Dans la nuit du 14 au 15 juillet 2016, l’histoire retiendra-t-elle que nombre de caps indignes ont été franchis dans la couverture journalistique de l’attentat perpétré à Nice ? Passe encore que les chaînes de hard news se répandent en conjectures pour occuper le temps médiatique, qu’elles diffusent sans filtre des photos, des vidéos, des témoignages audio de citoyens, de victimes ou de rescapés, on pourrait malheureusement dire que l’on commence presque à s’y habituer : attendre de la retenue de la part de certaines rédactions c’est un peu comme demander à un homme politique de s’abstenir de tout commentaire à chaud qui servira ses intérêts propres plutôt que le bien commun.

Autrefois —  « Quand tu penses qu’autrefois c’était hier » (Claro) —, les archives de nos vies étaient personnelles (photographies, journaux intimes, transmissions de récits) ou plus collectives, quand artistes et écrivains s’en emparaient. Aujourd’hui, toutes les vies sont surveillées, archivées, quasi en temps réel, via réseaux sociaux, traçages d’algorithmes et espionnage de masse.

« J’ai une maladie, je vois le langage ».

L’affection est partagée, et se répand sur Internet comme un virus : taper « Graffiti » dans le moteur de recherche de FlickR ou d’Instagram, ces plateformes de partage de photos sur le Net, c’est risquer la surchauffe du système, l’incendie du hashtag, tant sont nombreux les groupes constitués autour de ce centre d’intérêt. Pourquoi l’univers numérique, dont on se plaît constamment à décrire l’immatérialité supposée, recueille-t-il avec tant de soin, cette écriture à même les murs que sont les graffiti ?

Près de 170 ans après avoir célébré comme une conquête ouvrière le droit au travail, c’est-à-dire la permission d’être exploité, voilà que maintenant d’autres battent le pavé pour défendre leur emploi. Les lois qui s’ajoutent au fur et à mesure des années ne font que bâtir sur ce fait économique premier, dont personne en réalité ne s’accommode : il n’y a rien de plus universellement dégradant que d’être employé.

Cela fait longtemps que chaque année, je me livre au même rituel : un peu avant la fin de l’an en passe de s’achever, je commence une chronique que je finirai après les libations obligées. Puis, une fois Noël, le Nouvel An, la galette des rois digérés et avant que les fêtes chrétiennes et païennes ou mises à la mode par les professionnels du consumérisme ne déboulent au risque de m’inspirer un nouveau billet sur l’influence de la Pâque sur la politique agricole française, je clos l’exercice en assurant que je ne présenterai pas mes vœux, dans un accès de misanthropie qui doit moins à une posture de chroniqueur qu’au visionnage annuel du zapping de l’année de Canal+.

En 1953, dans L’Innommable, Samuel Beckett écrivait : « il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, (…) il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

Continuer, sans doute est-ce ce qu’il nous faut faire ici. Reprendre le cours des choses, malgré le choc, malgré le deuil, malgré ce sentiment, lourd et tenace, d’un après impossible.