Nice, 14 juillet 2016 : Les fossoyeurs de l’information

© Dominique Bry
© Dominique Bry

Dans la nuit du 14 au 15 juillet 2016, l’histoire retiendra-t-elle que nombre de caps indignes ont été franchis dans la couverture journalistique de l’attentat perpétré à Nice ? Passe encore que les chaînes de hard news se répandent en conjectures pour occuper le temps médiatique, qu’elles diffusent sans filtre des photos, des vidéos, des témoignages audio de citoyens, de victimes ou de rescapés, on pourrait malheureusement dire que l’on commence presque à s’y habituer : attendre de la retenue de la part de certaines rédactions c’est un peu comme demander à un homme politique de s’abstenir de tout commentaire à chaud qui servira ses intérêts propres plutôt que le bien commun.

Ce matin, dans un article signé Titiou Lecoq intitulé « Attentat de Nice: la nuit où la télé française a sombré », le site Slate.fr est péremptoire : « Le naufrage a eu lieu sous nos yeux. Il a été long, violent et retransmis en direct. » Se pose alors – une fois de plus, hélas – la question du traitement de l’information d’un événement en quasi-direct.

Slate

C’est à se demander si, finalement, qu’il s’agisse d’un drame (un attentat, un accident) ou d’un heureux événement (une naissance princière, une victoire sportive ou politique) importe peu : la manière est la même, qu’importe le fond pourvu qu’on ait la forme. Qu’on soit les premiers sur les lieux, sur l’info, la sacro-sainte info, qu’on fasse tout pour capter et captiver l’audimat potentiel. En recyclant d’anciens sujets, en diffusant en direct sans considération pour les victimes encore sous le choc et sans se demander si devant l’écran il n’y a pas un proche, un parent, un ami qui est concerné par ce qui se déroule sous ses yeux sidérés.

Cette nuit, des barrières ont été allègrement franchies par plus d’un ou une quand il s’est agi de reporter, de relater, pour être le premier sur l’info, dans une course au scoop morbide et à l’image choc. L’article de Titiou Lecoq retrace le fil de la nuit, comment les rumeurs ont succédé aux faux appels de détresse, comment les adeptes du complot s’en sont donné à cœur joie pour distiller leur bile morbide au milieu du malheur qu’ont connu les Niçois un jour de fête nationale. Et il raconte comment France télévision, TF1 et consorts ont dépassé les bornes de la réserve et de la déontologie que suppose pourtant un tel drame.Twitter

Mais la télévision n’est pas la seule dans cette course à l’échalote : vers 0h30, Libération dégaine un article dont on ne peut raisonnablement pas croire qu’il a été écrit en moins de deux heures. Et pour cause : le 26 mars 2015, quelques heures après l’attentat de Saint-Quentin Fallavier, Libé titre « trois décennies d’attaques terroristes en France ». Entre les deux, peu de différences (hormis le chapô et la liste augmentée des attentats, actualité oblige), le texte est le même à la virgule près. Sur Twitter, Johan Hufnagel s’indigne qu’on lui reproche (sur un ton que l’on devine outré) ce qu’il faut bien appeler un opportunisme malsain au nom de l’audience : « ben je vois pas bien le souci de faire un rappel de ce qu’on a vécu depuis 30 ans en fait » (sic).

Libération

Pour reprendre les mots du Directeur en charge des éditions, « ben si, nous on voit très bien le souci » : recycler un papier n’est pas un problème en soi, c’est le lot quotidien de la presse que de reprendre du « déjà-écrit » pour commenter du déjà-vu ; il s’agit peut-être en revanche d’une question de décence et de timing. D’autant que pour donner des leçons vers 1h50 du matin (« Nice : identifier les rumeurs, éviter les vidéos choquantes »), il vaut mieux balayer devant sa porte lorsque l’on a titré une demi-heure plus tôt avec photos de corps en pleine page : Nice : « J’ai eu la peur de ma vie, j’ai vu des gens en sang » (Nous avons flouté l’image, toujours en ligne à midi, NDLR).

Libération

Sur Twitter (et on ne se posera pas en procureur des réseaux sociaux qui ont fait preuve d’une grande solidarité dans la détresse), le compte du site Wikileaks a lui largement diffusé auprès de ses 3, 07 millions de followers une vidéo monstrueuse (supprimée depuis par YouTube) s’attirant les reproches et les demandes de suppression de la part d’internautes et… de journalistes (dont Olivier Tesquet de Telerama par exemple). Arguant pour sa défense que diffuser ces images est « une atteinte pour ceux qui à droite et à gauche veulent cacher la réalité du terrorisme sous le tapis », le site lanceur d’alerte a répondu aux critiques en avançant sur le terrain de la dénonciation de l’état d’urgence…

Nice 14 juillet 2016

Capture d'écran France 2
Capture d’écran France 2 (les carrés noirs sont de Diacritik, image sans filtre sur France 2)

Sur le même réseau social, tandis que les chaînes nationales ouvraient leur antenne pour des éditions spéciales, des voix ont commencé à s’élever contre France 2, TF1 et LCI qui ont commencé à relayer des images choquantes à plus d’un titre. Les reporters, les correspondants sur place ont envoyé des interviews – une fois de plus sans mise en garde – de victimes, avec des corps épars, diffusant le témoignage d’un homme à côté d’un proche venant de mourir, plein cadre.

Ce matin, Telerama reprend et met à jour un article publié le 23 mars dernier (Attentat de Nice : “Les chaînes d’info fonctionnent comme un cerveau traumatisé”) pour (re)tenter d’expliquer comment les médias sont critiquables en « couvrant les attentats sans aucun recul ni la moindre analyse ». Avec un sens certain de la mise en abyme et du mouvement perpétuel puisque l’entretien se termine par ces mots : « Je pense qu’il serait fort utile de former un groupe de travail réunissant journalistes et psychologues autour de cette question. Parce qu’hélas, d’autres attentats surviendront sans doute. » On attend toujours, 4 mois plus tard.

Télérama

La critique (des médias) est aisée et l’exercice (de la profession comme de la critique elle-même) est difficile. Néanmoins, la question de la diffusion (ou non) des images, de la circulation des vidéos en temps réel sur Internet ne devrait-elle pas être au centre des préoccupations des rédactions ? En participant à cette course à l’audience et à la part de marché que les médias télévisés et numériques ne peuvent plus nier (la radio semblant encore épargnée si l’on s’en tient à ce qu’il s’est dit sur les antennes des stations du groupe Radio France la nuit dernière), les chaînes de télévision ne devraient-elles pas revoir leur mode de fonctionnement ? Voire leur rôle dans la « mass-médiatisation » à même d’atteindre et d’influencer une large audience ? Alors qu’ils ne sont pas (une fois l’émotion retombée) les derniers à se faire extrêmement critiques les uns envers les autres.

Tandis que sur les lieux du drame, des enfants, des femmes, des hommes, des parents, des amis, des familles pleurent, souffrent, s’inquiètent de ne pas avoir de nouvelles, cherchent des endroits où s’abriter, se faire prendre en charge par les services publics de protection et de santé… le rôle des médias (qui plus est publics, dans le cas de France Télévision) ne devrait-il pas être de se mettre au service de l’information ? Et non le contraire.