Quentin Leclerc (DR)

La ville fond est un récit déroutant. On a envie de s’aventurer à dire de La ville fond qu’il est comme un livre de déroutes. Dans un langage d’une clarté vite inquiétante, on y suit l’échec répété d’un homme âgé et veuf, Bram, tentant de quitter le village pour rejoindre la ville. Et ce encore et encore. Cela seulement : Bram, le chauffeur, le village, les policiers, le bus, la forêt et la tentative répétée d’atteindre la ville. Encore et encore. Sans succès. La quête unique de rejoindre la ville, sans cesse empêchée, est sans cesse recommencée. C’est comme la mise en échec du livre de Cormac McCarthy, La Route, et du post-apocalyptique qui ronge cependant le texte tel un feu sourd depuis ce titre mystérieux : La ville fond.

Marie Cosnay (DR)

Aquerò, de Marie Cosnay, développe des éléments du conte, de la logique et de l’imaginaire des contes. Le livre est une mise en scène de l’enfance. Des animaux y sont des personnages et, parfois, parlent. Les adultes y sont une menace. On y trouve des monstres, des apparitions, des métamorphoses étonnantes du corps. Les lieux y sont la forêt, des grottes, la nuit. Les éléments naturels y ont leur vie propre comme une puissance inquiétante. La mort et la vie y sont partout présentes à l’état brut, non médiatisées par la culture, le savoir, le pouvoir protecteur de la technique. Ce sont la mort et la vie telles qu’elles existent pour l’enfant sans langage et sans pouvoir.

Sophie Quetteville et Fabien Clouette © Aurélie Garreau

Le 14 septembre 2016, Sophie Quetteville animait une rencontre au Monte en l’air à l’occasion de la sortie du Bal des ardents de Fabien Clouette (éditions de l’Ogre). Ce livre fait partie de ceux que Diacritik a particulièrement défendus en cette rentrée littéraire (lire ici l’article de jean-Philippe Cazier).

Le Bal des Ardents, Fabien Clouette

Le bal des ardents, de Fabien Clouette, e’ouvre sur un chapitre dans lequel un jeune enfant joue aux échecs avec son père. L’enfant veut enfreindre les règles, le père rappelle la règle. « Il faut apprendre à jouer », dit le père, c’est-à-dire : il faut respecter les règles – « Si on change tout, si on confond, alors on n’y comprendra plus rien ». Pour l’enfant, au contraire, il s’agit de « Tout inventer ». Et c’est ce qu’il fait : il change l’ordre des pièces du jeu, se met à parler seul, inventant des paroles : « Il invente tout, absolument tout ».

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Safe de Lucie Taïeb a le poids des rêves profonds, ceux dont on sent bien qu’ils ne sont pas un simple divertissement de l’esprit, un rébus amusant pour qui demeure à l’abri sur les rives de la vie diurne. Les rêves les plus enfoncés dans la nuit sont de la pensée par laquelle l’ordre de la vie éveillée bascule dans un dehors sans ressemblance avec ce que le vivant du jour connaît. Est-on encore vivant quand on rêve – quand on rêve réellement, lorsque le rêve est devenu la seule réalité, celle de la pensée autant que du monde ?

Safe a aussi la légèreté du rêve par laquelle, dans la pensée du rêve, rien n’est fixe, rien n’est soudé à une identité immuable, rien n’est identique à soi, rien ne demeure mais flotte dans une absence de terre et de repères reconnaissables.

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Data Transport, de Mathieu Brosseau, n’a ni commencement ni fin. Le roman ne commence pas et ne finit pas : la fin reprend le début, qui était donc déjà la répétition de la fin, et ainsi de suite, à l’infini. Pourtant, il s’agit moins du retour du même que de celui du différent : ce qui se répète, du fait de la répétition, se dédouble en un autre qu’il n’était pas. La boucle de la répétition est une boucle paradoxalement ouverte, inséparable de son mouvement qui en la refermant, à chaque fois, l’ouvre, la disperse. Le point d’arrivée est un point de départ pour une bifurcation, une différence – la différence se répétant à chaque retour de la boucle sur elle-même (qui serait donc en même temps une spirale).