Dans Menaces, son précédent livre traduit en français, Amelia Gray mettait en scène une sorte d’enquête délirante au sujet d’une mort qui pouvait être un meurtre. Mais l’enquête ne pouvait qu’échouer face à l’insistance et au développement d’un monde imperturbablement incohérent et énigmatique. L’enquête ne résolvait rien, ne permettant pas de synthétiser, de rationaliser la prolifération du chaos. Dans Cinquante façons de manger son amant, l’enquête a disparu : ne restent que des faits développés pour eux-mêmes, sans explication, sans contextualisation, sans rationalisation – des faits incompréhensibles, illogiques, une sorte de chaos brut.

Le livre de Gabriela Cabezón Cámara, Pleines de grâce, est pluriel, articulant des différences sans nécessairement les différencier. Le récit s’élabore en subvertissant les codes sociaux et culturels – en inscrivant une différence par rapport à ces codes, en les inscrivant dans une différence par rapport à eux-mêmes – autant que les codes de la narration, favorisant la rencontre ou co-affirmation de points de vue divers, rencontre qui vient troubler et suspendre les identités habituelles. Si ce livre est aussi politique, il a comme visée première la destruction de l’identité, ou sa dissémination (visée qui est elle-même politique).

Le livre de Marie Cosnay, If, est construit autour de la mémoire. Mais il s’agit d’une mémoire qui ne se souvient pas : l’objet de la mémoire est hors souvenir car cet objet est inconnu. Comment avoir la mémoire de ce dont on ne se souvient pas, de ce qui n’est pas connu, ou de ce qui, étant connu, échappe pourtant à la mémoire que l’on en a ? Ces questions animent If et donnent lieu non à des réponses mais à une pratique d’écriture dont le but est moins de résoudre les interrogations que de les déplier, de les faire rayonner en lignes qui se recoupent ou divergent, dessinant la carte instable d’une sorte de chaos.

La couverture du livre le précise : ceci n’est ni un roman ni un poème mais une forêt. C’est ainsi qu’Ariane Jousse désigne son premier livre, La Fabrique du rouge, comme une façon de mettre l’accent sur un déplacement : produire un texte au-delà des genres, qui invente ses propres frontières, sa propre zone. Un texte-forêt pourrait être un texte dans lequel s’égarer, perdre ses repères, un texte où le sens erre comme les pas d’un marcheur pris dans un labyrinthe borgésien, parcourant sans fin des chemins qui se déplacent en même temps que la marche.

Lucie Taïeb, génération 77, écrivaine, traductrice et enseignante-chercheuse, publie cette année un essai (Freshkills, recycler la terre, éd. Varia), un recueil de poèmes (Peuplié, Lanskine) et un roman (Les échappées, L’ogre). Le prix Wepler 2019 qu’elle vient de recevoir pour son roman est l’occasion rêvée pour explorer son univers d’écriture.

Lucie Taïeb, génération 77, écrivaine, traductrice et enseignante-chercheuse, publie cette année un essai (Freshkills, recycler la terre, éd. Varia), un recueil de poèmes (Peuplié, Lanskine) et un roman (Les échappées, L’ogre). C’est une excellente occasion pour explorer son univers d’écriture d’une manière condensée et approfondie.

Le roman d’Amelia Gray, Menaces, peut être présenté comme une intrigue policière. Quelqu’un est mort dans des conditions suspectes, et il s’agit de déterminer ce qui a eu lieu, de connaître les circonstances de la mort et ses causes. Quelque chose est arrivé et ce qui est arrivé est l’objet d’une enquête ayant pour finalité l’élucidation qui expliquerait et donnerait du sens. Or, le livre s’engage moins dans l’éclaircissement de la chose, du fait, que dans les méandres d’un monde mental producteur d’une errance, d’une obscurité, d’un dédale dans lequel se perdre.

Dans la forêt du hameau de Hardt est un livre de l’écart, de la distance. C’est aussi un livre de la répétition. Grégory Le Floch construit un texte où tout est lointain et où le lointain se répète dans l’ici, le maintenant, mais en demeurant dans l’écart, l’éloignement, l’impossible coïncidence, l’impossible présence.

Brûlées, d’Ariadna Castellarnau, peut se lire comme une dystopie mais aux contours flous, une dystopie atopique en quelque sorte. Il n’est pas question de régime politique particulier ni d’époque clairement située – seulement d’un « mal » qui s’étend et gagne chaque être, chaque lieu, chaque chose. Les vies, le monde deviennent ce mal, le sont devenus, le deviendront.