsi que je suis née, est en bonne place dans cette constellation de fin d’été.
Même si ce n’est pas l’envie qui manque, on ne va pas succomber à la facilité et vous dire que le nouveau Larcenet est de la meilleure cuvée, que c’est un grand cru… Il serait pourtant aisé de se faire plaisir et d’enchaîner les analogies piochées dans le vocabulaire oenologique : « un album qui a du corps, à la fois gouleyant, vif et profond »…
Dans une nouvelle bédé très intime, Quentin Zuttion met à nu l’angoisse et les expériences corporelles p*d*. Comment, dans la pédérité, l’expérience la plus intime et la plus singulière de la violence entre-t-elle en résonance avec d’autres ? Comment le lien affectif communautaire peut-il venir fournir une solution psychique lorsque le corps menace de s’effondrer ?
C’est peut-être le degré d’étrangeté, ou la marque d’un écart envers les conventions du genre – même si le résultat se montre aux antipodes de ce que j’apprécie, et relis régulièrement, sans la moindre déperdition de plaisir, depuis l’enfance – qui me conduit à ne pas lâcher l’affaire « bande dessinée ». Mais il me faut préciser qu’à première lecture de nouveaux albums, je ne me préoccupe guère de ce que « ça raconte », préférant frotter mon regard au images : au trait, au travail de composition, voire aux couleurs. Ce n’est qu’un peu plus tard, quand le regard a été ne serait-ce qu’un peu satisfait, que je m’attache aux « histoires » (bien entendu, si Blutch reprend Lucky Luke, ça va plus vite : il y a des projets qui incitent à ne rien séparer – et quand ça arrive, on en redemande).
Continuer à tisser des liens avec la bande dessinée quand bien même on est conscient de la difficulté de faire passer ce qui anime matériellement ce territoire, dans ses plus étranges surgissements : ce qui circule d’une image à l’autre, d’une page à l’autre, d’une double page à l’autre, que les mots ont mal à saisir avec précision – l’histoire racontée (il arrive qu’il n’y en ait pas, mais c’est assez rare) ne gagnant rien à être redite de manière compressée ; et le trait, si singulier qu’il soit, ne pouvant être réduit à telle ou telle vaine description. Quoi de plus difficile à caractériser qu’un trait… ? Et pourtant, c’est par cette voie-là (qui est aussi voix, simultanément muette et parlante) que le courant passe – et que le cœur est touché.
Ce 22 janvier, La Voyageuse, trente-et-unième long métrage du cinéaste sud-coréen Hong Sang-Soo, sort au cinéma. Il s’agit de sa troisième collaboration avec Isabelle Huppert (après l’inoubliable In Another Country en 2012 ; et La caméra de Claire tourné à Cannes en 2017). Le film a obtenu le Grand prix du jury à Berlin en février dernier. Je suis allé le voir pour la première fois le 28 novembre dernier, sortant comme à chaque fois de la projection tout sauf déçu, ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse l’être. Il suffit de jeter un œil sur le « conseil des dix » des Cahiers du cinéma (n° 816, janvier 2025) – « chef d’œuvre » (une voix), « à voir absolument » (deux voix), « à voir » (trois voix), « à voir à la rigueur » (une voix), « inutile de se déranger » (une voix) et « non vu » (deux voix) – pour se rendre compte qu’une partie de la critique montre une forme de lassitude, pendant qu’une autre continue de s’enthousiasmer.
De quoi Érostrate est-il le nom ? Et qui se souvient de lui ? À la lecture d’Érostrate paru chez Dargaud en octobre dernier, on serait presque enclin à titrer « Vous ne devinerez jamais ce qu’Érostrate a fait pour se rendre célèbre ? ». Des questions modernes pour un livre-album qui emprunte à l’antiquité et la forme de la geste pour mieux résonner avec l’époque contemporaine qui juge la postérité à l’aune du nombre de vues sur YouTube ou au nombre de followers sur Instagram.
Faire le grand écart est plus qu’indispensable quand le corps vieillit. Jadis souple, il lui arrive de se mettre en route avec difficulté au réveil. Si on doit passer ses journées à écrire, autant en accomplir une partie en position debout – j’en connais qui continuent d’écrire, et surtout de dessiner, une petite rame de papier posée sur un lutrin avec quelques plumes, pinceaux et un encrier à portée de main.
C’est toujours quand on désespère de ne pas trouver de bande dessinée susceptible de relancer ce qui, depuis l’enfance, apporte quelque viatique à nos rêves, qu’une petite pile d’albums à l’esprit aventureux arrive sans prévenir, contredisant cet incipit en forme de lamento.