Situation de Forough Farrokhzâd

Forough Farrokhzâd - © wikimedia commons

Deux livres de Forough Farrokhzâd viennent de paraître simultanément dans une nouvelle traduction : l’un rassemble des textes en prose (principalement des lettres, avec des nouvelles, un récit de voyage en Europe, le scénario de la Maison est noire, quelques articles et des entretiens) ; l’autre, l’œuvre poétique complète, qui comprend cinq recueils, La Prisonnière (1954), Le Mur (1955), Rébellion (1956), Une autre naissance (1964) et Croyons à l’approche de la saison froide (posthume).

Forough Farrokhzâd, née en 1934, est morte à la suite d’un accident de voiture à Téhéran en 1967. Elle n’avait que trente-deux ans. Elle n’a donc pas connu la l’instauration de la République islamique bien que son œuvre porte en elle tous les germes du mouvement « Femme Vie Liberté ». Tant que nous pouvons dire, selon Shakespeare, cela est le pire, ce n’est pas le pire. Penser ainsi que la monarchie Pahlavi était le pire, c’était ne pas savoir que la théocratie Khomeinyste serait pire encore.

Aujourd’hui, on considère Forough Farrokhzâd comme une des voix majeures de la « révolution du langage poétique » initiée en Iran par Nima Youshidj (1895-1958). À partir de lui, le poème se libéra des formes traditionnelles (celles de l’âge d’or de la poésie classique, de Ferdowsi à Hafez) et se mit à adopter plus librement une langue en résonnance avec les préoccupations sociales, politiques ou existentielles de la vie de tous les jours.

Dans les premiers recueils, Forough cherchait à s’émanciper de la domination masculine tout en exprimant les sentiments d’une mère et d’une épouse. « Le péché », paru en 1954 dans La Prisonnière, lui procura dès l’âge de vingt ans une notoriété qui suscita beaucoup d’incompréhensions, car ce poème décrit les sensations d’une étreinte « adultère » qu’éprouve une femme. Si Nima a libéré le langage de la tradition, Forough a redéfini les relations entre le masculin et le féminin : la femme, avec elle, devient le sujet de son propre désir et n’est plus simplement l’objet d’un désir. Mais elle trouva surtout sa pleine mesure en 1964, avec Une autre naissance, puis dans le long poème posthume, « Croyons à l’approche de la saison froide » (1965).

Dans un entretien avec Sabroddin Elâhi (1966), Forough explique qu’elle ne se sentait pas véritablement elle-même avant Une autre naissance. « La poésie n’avait pas encore pénétré en moi, mais cohabitait avec moi, comme un mari, comme un amant, comme tous ces individus qui partagent temporairement notre vie. En revanche, par la suite, la poésie s’est enracinée en mon être […]. Je ne considérais plus la poésie uniquement comme l’expression d’un sentiment isolé à propos de moi-même. » N’importe quelle chose pouvait devenir le sujet de sa poésie : déblayer la neige, changer les couches d’un enfant, retrouver un amant, contempler une rue vide la nuit… Pourtant, en lisant Une autre naissance, malgré le prosaïsme qui rompt avec l’hermétisme métaphorique de la poésie classique, quelque chose comme un panthéisme ou une manière d’entrer en osmose avec la nature caractérise cette poétique. Par exemple dans « Le vent nous emportera », « Mirage vert », « La conquête du jardin » ou le poème éponyme, « Une autre naissance ». Quatre poèmes avec « Croyons à l’approche de la saison froide » qui suffiraient à justifier la renommée grandissante de Forough Farrokhzâd.

Après un divorce difficile (on l’empêcha de revoir son fils), sa relation avec le cinéaste-producteur Ebrahim Golestan (1922-2023) l’aida à surmonter sa tendance dépressive et à affermir sa vocation (l’édition de Sébastien Jallaud apporte de très utiles éclairages biographiques comme les nombreuses lettres adressées à sa famille). Grâce au soutien de Golestan, elle put ainsi réaliser un documentaire de 22 minutes sur une léproserie près de Tabriz, La Maison est noire (1962), qu’on considère comme un des films précurseurs de la « Nouvelle Vague » du cinéma iranien (durant le tournage, elle adopta Hossein Mansouri, un enfant de la léproserie). Le texte-poème que lit Forough en voix off adoucit la douleur inconsolable des visages déformés par la lèpre. « La terre était enceinte de la futilité et a accouché de la déchéance, dit la voix off en s’adressant à Dieu. Où puis-je fuir pour éviter ton esprit, où puis-je fuir pour éviter ta présence ? Si j’attrape les ailes de la brise matinale et prends refuge dans les profondeurs de la mer, là aussi je sentirai la lourdeur de ta main. Tu m’as fait boire le vin de l’errance ! Comme est horrible ton action ! » L’image montre une petite fille assise dans une brouette que pousse un homme (elle n’est pas lépreuse et serre dans ses bras une poupée). Tandis que la brouette avance, la caméra recule.

Dans une lettre à Golestan (8 juin 1966), elle raconte comment au festival de Pesaro en Italie elle a présenté son film qui reçut une reconnaissance internationale. Alors qu’elle se faisait une joie à cette occasion de rencontrer Jean-Luc Godard (« le sismographe central de toutes les convulsions qui agitent aujourd’hui la terre », écrit-elle à son propos), elle est déçue par la « clique » qui l’entoure, qui l’éloigne et de lui-même et d’elle-même. En revanche, peut-être par l’intermédiaire de Joris Ivens, qu’elle croisa à Pesaro, Chris Marker est l’auteur sans doute du plus bel hommage qu’on ne lui ait jamais rendu (il parut dans le n° 117 de la revue Cinéma 67). « Elle était faite à parts égales de magie et d’énergie, c’était la reine de Saba décrite par Stendhal. C’était surtout le courage. Elle ne se cherchait ni alibis, ni cautions, elle connaissait l’horreur du monde aussi bien que les professionnels du désespoir, elle ressentait la nécessité de la lutte aussi bien que les professionnels de la justice, mais elle n’avait pas trahi son chant profond. Pour son premier film, elle était allée droit au plus irregardable : la lèpre, les lépreux. Et s’il fallait un regard de femme, s’il faut toujours un regard de femme pour établir la juste distance avec la souffrance et la laideur, sans complaisance et sans apitoiement, son regard à elle transformait encore son sujet, et en contournant l’abominable piège du symbole parvenait à lier, par surcroît de vérité, cette lèpre à toutes les lèpres du monde. Si bien que La Maison est noire est aussi la Terre sans pain de l’Iran, et que le jour où les distributeurs français admettront qu’on peut être persane, on s’apercevra que Forough Farrokhzad avait donné plus en un seul film que des tas de gens au nom plus facile à retenir. »

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Le travail éditorial comme les traductions de l’œuvre en prose que Sébastien Jallaud a effectué est remarquable (notamment la longue introduction biographique extrêmement détaillée ou la bibliographie chronologique de toute l’œuvre). Il avait déjà édité en 2024 dans la même collection La Chouette aveugle de Sâdeq Hedâyat. Il en va de même des traductions de l’œuvre poétique par Leili Anvar que nous connaissons pour son travail autour de la mystique persane, le soufisme, Rûmi ou Attâr. Nous sommes néanmoins surpris par un oubli que nous tenons à signaler. En effet, il n’est fait mention nulle part dans l’édition de Sébastien Jallaud du livre que Jalal Alavinia a publié en 2011 et qui rassemblait l’essentiel de l’œuvre en prose avec des choix légèrement différents mais tout autant pertinents et ponctués par une iconographie intéressante (La Nuit lumineuse. Écrits : lettres, récits, nouvelles, entretiens, scénario, Lettres persanes, 2011). De même, Leili Anvar précise que la traduction de l’œuvre poétique par Jalal Alavinia date de 2024 alors qu’elle était elle-même en train de traduire Forough Farrokhzad. Il nous semble qu’elle aurait pu prendre la peine de vérifier que Jalal Alavinia avait traduit dès 2005 une anthologie de l’œuvre poétique (La conquête du jardin), puis en 2008, une première édition de l’œuvre poétique complète, rééditée en 2017, 2021 et 2024 (Œuvre poétique complète, traduit du persan par Jalal Alavinia, en collaboration avec Thérèse Marini, préface de Christian Jambet, nouvelle édition, Lettres persanes, 2024). Bien qu’une traduction soit toujours perfectible, celles de Jalal Alavinia ont eu le mérite d’introduire en France l’œuvre de Forough Farrokhzad. Il suffisait simplement de le rappeler.

Forough Farrokhzâd, Œuvres en prose, édition, traduction et dossier de Sébastien Jallaud, Les Belles Lettres, 2026, 372 p. 25,90 €
Forough Farrokhzâd, J’irai jusqu’au rivage du soleil. Poésie complète, édition et traduction du persan de Leili Anvar, Poésie/Gallimard, 2026, 432 p., 10,40 €