Inclassables souvent sont, « aujourd’hui que la poésie ne ressemble plus à rien », les livres dits « de poésie ». Et c’est plus encore le cas avec ceux de Stéphane Bouquet. Ainsi n’hésite-t-il pas, dans son dernier ouvrage, Le fait de vivre (2021), à mêler allègrement le poème, le récit et la pièce de théâtre. Poésie poïkilos, bariolée, qui créolise de la plus rafraîchissante des façons vers longs et vers courts (éventuellement avec notes afférentes), prose narrative et prose dialoguée.

Construisons des murs, oui, c’est bien connu, les murs résistent aux assauts de la misère et au grignotage du désespoir. Et puis chez soi bien seul, on est mieux qu’avec les autres, oui, là, ces gens bizarres, ces indigents, nauséabonds de leurs propres malheurs, ils seront mieux chez eux que chez nous ; d’ailleurs est-ce encore chez nous s’ils viennent ? Non, vraiment, sans façon. Et puis les murs, ce qui est bien, ce qu’ils sont physiques – et on met des chiens, des tourelles, des fusils, on fait les choses bien – mais qu’ils sont aussi dans la tête, car ces gens-là sont insidieux, il faut les tenir à l’écart, avec de beaux barbelés dans la tête. Et tant pis s’il y a des dommages collatéraux : que voulez-vous ma bonne dame, à la guerre comme à la guerre.

Ça commence comme une fête. Une fête d’aujourd’hui pulsée par les basses et arrosée par des bières. Une partie des spectateurs descend sur le plateau, y traine un peu, ravie de regarder la salle depuis la scène. Puis s’agglomère paisiblement autour des platines, près des enceintes qui diffusent un set électro. Ça oscille, ça ondule, un verre à la main, un œil sur l’écran qui en fond de scène indique d’abord juste le titre du spectacle et un repère : Berlin, 1983.

L’art et la fiction peuvent-ils nous sauver ? C’est entre autre à cette question que répond Darragh McKeon dans son dernier roman, Le Dimanche du souvenir, paru en août aux éditions Belfond. L’auteur irlandais a accordé un entretien à sa traductrice, Carine Chichereau, pour Diacritik, filmée dans la bibliothèque historique du Centre Culturel Irlandais, à Paris.

Où est passé le passé, sans point d’interrogation, comme Ai-je une patrie d’Henri Thomas, le titre d’un livre que Jérôme Prieur a cosigné avec l’archéologue Laurent Olivier, entrerait en résonnance avec l’ensemble de l’œuvre, celle à la fois de l’écrivain et du cinéaste. Une idée se répète qui consiste à retrouver dans le passé – les traces, les archives, les images du passé – ce qui est encore présent. Quelque chose comme une survivance ou des fantômes qui continuent à hanter l’histoire.

Il s’agirait d’une sorte de journal qui ne serait pas un journal. D’une sorte d’autobiographie dans laquelle le mouvement réflexif n’atteindrait jamais le centre où est supposé se trouver ou se constituer le Je – mouvement qui repartirait toujours vers d’autres directions, comme spiralaire, sans fin. Il s’agirait de l’Histoire mais prise dans les spirales d’un temps décloisonné. Il s’agirait d’un Je rhizomatique, arborescent, pluriel. Il s’agit d’un livre d’Hélène Cixous, c’est-à-dire d’un météore étrange, errant.

Depuis Élisée, avant les ruisseaux et les montagnes (2016), La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank (2018) et Le bruit des tuiles (2019), Thomas Giraud s’attache à saisir des vies étonnantes, pensées comme des œuvres et doublement placées sous le signe d’une figure — un homme, un rapport à l’espace. Avec Bas Jan Ader, qui paraît en poche, vient à la fois parachever et déployer l’entreprise romanesque générale : à travers l’artiste hollandais, c’est une poétique de l’apparition/disparition qui trouve chair et forme, une poétique de la chute comme « état d’être au monde » (René Char).

S’il s’agit de nourrir la pierre, celle-ci est-elle donc en même temps autre chose qu’une pierre : un vivant ? un organisme ? Et ce dernier serait-il aussi autre chose qu’un vivant : un minéral mais qui, donc, ne serait pas un minéral ? Dans Nourrir la pierre, les objets sont omniprésents, et les choses et les êtres, mais en étant également autre chose, absents à eux-mêmes, circulant sur les frontières du paradoxe, du devenir, au sein du monde de l’enfance.