Adam Thirlwell : Candide et Lubrique, roman burger

1847836-gf

Candide et Lubrique : les deux adjectifs qui forment le titre du dernier roman d’Adam Thirlwell ne sont pas seulement des qualificatifs ; ils ont pour fonction d’introduire à des catégories morales et esthétiques, non conciliables, deux possibles du roman ou d’un personnage en quelque sorte, deux routes a priori antithétiques qu’il s’agira pourtant de faire converger. Tout le récit est dans ce « et », l’entrave, voire l’aporie romanesque qu’il suppose et permet de dépasser.

Le « narrateur » du roman est cette voix (et/ou voie) impossible : il incarne et surtout figure un nœud de contradictions : il est « hyperflemmactif » et « psychosémitique », selon sa femme Candy, à la fois naïf et roublard, hilarant et triste, névrosé et détaché, terriblement décalé et en plein cœur d’un air du temps. Lorsque le récit commence, il s’éveille dans une chambre d’hôtel à côté d’une autre femme que la sienne, « situation problématique » s’il en est : la fille endormie, Romy, est sa meilleure amie et elle est couverte de sang. Voilà « notre héros » face à un dilemme qui sera le sien tout au long du livre : peut-on désirer, voire aimer, deux femmes, celle dont on partage la vie, que l’on a tout à fait officiellement épousé, et une autre, interdite par la morale ou les lois peut-être plus féroces encore de l’amitié ?

Ce personnage est des plus ordinaires : « je ne suis pas du tout un gros bonnet, ni un truand. Je ne suis pas un tombeur. De tout temps les filles m’ont intimidé. Dans ce rôle du macho de première, j’étais à peu près aussi crédible que les nanas blanches qui posent sur des photos en faisant des signes de gang. Ce n’était vraiment pas normal pour moi de me réveiller sans savoir comment j’en étais arrivé là. Pour moi, le passe-temps normal était de me concentrer sur des problèmes mathématiques, ou des modèles de systèmes de vote — mes passe-temps, c’est tout ce que je veux dire, étaient toujours tranquilles et méditatifs. Néanmoins, le déroulement de cette chose nouvelle se poursuivait, et j’étais dans l’incapacité de l’arrêter ».

Comment ce jeune homme surprotégé par ses parents (avec lesquels il vit toujours, avec sa femme), entretenu (par ses parents et sa femme), « dauphin » et héritier, parvient-il à se mettre dans cette situation impossible ? Pourquoi en vient-il à braquer un salon de manucure avec son ami Hiro (et un pistolet factice) ? Quel événement le conduira à écrire cette « histoire de ma vie morale », rétrospectivement, depuis un aujourd’hui où il est seul et estropié ? Le récit s’ouvre sur une impasse biographique et morale pour son personnage principal, dans le huis clos de sa subjectivité, et pourtant tout peut empirer et se complexifier : à Candy et Romy s’adjoint Dolores, prénom de la douleur et visage de dessin animé, nouvel oxymore, « non content d’être confronté à deux impossibilités, j’aimais maintenant à en imaginer une troisième. J’étais l’impresario de la situation impossible ».

Le roman d’Adam Thirlwell suit une voix dans ses volutes et digressions, sa logorrhée, pris dans cette vélocité qui était justement celle du Candide de Voltaire selon Italo Calvino. La vélocité comme mode d’apparition et rythme du personnage mais aussi du récit qui le met en scène, suite d’accidents qui « rebondit de chapitre en chapitre, se ramifie et se multiplie ». Le Candide (celui de Voltaire) semble tout droit sorti d’une bande dessinée, « fait de caoutchouc » écrit Calvino. Ainsi celui d’Adam Thirlwell qui se réveille « désormais chaque jour tout simplement hébété par la réalité, comme n’importe quel personnage de bande dessinée qui se retrouve à l’horizontale après un combat, avec moult chandelles qui tournoient au-dessus de sa tête rouleau-compressée » mais se relève de toutes les situations impossibles qu’il traverse, tant la Machine littérature est véloce et imparable. Jusqu’à la chute.

« Le vrai sujet comique est le désir » (Adam Thirlwell, Le livre multiple)

Parce que c’est bien la littérature que traverse ce narrateur, au pas de charge, sans jamais s’attarder, discourant sur sa vie comme s’il feuilletait tous les possibles du roman (de gare, à l’eau de rose, d’apprentissage), du conte philosophique, des comics comme du film de kung-fu ou de gangsters. Il parcourt ainsi des scènes et des espaces du récit, ceux dont Calvino a délimité et défini les territoires dans La Machine Littérature, le comique — « transfiguration » qui « permette de sortir de la nature univoque et des limitations de la pensée comme du jugement » —, l’érotique — la sexualité comme langage et « cuirasse symbolique » —, le filmique, mais Candide et Lubrique est à la convergence de ces lieux, dans la quête d’un multiple qui, pour Thirlwell, est la définition même de l’identité comme du roman, voire de notre époque dont le personnage discursif est « l’emblème potelé ». Ainsi se définit l’espace narratif de Thirlwell : « le décalage était carrément le territoire que nous habitions ».

Ainsi, on pourra lire le troisième roman d’Adam Thirlwell de manière plurielle, comme ce livre multiple que l’écrivain a défini dans un essai récent :

Candide et Lubrique est d’abord un roman divertissant, qu’on dévore pour le plaisir des scènes de sexe, d’orgie ou de violence, pour le rire qui s’y déploie mais aussi la saisie du contemporain dans ses dérives : la nécessité de la transparence et de la confession, la perte d’un intime, les médicaments dont on use comme de drogues, la peur de l’ennui et la quête ininterrompue de nouveaux plaisirs, le feuilleté du temps, la réflexion sur le Destin, crénelé comme la « capsule d’une bouteille de bière« , cette tentative désespérée et hilarante de faire de sa vie « une œuvre d’art« . Ou de tenter de la comprendre alors que le pire est advenu (séparation d’avec Candy, départ de la maison des parents et mort du chien). Tout est toujours « rétrospectif, y compris vos motivations« .

On peut le lire aussi comme un roman excentrique, dans son volume exponentiel, l’ironie de ses digressions, la longue phrase ininterrompue que forment les sous-titres de chapitres, comme un récit dans le récit : « Où notre héros au réveil / découvre sa transformation / de la réalité de laquelle il essaie de douter / avec du sang partout / ce qui crée de petits pièges et des impasses », etc., jusqu’à la pirouette finale, « & propulse notre héros en dehors de ses catégories habituelles / dans un plaisir langagier / à partir duquel notre héros contemple son histoire récente » qui nous renvoie au titre et nous invite à reprendre le récit, maintenant que nous en connaissons le déroulé, pour ne plus se laisser happer par la tension narrative et contempler les rouages de sa machinerie. Le personnage quasi solipsiste de Candide et Lubrique se sait « narrateur conscient » et « narrateur réticent« , héros d’un récit qu’il maîtrise mal (contrairement à l’auteur).

« Nulle expérience n’était aussi plaisante que son récit » (Adam Thirlwell, L’Évasion)

On peut lire Candide et Lubrique comme le troisième et (sans doute) dernier tome d’une trilogie, mettant en abyme les personnages, scènes et réflexions de Politique et de L’Évasion, dans une radicalité et une aisance narratives plus grandes encore. Se demander en quoi ce personnage et son flux de conscience ininterrompu empruntent à Moshe ou Haffner, à Adam Thirlwell lui-même et à chacun d’entre nous, lecteurs d’abord souriants, détachés des élucubrations de ce héros, avant de comprendre combien il nous ressemble et… nous angoisse.

On peut lire Candide et Lubrique comme un roman des romans, une bibliothèque à multiples fonds, hommage à la littérature libertine comme au cinéma de Godard, aux grandes scènes de la littérature anglaise et française, on peut sourire des réécritures et pastiches, de la manière dont les grands classiques sont parfois salis.

On peut enfin le lire comme une manière de renouveler le récit de soi — de la Recherche à l’autofiction —, dans une époque engluée dans « une ambiance de partage tous azimuts » : se dire aujourd’hui, ou s’avouer, ne peut se faire que sur un mode rétrospectif et citationnel, décalé, via un double qui perçoit tout ce qui l’entoure (les êtres, les situations, les scènes) « comme de l’inconnu légèrement hostile » mais aussi comme quelque chose qui a déjà été écrit ou filmé. Se présenter revient à se représenter. Une vie ne peut plus se dire de manière chronologique mais elle s’exp(l)ose par thèmes et collages, dans un « coq à l’âne », un flux subjectif et réflexif, « suspendu dans le fluide de sa mémoire » (L’Évasion, p. 129), « un état d’esprit pensif » (Candide et lubrique, p. 160) : pensif comme ce personnage mélancolique sous ses dehors comiques et poses sexuelles.

Fable sur le mensonge, « autoportrait avec mannequins » (« c’est dire le côté Pikachu de ce récit picaresque »), roman du mariage — « le mariage est une situation assez déroutante, c’est notre plus grande énigme, comme le suicide l’était à l’époque antérieure du règne de l’absurde » — et de l’identité, « petite ballade meurtrière », « histoire d’une panique » et, surtout, hymne à la puissance de la fiction (en tant qu’affabulation et « réinvention de la réalité », seul réel possible, peut-être), Candide et Lubrique est de ces livres rares dont les lectures s’additionnent et s’enrichissent, à la fois un grand roman littéraire et un « hamburger », « car les livres, comme les hamburgers, ne sont que des choses qui se présentent sous forme de strates. Oui, si j’avais une image de ma méthode idéale de discours, c’était un hamburger avec toutes ses sauces : un assemblage multicolore, sucré, gras et délicieux ».


Adam Thirlwell,
Candide et lubrique (Lurid & Cute), traduit de l’anglais par Nicolas Richard, éditions de l’Olivier, 2016, 400 p., 23 €

1847836-gf