Sont dites « adventices » les plantes qui poussent ici ou là, ce que l’on appelle aussi les « mauvaises herbes ».
Elles n’ont pas été voulues, poussent d’elles-mêmes, ni désirées ni glorieuses comme peut l’être la rose, ni domestiquées comme peut l’être la tulipe. Ce sont des plantes marginales, mal vues, non vues, arrachées (même si le coquelicot a été célébré par Monet). Ce sont ces plantes adventices qui sont valorisées par Jane Sautière puisqu’elle en fait l’image ou le principe de l’écriture de ce livre : « Je voudrais que ce livre soit comme la plante qui pousse dans la fissure du bitume ».

Ce livre, étant son propre objet d’attention, est ainsi traversé de propositions sur l’écriture : le livre comme ce qui n’est pas invité, qui surgit dans l’ordre pour le perturber ; qui énonce différemment ; qui fait exister autre chose ; qui existe en fonction d’autres finalités ; qui n’est pas utile mais affirme sa propre existence fragile.
Ce qui caractérise le livre – l’écriture de Jane Sautière – est aussi ce qui, dans et par le livre, surgit dans celui-ci et que le livre accueille, dont il est le lieu où cela peut surgir et croître à sa façon : le monde, des détails du monde, des choses marginales ou marginalisées, des choses qui dérangent l’ordre des choses et du discours, qui persistent malgré l’invisibilisation, la dévalorisation.
Ces choses, ce sont par exemple des vies humaines, ou des plantes, la pluie, ou tel fait sans doute quelconque de la journée (acheter des fleurs), ou encore un souvenir, une image fugace venue du passé, une impression, un animal très commun (un chat) et pourtant singulier (ce chat). L’objet du livre de Jane Sautière est aussi ce dehors du livre qui devient le livre, ce que celui-ci accueille, reçoit, ce qu’en un sens il appelle, qu’il s’efforce de faire vivre, de « cultiver » comme il peut pour le faire persister même fragilement et marginalement.
Un jardin traverse le livre et symbolise ce point de vue sur le monde et le livre lui-même, un jardin au milieu d’un ensemble urbain, décalé par rapport à celui-ci, presque en contradiction. Des fleurs y poussent, des arbres, des végétaux sont plantés, sont l’objet d’un soin, d’une admiration, d’une joie – une joie pour une plante qui pousse, pour un arbre qui donne des fruits, qui fleurit ; une joie pour presque rien et qui n’est rien que si on n’y est pas attentif. Le livre de Jane Sautière s’engage dans une attention à ce qui n’est pas d’ordinaire l’objet d’un discours ou d’un regard valorisants, non le « minuscule » mais le plus ordinaire, le moins spectaculaire, le délaissé ou négligé, le banal.
Ce qui est perçu, pressenti, c’est la vie sans justification, sans but autre qu’elle-même. Le livre s’efforce de maintenir cette vie dans ce qui est écrit, dans ce qui est recherché, dans la perception des choses et des êtres. La pluie, c’est aussi la vie, et un chat, et le froid, ou cette personne que personne ne regarde et qui, si on la voit, signifie la vie elle-même. Adventices multiplie les références au temps qu’il fait, aux nuages, aux saisons, aux plantes, aux herbes qui sont les signes ou les corps de processus vitaux qui demeurent, persistent, s’efforcent encore et encore – processus extérieurs au monde tel qu’il est transformé en une sorte de lieu désolé, mortifère. Cette vie est pourtant aussi dans ce monde – nulle transcendance – mais elle n’est pas vue, n’est pas intéressante pour nos subjectivités affairées, soumises à la violence politique, économique, à l’impératif général de rentabilité qui attaquent aussi la vie qui demeure pourtant sous nos yeux, avec nous, en nous – il suffit d’y être attentif.

Le texte de Jane Sautière valorise une forme de sensibilité et une forme de perception puisque le rapport à la vie – le rapport vivant à la vie – est aussi une affaire de sensibilité et de perception qui ne seraient pas sans rapport avec l’écriture, la littérature entendue ici comme ce qui est informé par cette perception de la vie, comme ce qui fait percevoir la vie ici et maintenant, et la maintient.
Cette perception de la vie, ce rapport vivant à la vie, impliquent une perception de ce qui l’empêche et la tue : regarder, écouter, voir pour percevoir la mort et la volonté de mort qui habitent notre monde, les esprits, les corps, les désirs (« En fait, je cherche à montrer l’Horreur politique par ce qui lui est opposé, ce qui, minuscule et imperturbable s’oppose »). Partout sont perceptibles les signes de la mort, les effets du choix de la mort – signes, effets, choix très concrets, matériels, là aussi sous nos yeux, puisqu’ils existent dans les corps, dans les espaces, dans les discours que nous voyons et entendons au quotidien dans la rue, dans les médias, dans notre tête. Ce sont des réalités sociales, politiques, économiques qui préfèrent la mort plutôt que la vie, qui sont les conséquences de cette préférence. La politique est une affaire de perception, de sensibilité – ce que montre aussi ce livre de Jane Sautière.
« Je voudrais que ce livre soit comme la plante qui pousse dans la fissure du bitume, sans désemparer, sans conviction autre que la nécessité d’être ». Jane Sautière identifie le livre, l’écriture, à cette plante, cette mauvaise herbe qui commence sa vie, qui est dans le commencement de celle-ci plutôt que dans un achèvement. Se pencher ici sur le commencement permet de percevoir la sorte d’élan vital, la persévérance obstinée, la force plutôt que la réalisation ou l’œuvre. Quelque chose commence, une vie, et commence sans avoir été invité, voulu, s’impose fragilement et s’obstine à être. La plante, cette plante-ci, presque en tant qu’individu, à peine formée, à peine commencée, exprime une puissance incroyable, un effort obstiné pour vivre, croître, réaliser ce qu’elle est, c’est-à-dire la vie.
Elle exprime aussi une puissance destructrice qui troue le bitume compact, stérile, et affirme sa vie là où cette vie n’est pas prévue, est presque niée ou impossible. Cette violence est une promesse : quelque chose advient, une rupture dans l’ordre des choses ; quelque chose adviendra, une vie vivante, peut-être une destruction plus vaste de l’ordre mortifère, peut-être une vie plus large encore, plus vaste (« Savez-vous que cette petite plante est celle qui va préparer l’arrivée de l’arbre […] ? ».

Jane Sautière exprime ici un vœu (« Je voudrais ») esthétique, politique, éthique. Le livre répondrait en lui-même à ce vœu, en tant que chose fragile et insignifiante face aux forces du capitalisme, militaires, fascisantes et fascistes. Il y répondrait également en tant qu’il est le lieu où sont accueillies, regardées, « cultivées » des choses fragiles, marginales, des vies à peine considérées et pourtant obstinées, persévérantes – même celles des morts et des mortes qui sont encore des sortes de vies.
Le texte de Jane Sautière a la forme d’un journal où sont transcrits des dates, des lieux, des faits personnels et collectifs, des remarques et réflexions brèves. L’ensemble est volontiers limité à la notation plutôt qu’au développement, à l’approfondissement. Les énoncés rejoignent la plante qui pousse dans le bitume : ça existe, ça commence, ça ne s’achève pas, rien de plus. Le choix du journal, de la notation marque la volonté d’accueillir plutôt que d’interpréter, plutôt que d’inclure dans un discours plus large et élaboré qui sans doute écraserait ce qui est simplement présent, l’énoncé qui est d’abord la trace d’une vie, la fissure par laquelle cette vie apparaît. Il s’agit surtout d’accueillir, non de dire ou d’inscrire dans un ordre constitué de la signification. Par la notation, le monde tend à être ce qui entre dans le livre, y est accueilli, plutôt que l’objet d’un discours.
La forme du journal, le choix de la notation insistent également sur la subjectivité, sur la relativité du point de vue de celle qui écrit – et qui s’efface volontiers au profit de l’accueil des vies fragiles, à peine perceptibles, du monde. Une certaine solitude traverse le texte, une forme d’isolement, mais aussi des liens, des rapports avec d’autres qui peuvent être des animaux, des plantes, des arbres, des nuages, de la pluie, des existences niées par les processus de destruction qui sont à l’œuvre.
La solitude apparaît comme un constat peut-être révélateur de la situation de nos corps et de nos psychismes actuels, de nos subjectivités cloisonnées – un manque de liens alors que les liens sont ce qui est recherché et créé dans le livre, le lien comme idéal politique, éthique, esthétique. La solitude est aussi la condition d’une certaine perception, d’une forme de perception peut-être elle aussi obstinée et fragile : perception d’un certain vide, perception de formes de violence, perception de la conscience qui résulte de cela, perception d’une certaine perte de soi. Mais la perception est aussi celle de la multitude humaine, de la proximité des êtres et des choses (« C’est ma constellation urbaine, j’aime ce firmament des présences »), de la proximité de l’immensité de la nature, de la vie, de la profusion, de l’instabilité, de la beauté aussi. La solitude est paradoxalement la condition d’un peuplement de soi et du monde, la condition d’une porosité, pour que le monde s’engouffre en soi et dans le texte, pour que le soi et le texte deviennent un ensemble de relations avec le monde et par le monde (« Pourtant, c’est bien moi qui suis reliée à tout cela, c’est mon monde, c’est celui sur lequel je déambule »).

À l’intérieur du livre, surgissent les photographies de Marie Sordat qui n’illustrent pas le texte mais sont effectivement des surgissements : un visage, tel visage, un cygne, un bouquet, des arbres, un enfant, des lumières, des ombres, du noir et du blanc. La sobriété des photographies est au service de ce qui y apparaît, là encore comme une notation mais photographique. Ces images sont des exercices de perception en faveur du plus banal, du plus quotidien, du moins spectaculaire qui révèle ici sa seule présence sans justification (sur le mode du « il y a »), qui affirme sa seule vie, celle des fleurs dans un vase, celle d’un oiseau, celle d’un visage et de la vie de ce visage…
Jane Sautière, Marie Sordat, Adventices, éditions Les Inaperçus, février 2026, 90 pages, 17€.