16 avril 2026. Ces derniers jours, relecture des Philémon de Fred : pur bonheur, bien au-delà du simple plaisir des retrouvailles. Ces 750 pages (env.) refermées, j’ouvre le deuxième volume de l’Œuvre complète de Gotlib (en coédition Dargaud / Fluide glacial) : « l’Intégrale définitive, chronologique et remastérisée de l’œuvre de Gotlib en plusieurs volumes » (on en saura le nombre exact dans quelques années, à raison de deux volumes par an).
Sorti en novembre dernier, le premier opus de cette Totale ! donnait à lire les planches et images (dont quelques inédits en album) parues dans la presse (Vaillant + Pilote) entre le 23 mars et 31 décembre 1967. Ce deuxième rassemble les publications de l’année 1968, du 7 janvier au 29 décembre. C’est cette année-là, ô combien charnière, que La Rubrique-à-Brac a démarré, et, malgré les doutes de son auteur, pris rapidement son envol – la première double planche, Le Pélican, ayant été publiée le 11 janvier dans Pilote (j’avais douze ans tout juste et m’en souviens parfaitement : la pierre blanche marquant ce jour restant immaculée). Bien plus drôle que Les Dingodossiers (déjà appréciés, mais sans excès), La Rubrique-à-Brac a été un rendez-vous hebdomadaire incontournable cinq années durant (la création de L’Écho des savanes en mai 1972 ayant porté un coup fatal à son imperturbable régularité).

Dirigée par Jean-Louis Gauthey (éditeur – Cornélius – qui fut proche de Gotlib), ce volume 2 propose pour l’essentiel une alternance entre Gai-Luron ou la joie de vivre, série phare de Vaillant (journal alors en « devenir-Pif », le gadget arrivant en 1969), et La Rubrique-à-Brac, à Pilote (« Le journal d’Astérix et Obélix »), qui avait failli s’intituler, avec l’approbation de René Goscinny, La page à Gotlib – la notion d’auteur émergeant d’autant plus en l’absence de personnage récurrent (même si certaines figures feront retour : Isaac Newton, Le professeur Burp, l’élève Chaprot, l’humble inventeur dont on a injustement oublié le nom, etc., sans oublier la coccinelle). Mais, comme Gauthey l’écrit dans sa préface, l’accouchement de la R-à-B ne s’est pas fait sans douleur. Fin mars 1968, « débordé, au bout du rouleau, Marcel peine à trouver ses sujets chaque semaine. Certes, il doit désormais écrire ses propres scénarios ; ce qui représente une charge de travail supplémentaire par rapport aux Dingodossiers. Pourtant, il n’avait pas eu de mal à se substituer à Goscinny dans les derniers mois de la série. Il se passe donc autre chose : le fait d’être en première ligne, de susciter des commentaires élogieux et de sentir le succès grandir engendre une pression qu’il n’avait pas imaginé. À peine trois mois après les débuts de La Rubrique-à-Brac, il décide de stopper définitivement l’expérience. Il se met en cheville avec Reiser pour une série animalière et en informe Goscinny. » Ce dernier remettra vite l’auteur dans le droit chemin ; et il reprendra ce travail – en effet expérimental – « de mauvaise grâce », avant de revenir rapidement au meilleur niveau, tout en entretenant son autre série, Gai-Luron, dans un état de grâce permanent.
Ce qui est formidable avec ce nouvel agencement chronologique du travail de Gotlib, c’est le battement entre ses deux productions hebdomadaires. Comme le note justement Jean-Louis Gauthey, les passerelles y sont nombreuses : elles se renforcent même l’une l’autre, s’adressant peu à peu aux mêmes lecteurs et lectrices – la série « enfantine » ne cessant de s’émanciper, tandis que celle qui s’adresse moins aux enfants ne perd jamais de sa fraîcheur, quand bien même l’ironie, la prise de distance (l’humour « glacé et sophistiqué » mis en œuvre), se fait mordante. La quasi-totalité des planches a bien vieilli ; le lecteur qui vient d’atteindre les soixante-dix balais ne peut que constater qu’elles ont traversé le temps sans rien perdre de leur pertinence et de leur drôlerie (nulle nostalgie dans ce constat, bien au contraire).
Autre chose : le remarquable travail de restauration, à partir des originaux quand cela a été possible, alternant noir et blanc, bichromies (parfois repensées : du bleu se substituant au gris dans certaines planches de Pilote), et quadrichromie, par fidélité aux pratiques de la presse de ce temps-là, mais enfin réalisé sans le moindre décalage entre les couleurs, et sans déperdition du trait. Quel plaisir, avant de commencer à déchiffrer ce qui nous est raconté, de porter un regard détaché du verbal sur une double page de Gai-Luron, quadri à gauche, bichro à droite :

Produire du jamais vu via une reprise totale d’un corpus en grande partie mémorisé par qui en a vécu les péripéties (en direct ou en différé, peu importe) ; explorer plus avant le sens, afin de repérer certaines choses d’ordre clairement autobiographique, en suivant pas à pas le cheminement quotidien d’un auteur dont on peut régulièrement se demander si l’histoire qu’il a conçue lui est venue plus facilement que le dessin (parfois laborieux, même si on n’en a cure) – les trouvailles les plus marquantes de ces doubles pages étant de l’ordre du jaillissement : produisant ses effets au présent de la lecture, effaçant comme par enchantement toute trace de sueur, de fatigue, voire de déprime. 1968 n’ayant pas été une année ordinaire, il est intéressant de porter un œil critique sur La Rubrique-à-Brac du 20 juin, quelque jours avant le raz de marée gaulliste aux législatives qui marquera la fin des Événements : plutôt brutale – marionnettes (Guignol et Gendarme) et marionnettistes passant crescendo de coups de bâton traditionnels à coups de poing plus directs :

1968 dans Pilote, c’est aussi, au retour des vacances d’été, le démarrage des « pages d’actualité », suite au traumatisme vécu par Goscinny qui avait été convoqué le 21 mai par « ses » dessinateurs dans une brasserie de la rue des Pyramides – ce qui avait conduit ces derniers, exaltés, voire enivrés par l’air du temps, à remettre en question, et sans le moindre ménagement, son pouvoir de rédacteur en chef (cette histoire étant bien documentée, on s’y reportera). Même s’il tient à être présent aux réunions de rédaction, Gotlib ne participera qu’assez mollement à ces « pages d’actualité » (on en trouve néanmoins quelques-unes dans ce volume).
1968 dans Vaillant acte la disparition de Dolly, la chienne un peu snob que fréquentait le chaste Gai-Luron, au profit de Belle-Lurette, plus moderne, volontiers planante dans son rôle d’amoureuse transie, mais aussi capable de sauver son amoureux de la noyage (Gai-Luron, paternaliste, donc rétrograde, se couvrant parfois de ridicule). Bref, ça bouge et ça ne cessera pas de sitôt – on attend avec une certaine impatience les volumes à venir, non pour vérifier ce qui s’est ancré en nous, mais pour en apprécier matériellement le résultat. En 1969, le battement continue, même si Gotlib délègue de plus en plus le dessin de Gai-Luron à Henri Dufranne (son assistant, responsable des volumes de la série en Poche – non reproduits dans ce 2e tome, contrairement au précédent, car ne devant rien à son créateur).
18 avril. Dès qu’un volume est refermé, le suivant est ouvert sans tarder : c’est la règle. Mais lequel choisir ? Un « plutôt épais », agréablement bavard, même s’il ne parle que de contraction, de formes brèves, et qu’on relève le mot silence dans son titre ? Pourquoi pas… En espérant qu’il ne provoque pas un déluge de commentaires en écho à sa puissance digressive : à sa grande passion explicative – ce qui perturbe un peu qui devrait se pencher sans plus attendre sur ces gloses alors qu’il ne rêve que de pratiques « muettes », graphiques, sonores, où la main aurait le dernier mot : dessinant, égrenant des mélodies, arpégeant des accords, frappant sur une peau tendue… Pour au bout du compte pianoter sur un clavier d’ordinateur, afin d’avancer dans ce 71e épisode de Terrain vague [qui est aussi la 257e publication de son auteur dans ce journal en ligne (si on ne compte pas celles qui ont trait à ses publications). Notons que ces deux nombres sont premiers ; c’est la cinquième fois que cela arrive depuis le 1er épisode, après 2 et 181, 29 et 211, 41 et 223, 47 et 229 et 67 et 251.]

Aux franges du silence de Marcel Bénabou, à la Librairie du XXIe siècle au Seuil, est ce livre de plus de quatre cents pages, traitant d’« exercices de réduction drastique dictés par le démon de la contraction » opérés par François Le Lionnais, Président-Fondateur de l’Oulipo, dont il faut commencer par noter qu’il ne se laisse pas aisément résumer, et encore moins commenter en quelques brefs paragraphes. Mais comme il dispense un rare plaisir de lecture, on ne le laisse pas tomber, comme pris au piège, sitôt embarqué – mais quel piège ? Et une fois encore : comment en parler ? Marcel Bénabou n’est pas un écrivain prolifique, même s’il semble toujours actif, collaborant volontiers à des ouvrages collectifs. Aussi convient-il de rester attentif à ce qui se publie de neuf sous son nom, comme cet ouvrage singulier qui aurait aussi bien pu ne pas paraître, l’auteur se réservant le droit de le parfaire, tout en le développant, indéfiniment (comme en témoigne son dernier paragraphe, composé d’une seule locution : « Etc. »).
Une des caractéristiques d’Aux franges du silence – glose pour FLL est l’inhabituelle quantité de notes en bas de page : on en compte rien moins que 1287 (soit 3 x 3 x 11 x 13), ce qui est assez vertigineux, et conduit à le lire avec de constantes oscillations du regard, de haut en bas et de bas en haut. Et l’on sent à chaque page le goût du jeu, d’où ce piège, difficile à nommer, qui, même s’il ne nous empêche à aucun moment de faire des pauses, ou des sautes de pages, nous conduit à ne jamais abandonner l’affaire (c’est un formidable livre de chevet, à prendre et reprendre à toute heure du jour et de la nuit).
Avant de donner quelques indications à son sujet, notons ce qui nous a conduit à le placer dans cette constellation à la suite du volume 2 de l’Œuvre de Gotlib – à savoir : d’une part le retour d’un même prénom (Marcel) ; d’autre part, le souvenir d’un « essai » de Georges Perec paru en 1980 dans le premier « volume 2 des Œuvres complètes » de l’auteur de La Rubrique-à-Brac chez Dargaud / Rombaldi : Une amitié scientifique et littéraire : Léon Burp et Marcel Gotlib suivi de Considérations nouvelles sur la vie et l’œuvre de Romuald Saint-Sohaint (repris dans Cantatrix Sopranina L., La Librairie du XXe siècle, 1991). De Gotlib à Perec et de Perec à Bénabou, il est aisé de tracer des liens (sans oublier Jacques Roubaud, hélas mort avant la publication de cette glose qu’il aura suivie et encouragée durant des années).
Quant au démon de la contraction (qui vaut bien celui de l’analogie), quel plaisir de se frotter à lui (puisqu’on partage la même obsession, côté musique, et aussi arts plastiques, privilégiant en tout domaine les formes brèves, ce qui n’est pas incompatible avec le fait de porter aux nues la Recherche de Proust), d’autant plus qu’il nous conduit à explorer « les secrets d’une anthologie », concoctée par François Le Lionnais comme une « boîte de chocolats poétiques » (pour reprendre, après Bénabou, les mots de Jacques Roubaud) : douze poèmes dont quatre sont en un mot, trois en deux mots, deux en trois mots, un en quatre mots – les deux plus longs étant en cinq mots (et six syllabes), soit une anthologie de trente mots tenant sans problème sur une feuille de format A6, alors que la plupart de celles qui sommeillent dans les rayons de librairies et bibliothèques ont un volume appréciable. Sa brièveté est telle qu’elle occasionne d’amples digressions de Bénabou – le premier poème, Excalibur, donnant lieu à quinze pages de commentaires ; et le deuxième, Fatalitas, à neuf, avec en prime le plaisir de se remémorer l’œuvre de Gaston Leroux (Le Lionnais ayant été un lecteur passionné de littératures populaires, qui ont souvent peu à envier aux « chefs d’œuvre » promus par les académies). Et un des deux poèmes en cinq mots empruntés à Victor Hugo, Une Mouche dans l’ombre, conduit Bénabou à explorer comment « chez les modernes, la mouche apparaît dans les contextes les plus inattendus » ; donc à citer les frères Grimm : « Quelqu’un a-t-il entendu les mouches tousser ? » ; ou Wittgenstein, celui des Recherches philosophiques, répondant sans hésiter à la question Quel est ton but en philosophie ? : « Montrer à la mouche comment sortir du piège à mouches » ; ou enfin Queneau : « les mouches d’aujourd’hui / ne sont pas les mouches d’autrefois », etc.
D’un chapitre à l’autre, les choses se corsent, à commencer par l’examen du poème d’un seul mot, Fenouil, suivi par celui du poème d’une seule lettre, T (venant de me plonger dans Philémon, m’est revenu À l’heure du second T, où des « règles à calcul pour faire rire les polytechniciens à roulettes » sont en usage), et enfin par cette quête étonnante, et incontournable, du « poème de zéro mot » qui conduit à « l’art de se passer des mots », interrogée, commentée et partiellement résolue, en rien moins que 57 pages (auxquelles Le Lionnais ajoute in fine un bref chapitre : « Pour ne pas conclure », ainsi qu’un Supplément en forme de postface présentant d’autres tentatives à la limite).
Épatant – non ? Et d’une formidable érudition, aux bord du fantastique, comme dirait Borges. « Contrairement à ce que certains ont pu croire, ou feindre de redouter, la pratique du poème de zéro mot n’est aucunement une façon d’en finir avec la poésie, d’interrompre définitivement sa millénaire histoire. Elle est au contraire ce qui va donner à tout lecteur l’occasion de se lancer dans l’aventure du poème ; c’est-à-dire de produire du sens. Le silence est le fond d’où va émerger de sens. Le poème de zéro mot naît aux franges du silence. » Et, pour conclure, il faut bien avouer qu’Aux franges du silence est un superbe titre dont on ne peut qu’être jaloux.

Rococo notes est un titre lui aussi assez surprenant ; on y entend coconut, ce qui nous incite à penser qu’écrivant son livre, l’auteur a secoué le cocotier et ainsi fait bouger certains clichés – mais… Reprenons au début : Rococo Notes est un livre de Fabio Viscogliosi (auteur entre autres de Cascade à L’Association), son troisième chez Actes Sud. Il est composé de 118 diptyques – ou doubles pages : l’une présentant un texte plutôt bref ; l’autre un dessin, parfois à droite, parfois à gauche. On note que de temps à autre le texte peut empiéter l’espace du dessin, qui se trouve du coup réduit ; et enfin que la dernière double page présente un texte à gauche et une page blanche à droite au lieu d’un dessin. Cet ensemble est suivi d’un Post-scriptum : « Depuis quelque temps, je suis obsédé par cette idée de regroupement, comment trouver des solutions de continuité aux images et aux pensées qui nous traversent, comment se réunir en somme – idée un peu candide, certes, mais il en faut » ; et d’un « Index des noms cités », une fois le plus souvent, parfois deux ; relevons ceux qui reviennent trois fois (Robert Bresson, Lewis Carroll, Francis Scott Fitzgerald), quatre fois (Buster Keaton), et même sept fois (Saul Steinberg) – ce dernier étant cité en épigraphe : « J’ai rarement fait des autoportraits, mais l’autoportrait est dans tout ce qu’on fait. C’est une sorte de graphologie en dessin, dans laquelle on peut lire les phases d’une vie. » Ces mots, tirés de L’Éloquence de la ligne (entretiens avec Jean Frémon, L’Échoppe), nous apportent une bonne indication pour ce qui suit, que ce soient les micro-récits ou les dessins, dont on remarque assez vite que nombre d’entre eux « mettent en scène » un âne (ce qui n’étonnera pas les fidèles de Fabio) : « Suis-je un âne ? Je ne sais plus comment cette figure est apparue sur le papier, il y a très longtemps. On me demande souvent s’il s’agit d’un autoportrait ou d’un alter ego. Je n’en sais rien, à vrai dire, je ne réfléchis pas sous cet angle. Je le vois comme un personnage générique, hybride, prompt à endosser plusieurs rôles selon l’humeur. Il est aussi très souple à dessiner […] »

Tout dans ces Notes peut sembler à la fois léger (à condition d’entendre « jamais pesant ») et débordant d’ingéniosité. Traversant ces 118 doubles pages, on repère ce qui revient – sensations, souvenirs –, enregistrant ces choses qui gagnent à être peintes ou racontées qui s’impriment, témoignant de moments, d’événements, parfois (même si rarement) douloureux (reconnaissons que Fabio Viscogliosi a l’art de déposer avec retenue ce qui le travaille intérieurement). La vie, toujours recommencée, est perçue d’un regard exercé ; et peut-être tout d’abord ressentie par une âme à l’écoute, captant ce qui s’y dépose au gré du hasard (auquel nous sommes voués), formant ainsi, peu à peu, une suite de notations tissées de mots, de traits – mais aussi musicales, le mot « vie » pouvant être associé aussi bien à « charme » qu’à « présent éternel », soit ce qui aura toujours eu lieu, nombre de survivances surgissant sans prévenir. Pour ma part, j’apprécie cette « affection pour les détectives de papier. Les outsiders, surtout, Sam Spade, Philip Marlowe, Nestor Burma ou, plus tard, les personnages de Jean-Patrick Manchette, de Roberto Bolaño, les privés tâtonnants de Richard Brautignan ou d’Emmanuel Hocquard. » Qui me suit dans mes divagations sait que la quasi-totalité de ces noms sont ceux de revenants bien aimés, invoqués, parfois même convoqués, et toujours amicalement. Aussi se sent-on bien en compagnie de Fabio Viscogliosi, grand passeur de lui-même et des autres.
« J’essaie de faire la somme de qui compte vraiment pour moi, avec le temps, au-delà des souvenirs passagers, des émois de jeunesse, des premières passions. De quoi ai-je encore besoin pour continuer ? Continuer quoi, d’ailleurs ? J’aimerais parfois me contredire, prendre le contre-pied de mes habitudes, mes repères, mes marottes. Oublier mes méthodes, mes certitudes, mon timing, changer de main, varier le trait ; les formes et mon appréciation. Vider ma bibliothèque, mes placards, sans en faire des tonnes. Ébaucher un nouveau dessin, un petit tableau inédit, sur un bout de toile ou de papier, en plein air, dans un champ ou sur un coin de table au café, un matin de septembre, pour voir. »

21 avril 2026. Je reprends ma lecture. « Un récit à deux voix, celle d’un critique et celle de Louisa, l’épouse, qui nous dévoile un Calder intime : créateur foisonnant, poète du métal, figure majeure des avant-gardes, bricoleur-poète entouré des artistes majeurs de son époque. » Tel est l’argument de Calder, pas de deux de Yannick Mercoyrol à L’Atelier contemporain, un livre proposant lui aussi une forme de battement, ce dont on ne se plaindra pas. Les chapitres, ou séquences, ne sont pas numérotées, mais les passages de « il » à « je », et le jeu typographique, font qu’on n’est jamais perdu entre ce qui relève de la biographie (même si « au fond, il n’y a pas de biographie de Calder ») et ce qui est de l’ordre de la fiction (certes alimentée par des faits) prenant forme de journal intime « endeuillé et amoureux ». Pas de deux, en effet : entrez dans la danse, et apprenez, y compris à vous déprendre, donc à faire la part des choses, tout en devenant plus familier avec celui qu’on croyait bien connaître et qui ne cesse de nous échapper. « Car ce qui comptait au fond pour lui, plus que tel ou tel art, c’était la dimension de spectacle de ce qu’il appelait ses “objets-ballets”, des sculptures devenues l’objet d’un spectacle et non d’un discours, c’est-à-dire de véritables chorégraphies émotionnelles. » Et, faisant quelques tournes de page en arrière : « On ne sait pas ce que signifient les œuvres de Calder, qu’il qualifie sobrement d’objets. Elles s’arrêtent au bord du sens, en équilibre sur la ligne de crête qui partage le connu et l’inconnu, la science et le mystère, elles nous abandonnent à notre incertitude, à notre émoi formel, à la beauté des orbites et à la joie périlleuse de la glissade. On est là, devant le tremplin bien savonné vers le saut hors de la forme, consenti par la forme, sans aveu. »
« Frayant avec divers genres dans jamais s’enfermer dans aucun », ce livre de Yannick Mercoyrol peut être suivi à la lettre, séquence après séquence, mais aussi parcouru, sinon au hasard, disons en recherche d’entrées, afin de déjouer le piège d’en faire un manuel sur celui qui aurait déposé « une marque », produisant « un style reconnaissable entre tous », réussissant « de son vivant le mariage, impossible à l’heure de la modernité effrénée des avant-gardes, de la recherche sans compromis du franc-tireur et de la reconnaissance populaire », ce que ce Pas de deux n’est pas – d’où la possibilité d’échapper à tout parcours linéaire, si le cœur nous en dit. Donc, plutôt un essai critique, opérant comme déjà noté un battement entre « biographie artistique et journal endeuillé », au plus près de ce qui, une fois mis en mouvement, ne cesse d’agir. D’où l’importance des mobiles (merci à Marcel Duchamp de les avoir ainsi nommés), qui ont eu une influence considérable en ce qui concerne les recherches d’ouverture dans tous les arts, dans toutes les pratiques (particulièrement en musique), et les lectures, souvent cartographiques, qui s’y rapportent.
De romance : « Notre rencontre, depuis qu’il l’a relatée dans son autobiographie, est devenue une sorte d’épisode merveilleux, oscillant entre la fiction d’un improbable film hollywoodien et le coup de hasard objectif qu’affectionnaient les surréalistes », à son envers : « Il n’y a rien d’anecdotique dans ses œuvres, aucune scorie biographique : un art du retranchement pour ouvrir à l’universel. On lui sait gré d’avoir eu une vie simple, disparaissant derrière l’œuvre, sans jamais prêter le flanc au spectaculaire ou à quelque drame, ni à l’esprit de chapelle ou de sérieux », ce Pas de deux est très recommandable, en contrepoint (ou non) à certaine visite à la Fondation Vuitton où l’œuvre d’Alexandre Calder est exposée en ce moment (j’avoue ne pas m’y être précipité ; mais il sera sans doute impossible d’y échapper, même pour qui préfère, et de loin, contempler ces sculptures à la lumière du jour. [7 mai. Fait. Splendide mise en place de l’œuvre, ça respire. Il ne faut à aucun prix manquer cette rétrospective Calder, rêver en équilibre.]

Dans Vermeille de Florence Jou, aux Éditions de L’Attente, il arrive aussi que l’on danse, entre autres choses, contre l’adversité, et en état d’ébriété. Proposant des variations ô combien contemporaines sur le thème des raisins et de la colère, ce bref roman, très incarné, est simultanément poignant et expérimental, au sens où les liens entre écriture et narration opèrent, une fois encore, des frottages. Avançant dans ma lecture, alors qu’ une bouteille « Akoibon, Domaine Xoxo, 2020 » est débouchée, me revient en mémoire Xixi, précédent ouvrage de l’autrice, publié dans la collection « Poésie commune » des Éditions MF (on en a parlé ici-même il y a un peu moins d’un an), qui contait « l’histoire d’une jeune fille, mi-Bruce Lee, mi-Greta Thunberg, affrontant courageusement État corrompu et industries polluantes, pour mieux saisir, en toute fin d’aventure, que “nous sommes les enfants de l’atmosphère”. »
Ce nouvel opus, dont le titre est le nom d’une côte fameuse des Pyrénées-Orientales qui, si l’on interchange deux consonnes, devient merveille, je l’ai lu non sans appréhension ; ou plutôt, avec une forme d’inquiétude, sans lien direct avec son écriture (bien au contraire ; c’est elle qui m’a conduit à surmonter cet état), ni avec les personnages auxquels elle donne corps. Non, ce qui l’a provoquée, c’est son sujet. Voyons ce qu’on découvre en 4e de couverture : « Dans un futur proche, une sécheresse chronique ravage les terres du sud de la France. Une nuit de juillet, un vent brûlant anéantit la plupart des vignes de Jo. Ultime représentante d’une communauté de vignerons engagés, elle tient tête au monde qui se détraque, aux avidités de l’e-agriculture, et tente de survivre à l’exode de son entourage. Avec panache dans le désespoir. Accompagnée de Wanda et Ferhat, ses derniers complices, jusqu’où Jo pourra-t-elle résister ? »
Il se trouve que mon corps refuse depuis toujours d’absorber le moindre verre, voire la moindre goutte, de vin – grand cru comme piquette. J’ignore pourquoi, mais, ce dégoût étant fort peu partagé, cela a fait de moi un singulier : un clone de Dracula, dont on se souvient d’une réplique dans le film de Tod Browning : « I Never Drink Wine » ; et bien pire encore, un traitre à la nation. L’ivresse par contre ne me déplaît pas, surtout si elle conduit à un certain silence : une relative immobilité. Mais cette sévère répulsion provoquée par le vin, qui devient une phobie quand il s’agit de vinaigre (dont rien que l’odeur me transporte en enfer), ne m’a jamais empêché d’avoir de la sympathie pour ces utopistes produisant du « vin nature », en hybridant passion et sens de la lutte. Reprenons à ce sujet les derniers mots de la 4e de couverture : Vermeille est « un récit climatique, innervée par une énergie éco-féministe, où faire du vin est une survivance rituelle, comme une danse au-dessus du brasier. »
Une fois débarrassé de ce rejet viscéral, il y a grand le plaisir à entrer « en empathie » avec les personnages, le plus beau d’entre eux étant la vieille chienne Wanda qui « ne craint pas ce vent mortel, elle connaît un coin où aller se terrer, file aux première rafales vicieuses quand sa maîtresse débouche une nouvelle bouteille de vin. » Plus loin, alors qu’un nouveau cycle démarre, « Wanda quitte le mas et s’engage sur l’ancien chemin des muletiers. La route va être longue et périlleuse. Elle doit puiser au plus profond d’elle-même toute la confiance nécessaire. Ne pas être trompée par l’odeur de sa propre sueur ni par celles des urines confites des musaraignes. Être cette silhouette furtive qui trotte, braquée sur l’eau cachée dans les entrailles de la terre. […] Au bord du précipice, Wanda sent une vrille de vigne s’agripper à ses pattes, à ses flancs, s’enrouler autour ses oreilles, sous un soleil qui se lève et crie vengeance. Retenue à la terre sans plus pouvoir se mouvoir. Un roulement sourd. Comme si quelque chose mangeait la terre et commençait à la grignoter, à la mâchouiller, puis à désunir ses os jusqu’à la briser. » On pourrait reprendre dans ce montage d’autres fragments mettent en scène d’aussi beaux personnages : Ferhat, par exemple, quand il pousse la porte du silo. « Fébrile, il redoute de découvrir deux corps anéantis par les spectres ou calcinés par la canicule, surtout après cette nuit violente. Le mas en champ de bataille, poubelles éventrées, olivier totalement déplumé, treille de jasmin carbonisée, outils dispersés et brouette renversée, toiture endommagée. Des taches rouges carmin constellent les tomettes de la terrasse. Sinistre vomi ». Et bien entendu Jo, la vigneronne, dont le sort est lié à ce dernier : « Toutes ces heures, ils ne se disent rien, tous ces jours ils avancent une main sur le corps de l’autre, ont l’air perdu dans le vague, écoutent un chant de hibou, croient même entendre les cloches qui sonnent […]. »
Le climat de Vermeille est de science-fiction, se déroulant dans un futur assez proche – un temps de guerre où des drones surveillent le travail des utopistes. Tout est fort bien documenté. On sent que l’autrice a un lien très fort aux lieux et aux pratiques qu’elle décrit. Mais n’en dévoilons pas davantage, sinon ceci : Fa massa calor al fons del món – il fait trop chaud au bout du monde, au cul du monde.

Le passage au dernier livre de cette constellation de six, The Sick Bag Song de Nick Cave, aux éditions de La Table Ronde / Quai Voltaire, va presque de soi : inutile d’en rajouter ! « En tournée nord-américaine avec les Bad Seeds [juin-juillet 2014], Nick Cave tient un journal : à chaque ville étape, une entrée griffonnée sur l’un de ces sacs vomitoires mis à disposition dans les avions. Mais la chronique se mue en poème épique, entre envolées lyriques et pure trivialité, exaltation et dérision. Parmi les brouillons de chansons, visions d’apocalypse et listes incongrues, on croise des anges et des muses, des enfants sur un pont, une bien-aimée lointaine, des bergers d’abeilles, et quelques idoles… »
The Sick Bag Song est un livre (et même le prototype du livre) dont on se demande ce qu’on va pouvoir en dire, si l’on privilégie le comment au pourquoi. On préférera donc à toute autre forme de commentaire faire un montage de ce qu’on y trouve : « Sous les draps, je plaque à mon oreille le sac à gerbe et je le secoue. J’entends s’entrechoquer les emblèmes des neuf Muses : la tablette et le stylet, le rouleau de parchemin, la flûte, les flèches d’amour, le masque de tragédie, la harpe, la lyre, le masque de comédie, le globe et le compas », notant qu’au fond, ce qui nous a conduit à l’ouvrir, c’est tout d’abord son aspect visuel : la qualité de sa fabrication.

Reprenons, avec autant de concentration que de détachement, cette traversée parallèle du côté d’Edmonton, Alberta : « Le mythe bouillonne en moi et tout autour de moi. La dragonne gît sur le lit dans ma suite du Fairmont. Le souffle si faible qu’il semble inexistant. Parfois elle suffoque et cesse de respirer et je la crois morte et je panique et me tords les mains, et puis on entend dans sa gorge un drôle de cliquètement et ses inspirations reprennent délicatement. […] Un téléphone sonne sans relâche dans la chambre voisine. J’allume l’appli lampe-torche de mon iPhone pour l’examiner : une petite Drakaina squameuse, le corps recouvert d’un réseau complexe d’arabesques. Sur sa patte arrière palmée, un long ergot osseux destiné à empoisonner ses agresseurs. Son organe sexuel est un gracieux repli aux lèvres bleues et à la lumière de l’iPhone la peau cireuse de son ventre chatoie comme une opale à vous briser le cœur. » Tout-un-chacun accomplira selon sa sensibilité un parcours autre dans ces pages excessives, jubilatoires, où « tout arrive est déjà arrivé arrivera encore. Tout ce qui existe a toujours existé et continuera d’exister. Le souvenir n’est pas réel ; il est imaginé. N’ayez pas honte du besoin d’inventer : c’est la part la plus précieuse de votre cœur. Le mythe, c’est l’histoire véritable. Ne les laissez pas vous convaincre que les monstres n’existent pas. » (à suivre)
Gotlib – Œuvre complète 1968, Dargaud / Fluide Glacial, avril 2026, 240 pages, 34,90€
Marcel Bénabou, Aux franges du silence, La Librairie du XXIe siècle / Seuil, mars 2026, 444 pages, 27€
Fabio Viscogliosi, Rococo Notes, Actes Sud, avril 2026, 256 pages, 26€
Yannick Mercoyrol, Calder, pas de deux, L’Atelier contemporain, avril 2026, 140 pages, 19€
Florence Jou, Vermeille, Éditions de L’Attente, avril 2026, 144 pages, 14,50€
Nick Cave, The Sick Bag Song, La Table Ronde / Quai Voltaire, avril 2026, 192 pages, 20€