Huit ans après My Absolute Darling, Gabriel Tallent signe un nouveau roman virtuose, La Voie. Deux lycéens, Dan et Tamma, poursuivent leur rêve : grimper ensemble toute leur vie. Deux adolescents du désert qui s’échappent de chez eux, la nuit, pour escalader à l’aube, avant d’aller en cours. Deux amis évoluant dans des familles désargentées, fumant des joints et rêvant de faire corps aux canyons. Un roman d’escalade subversif, où « espérer est synonyme de terreur et d’exposition ».
Avant d’entrer dans le récit, je souhaite vous poser une question plus personnelle sur l’escalade. Vous vivez à Salt Lake City, vous grimpez en trad depuis longtemps, et La Voie fourmille de précisions techniques sur les enchaînements. Racontez-nous une voie qui compte pour vous.

Gabriel Tallent : Oh man. [long silence] C’est une très bonne question. C’est comme demander : quel est votre livre préféré ? En fait, il y a deux canyons près de Salt Lake City, Little Cottonwood et Big Cottonwood où on peut grimper, et il y a une voie que j’aime particulièrement, elle s’appelle Touch Up. J’ai commencé à grimper cette voie quand j’étais un tout jeune grimpeur, et j’y reviens régulièrement. À chaque fois que je la grimpe, elle m’apparaît délicate et, au premier abord, impossible. Puis, petit à petit, les mouvements reviennent, et on peut à nouveau la grimper. La vue est spectaculaire, c’est absolument magnifique, mais on se sent très exposé, très en danger. Et la chute est plutôt effrayante. Mais tous les mouvements se lisent bien. C’est une expérience incroyable de grimper au milieu de la peur, et des choses incertaines. Puis, juste au détour de ce virage-là, on a une bonne position.
Tamma, l’héroïne du roman, dit à un moment que « grimper, c’est flipper à s’en chier dessus, mais continuer malgré tout ». Est-ce que pour vous, c’est une définition possible de l’écriture ?
Oui, c’est la même chose. On en parlait avec Oliver Gallmeister, hier soir. Quand on commence à écrire, on est assailli par une infinité de doutes, par tout ce qu’on voudrait faire différemment, et c’est quelque chose qui peut nous enfermer. À un moment, il faut s’engager, prendre des risques et se jeter dans le vide. On laisse les doutes de côté, et on tombe dans la première version du brouillon. Alors évidemment, là aussi, on peut se retrouver enfermé, mais il faut avancer. Et quand tout prend forme, là, c’est un sentiment assez incroyable.
Vos deux héros, Tamma et Dan, récupèrent leur matériel d’escalade dans des poubelles, ce qui les met en danger, leur vie tient littéralement à un fil. Or l’escalade aujourd’hui est devenue un sport de classe moyenne diplômée, qui grimpe dans des salles climatisées. Est-ce qu’avec La Voie, vous vouliez réinscrire l’escalade dans son histoire marginale ?
Je voulais y faire référence, sans forcément l’enlever à la classe moyenne. Je voulais surtout l’élargir. Parce qu’en ce moment, je pense que les gens pauvres peuvent se sentir exclus du sport. Mais vous avez raison, il y a une histoire riche de dirtbags, de gens qui ont tout abandonné pour grimper et qui vivent des vies très marginales. Je veux ouvrir la pratique de l’escalade à ces dirtbags, aux gens qui n’ont pas forcément d’argent pour le pratiquer, mais aussi aux middle class — qu’il y ait le plus de monde possible qui puisse être touché par cette pratique. Mais il y a aussi autre chose que je visais : j’avais très envie de parler du risque qu’il y a, pour des gens qui sont déjà désargentés, à poursuivre leurs rêves. Parce que sans argent, sans patrimoine, sans famille, chaque rêve qu’on poursuit est chargé de ces risques. C’est-à-dire que si on perd, on perd tout. Si on échoue, on n’a pas de place pour cet échec. Il n’y aura pas de filet de sécurité. On ne sera pas attaché à la paroi par une corde. Si on tombe, on tombe. Donc je veux parler de ces conséquences, de ces risques que prennent ces deux jeunes gens qui sont désargentés.
Dans votre récit d’apprentissage, vous désengagez Tamma de la grille classique du récit adolescent. Tamma n’a qu’un désir : grimper. C’est selon moi un geste littéraire rare, et politique. Que permet-on à son héroïne quand on lui laisse une passion qui exclut tout désir romantique ?
J’ai environ cinq réponses à cette question [rires]. Dans la tradition des récits d’escalade, il y a une sorte d’archétype de personnage : le grimpeur doit être fort, stoïque, inébranlable. C’est le plus souvent un homme, mais il y a aussi une emphase sur les grimpeuses qui sont du même type. C’est la figure de ce personnage puissant, sans peur, tacticien suprême – élaborant des tactiques, utilisant son sang-froid. Peu de place est faite pour des gens émotionnels, voire instables.
Quand les femmes sont représentées dans les récits d’escalade, on insiste sur leur caractère calme et courageux. Et je pense qu’on a peur d’écrire l’histoire de ces personnages, tout simplement parce qu’ils apparaîtraient comme n’étant pas de vrais grimpeurs. Alors que dans la vraie vie, beaucoup de gens pleurent quand ils sont sur la paroi, c’est une autre forme différente de courage. Donc c’est quelque chose qu’on ne voit pas beaucoup dans les histoires, mais que moi, je vois beaucoup dans la vraie vie.
S’ils étaient ensemble, il y aurait un risque que Tamma ne paraisse plus que comme la petite amie de Dan. Pas une vraie grimpeuse. Mais s’ils sont simplement amis, ça me permettait, avec Tamma, de montrer une autre façon d’être courageux dans l’escalade. Une façon qui manque à la littérature d’escalade : montrer un personnage dont on ne peut absolument pas prévoir le comportement et les réactions pendant la phase de grimpe.
La maternité est très présente dans votre livre. La mère de Tama traite sa fille de « petite fouinasse de merde ». La mère de Dan reste recluse dans sa chambre. Et Tamma, qui est lycéenne, se voit déjà confier des missions de jeune maman. La maternité semble en panne, ou déplacée. Comment ces différentes strates de maternité se sont-elles imposées à vous au fur et à mesure que vous écriviez ?
Dans mon livre, je veux détruire mes personnages. Je veux détruire leurs vies pour justement les rencontrer vraiment, pour comprendre profondément qui ils sont. Et pour ça, je vais leur faire affronter les pires choses qu’ils puissent affronter. Tamma, son objectif et son rêve dans la vie, c’est de devenir une grimpeuse. Mais des désastres et des choses affreuses n’arrêtent pas de lui arriver, et de se mettre entre elle et son rêve. Et l’une de ces pires choses, c’est justement le fait de devoir devenir mère, qui est la chose qui entraîne le plus de responsabilités et qui va la garder le plus loin de ses rêves. C’est comme ça qu’elle va se révéler et révéler qui elle est dans les choix profonds qu’elle va faire par rapport à cette adversité. Et c’est ce que j’ai essayé de faire, et c’est justement à ce moment-là que la maternité et le fait d’être mère s’est présenté.
Pour Dan aussi, le fait de voir sa mère recluse le détruit à petit feu.
Oui, et lui demander d’abandonner son amitié avec Tamma aussi. Ce livre est aussi une conversation avec la tradition de la littérature des grands espaces, de la littérature d’aventure et de la littérature de l’Ouest. Or, dans ces romans-là, le héros, pour suivre son aventure, pour poursuivre sa destinée, doit abandonner sa famille. Souvent, il abandonne absolument tout le monde. Ce qui se connecte avec une autre idée très présente en Amérique, qui est que pour faire de l’art, pour devenir artiste, pour créer, il faut tout abandonner, y compris sa famille. J’essaie au contraire de décrire une héroïne d’un genre nouveau, qui s’inscrive en faux par rapport à ça, puisque ses choix de vie sont complètement différents. Elle a ce rêve qui est de faire de l’escalade, mais ce n’est pas pour ça qu’elle va abandonner ses responsabilités, et surtout ses nouvelles responsabilités en tant que mère. Elle les garde, elle les affronte et elle les fait siennes.
Et c’est selon moi l’une des plus belles héroïnes de roman, des plus badass. Vous écrivez que « les petites décisions, en s’accumulant, deviennent de grandes décisions ». Quelle petite décision avez-vous prise en pensant qu’elle ferait un jour partie d’une plus grande dans votre vie ?
Je pense que c’est le fait d’écrire tous les jours, d’y revenir, même quand on est désespéré, même quand on a envie d’abandonner. Parce que tout arrêter est très facile. Mais le fait d’y revenir tous les jours, c’est une bataille. Les athlètes ont un entraînement quotidien, et je pense qu’il existe un entraînement d’écrivain. En tant qu’auteurs, nous sommes la somme de nos jours d’écriture.
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Gabriel Tallent, La Voie, Traduit de l’américain par Laura Derajinski, 480 p. Gallmeister – Janvier 2026, 25,90€