Le Captif amoureux : Garth Greenwell (Ce qui t’appartient)

Ce qui t’appartient, premier roman de Garth Greenwell est de ces textes qui résistent à la critique tant ils reposent sur une atmosphère davantage que sur une histoire, tant ils séduisent par l’univers singulier qu’ils construisent. Il y a pourtant une histoire, celle d’un professeur américain qui réside à Sofia pour enseigner à l’American College, d’un homme en exil de son pays mais pas de lui-même, entravé dans son désir, ses angoisses, sa peur. « Nous désirons toujours trop ou pas assez, et le reste n’est que compensation ».

Dans les toilettes du National Palace of Culture de Sofia, il va rencontrer Mitko, se laisser entraîner au sexe tarifé et, surtout, dans une fascination sans bornes. Là est l’atmosphère si singulière de ce roman, magnifiquement rendue par la traduction de Clélia Laventure : un équilibre fragile, celui même du désir d’un homme pour un autre, d’un homme pour celui qui incarne tout ce qu’il n’est pas — « grand, mince mais large d’épaules, il avait les cheveux en brosse à la façon militaire prisée par certains jeunes hommes de Sofia qui aiment afficher leur masculinité et des airs criminels ». Mitko ne se donne jamais, il se vend ; Mitko est un être de l’errance, vivant de ses passes, sans domicile fixe, tout le sépare de ce prof soudain mis face à son désir, aux impasses de son désir, à sa propre histoire. Mitko lui échappe et c’est bien entendu ce qui le fascine, la barrière de la langue, ces mots bulgares dont le sens concret lui résiste, « raznirash li », lui demande Mitko, est-ce que tu comprends ?

Le professeur qui se pensait transparent face aux autres — « ma nature tend tout entière vers la confession » — découvre l’opacité, tant il est pris dans la quête éperdue d’un sens et d’un être qui l’aimante malgré lui. Qu’est-il pour Mitko ? un « priyatel », qui peut tout autant désigner l’ami que l’amant ou le client… « J’étais frustré que ses histoires ne puissent me parvenir que de manière fragmentaire, de par ma piètre maîtrise de la langue bulgare et aussi parce qu’il persistait à me parler dans une espèce de code ». Peut-on se donner quand on a commencé par se vendre ? Mitko, c’est l’attirance et le rejet, tout ce qui nourrit l’attirance sexuelle et le désir amoureux, une forme d’« excitation terrible » liée à cette différence, à ce mystère — « il paraissait à la fois surexposé et caché derrière des défenses impénétrables ». Il entre du dégoût, aussi, dans ce Protocole compassionnel, cette découverte de soi, d’une part de soi en partie inconnue, elle aussi abyssale et fascinante tant elle est rendue dans une sobriété sidérante.

L’histoire du professeur et de Mitko est celle de deux identités que tout oppose et pourtant en miroir, prises dans cette spirale d’un désir qui se médiatise, autant qu’il est entravé, par des codes, des transactions, des peurs. Le professeur se sait le « captif » et la « proie » d’un être dont il maîtrise pourtant en partie les mouvements puisqu’il le paye. Mais cette maîtrise n’est qu’illusion et tout autant que le désir c’est la violence qu’ausculte ce roman, lui-même dans l’entre-deux du sentimental et du clinique. C’est au monde que le professeur fait face via Mitko, son monde intérieur comme le monde social, incapable de se départir de ses codes, de ses habitudes, de ses réactions instinctives alors qu’il voudrait tant, comme lors de quelques trop rares parenthèses enchantées, se laisser aller au « désir d’être nu devant le monde », ce qu’il ne pensait possible qu’en lisant les poèmes de Whitman.

Mitko n’est jamais vraiment là, les étreintes intenses sont suivies de longs mois de silence et de manque, de découvertes exaspérées et sordides qui jamais ne lassent le professeur pourtant si conscient de tout, autre entrave de son être, une lucidité décapante qui ne lui est d’aucun secours : s’il médite « sur le caractère désespéré du désir quand il se retrouve extérieur au petit théâtre de la passion, au ridicule dont il est entaché dès l’instant où il est mal accueilli, et même si cet accueil est forcé », il se sait incapable de résister à la vague qui le submerge quand il croise Mitko, quand son regard se focalise sur sa dent ébréchée, Mitko figuration de l’absence et du manque, même quand il est à ses côtés.

« Seul dans (s)on désir », le professeur entraîne le lecteur dans cette histoire d’amour qui n’en est pas une, dans la « fiction » de cette relation, dans ces désirs déséquilibrés qu’une statue, croisée sur le rivage de Varna, vient soudain figurer : « Presque au bout de la jetée se trouvait une grosse sculpture en pierre, deux silhouettes stylisées en robe, qui paraissaient aussi facilement susceptibles d’être des moines que des marins et semblaient s’étreindre alors même qu’elles détournaient le regard l’une de l’autre, l’une vers la mer, l’autre vers le rivage, l’image même des désirs irréconciliables ».

Comment se défaire de l’autre et d’abord de soi ? Il est impossible de dire la dureté et la beauté infinie de Ce qui t’appartient, sa violence et sa quête éperdue d’une rive, l’étrangeté fascinante de Mitko qui devient celle du roman, sinon sans doute en reproduisant les mots d’Édouard Louis en quatrième de couverture, « à chaque page la passion, l’obsession et la lutte pour la liberté ».

Garth Greenwell, Ce qui t’appartient (What Belongs to You), trad. de l’américain par Clélia Laventure, éd. Rivages, octobre 2018, 253 p., 21 €