Darragh McKeon : Le Dimanche du souvenir (Entretien)

© Carine Chichereau
L’art et la fiction peuvent-ils nous sauver ? C’est entre autre à cette question que répond Darragh McKeon dans son dernier roman, Le Dimanche du souvenir, paru en août aux éditions Belfond. L’auteur irlandais a accordé un entretien à sa traductrice, Carine Chichereau, pour Diacritik, filmée dans la bibliothèque historique du Centre Culturel Irlandais, à Paris.

Darragh, ton nouveau roman Le dimanche du souvenir vient d’être publié en France aux éditions Belfond, et j’ai eu le privilège d’être de nouveau ta traductrice.  Il est très différent du précédent, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, pourtant, on y trouve des thèmes récurrents. Pour résumer, Simon, à quinze ans, fait partie des victimes d’un attentat commis à Enniskillen par l’IRA en 1987. Il n’est pas blessé physiquement, mais commence à faire des crises d’épilepsie. Si grâce aux médicaments, les crises cessent, elles reviennent trente ans plus tard, juste après qu’il a quitté sa femme. La situation empire au point qu’il doive subir une opération, mais à ce stade, il choisit une autre voie en réfléchissant sur ce qui aurait pu être la vie du terroriste qui a posé la bombe.

Donc pour commencer, je voudrais te poser une question sur la structure du roman, qui est divisé en deux partie, celle de Simon, et puis la « fiction dans la fiction » que Simon invente. Les deux sont très différentes – personnages, histoire, et même le style. Qu’est-ce qui t’a conduit à choisir pareille structure, et comment a-t-elle émergé ?

Darragh McKeon : La structure résulte de plusieurs facteurs. Pendant que j’écrivais, j’ai lu plusieurs romans, et je me suis senti un peu frustré par les personnages qui ne me semblaient pas être de vraies personnes, alors sans doute que j’ai éprouvé le besoin de montrer comment on crée un personnage dans un livre. Et c’est cela que fait Simon avec Brendan, il crée un personnage à partir de rien. Brendan n’a pas une existence entièrement formée que nous découvrons d’emblée, on voit Simon créer Brendan peu à peu, lui donner la vie. Voilà ce que je voulais explorer. Mais c’est aussi venu du fait que moi-même j’ai créé le personnage de Simon. J’ai fait très attention en écrivant les différentes parties du livre à ce qu’elles soient très distinctes pour bien montrer que c’est Simon qui crée le personnage de Brendan et pas moi, donc toutes ses perspectives, toutes ses intuitions, en fait j’ai inventé un écrivain qui invente un personnage. Il agit en fonction des sensibilités que je lui ai données dans le but de créer cet autre personnage.

Le thème essentiel du livre reste quand même la violence. Les personnages principaux, Simon et Brendan, sont comme les deux faces d’une même pièce : Simon est victime de violence, et Brendan commet des violences. Mais bien sûr, les choses ne sont pas aussi simples. D’une certaine manière, Simon est aussi victime de lui-même, en raison de sa propre culpabilité, et Brendan a subi la violence quand il était adolescent. La violence engendre la violence. Est-il possible de rompre ce cercle vicieux ?

Oui, je dirais aussi que la paix engendre la paix. Une des raisons pour lesquelles je voulais parler de l’attentat d’Enniskillen, c’est parce que c’est un des épisodes clés des Troubles. Il y avait cet homme, Gordon Wilson, dont la fille avait été tuée dans l’attentat, elle était infirmière, et il lui tenait la main quand elle est morte. Il est passé aux actualités nationales ce soir-là, et il a fait cette déclaration, disant qu’il n’éprouvait aucun sentiment de haine envers l’IRA. Et c’est devenu un extraordinaire catalyseur. Je pense que cette simple déclaration a servi à apaiser les choses, la vague de rage. Ce n’était pas un pardon, mais un refus de la haine. L’Irlande du Nord est intéressante, et la période des Troubles en particulier, et je pense que quand on est pris entre ces différentes vagues, dans cette escalade de la violence, il est très difficile de voir comment s’en sortir. Mais justement, les Troubles ont montré que c’était possible, et avec les années, les accords de paix ont tenu, de manière très solide, et la sécurité a été préservée. Alors oui, bien sûr, certains aspects du livre tournent autour de la violence, mais aussi autour de la croyance : comment nous structurons nos croyances, comment nous mettons en place un système de croyances, et je crois que nous avons des croyances, tous et toutes, mais pour l’essentiel nous construisons notre propre système de croyances individuel, et ce système de croyance peut reposer sur la violence mais il peut aussi reposer sur la paix.

Ici, il s’agit donc du conflit nord-irlandais. Pour résumer les choses grossièrement, l’IRA lutte contre l’occupation britannique et cible les militaires, mais à un moment, les choses tournent mal et, à Enniskillen, treize civils sont tués et aucun militaire. Existe-t-il une limite ou un niveau « acceptable » de violence quand on combat un État qui outrepasse les limites de son pouvoir ?

En fait, ce que je voulais montrer, c’est que, historiquement, l’IRA est né de profondes injustices sociales et de l’occupation militaire, mais je pense que certaines caractéristiques de la révolution, et même peut-être dans le cas des grandes causes à défendre, oui, très vite ce genre de campagnes risquent de sombrer dans la criminalité. Au bout d’un moment, il se passe quelque chose et les gens finissent par ne plus être attirés que par la violence. Je pense que la violence peut créer sa propre réalité. C’est ce que j’essaie de montrer dans le livre. Après le Dimanche du souvenir, le soutien de la population à l’IRA s’est considérablement réduit car on ne pouvait justifier pareil attentat. Avant, l’IRA prévenait de la présence d’une bombe, et faisait attention à ce que les civils ne soient pas touchés, mais dans le cas présent, les civils ont été délibérément visés et je pense que l’IRA était arrivé à ce stade où plus rien n’était sous contrôle, et le mouvement était largement motivé par des intérêts criminels et par la violence.

Il y a dans le livre une catégorie de personnes qui n’ont jamais recours à la violence, ce sont les femmes. Quoi qu’on leur fasse subir. Elles sont essentiellement là pour panser les plaies, comme la mère de Simon et la femme de Brendan, toutes deux infirmières, et plus tard à New York, ce sont Esther et Hing pour l’essentiel qui s’occupent de Simon et tentent de le remettre sur pied. La violence serait-elle l’apanage des hommes ?

Je pense que le personnage de Camille est très violent, c’est l’épouse de Brendan, qui tente de les tuer tous les deux en voiture.

Elle est une exception parce qu’elle n’est pas irlandaise, elle est française !

[rires] Oui bien sûr que les femmes sont capables de violence. Mais c’est une autre histoire. La femme de Simon ou plutôt de Brendan est un personnage très intéressant. À mesure que je créais son personnage, je sentais qu’elle devenait captivante, qu’elle existait en trois dimensions, et j’avais écrit des scènes beaucoup plus longues où elle était présente, mais hélas cela m’éloignait du thème principal du livre et j’ai dû prendre des décisions pour savoir où m’emmenait le récit, donc même si dans le livre beaucoup de femmes sont des personnages secondaires, j’ai passé beaucoup de temps à construire leurs personnalités pour qu’elles soient complètes, en trois dimensions, comme les protagonistes principaux. Bien sûr que les femmes sont capables de violence. Beaucoup d’histoires ont émergé après les Troubles. Je crois qu’on appelait ça « l’assistance par la boîte aux lettres ». Dans les rues de Belfast, il y avait des snipers républicains. Leurs armes étaient pointées à travers une boîte aux lettres pour les dissimuler. Il y avait des filles dans la rue qui attendaient que les soldats britanniques passent, alors elles ouvraient la boîte aux lettres et au moment opportun, le sniper tirait, puis il se réfugiait dans la maison et sortait par la porte de derrière. Au sein même de l’IRA il y avait des femmes qui jouaient un rôle important. Les femmes n’étaient pas exclues de la violence ni incapables de la commettre.

La violence engendre le traumatisme. On pourrait résumer la vie de Simon ainsi. Mais Brendan, lui aussi, a été traumatisé par la violence que lui ont infligé les militaires britanniques. Et Esther aussi a été traumatisée par la brutalité avec laquelle elle a été rejetée par sa famille lorsque, adolescente, elle est tombée enceinte d’un homme marié avec lequel elle avait une liaison, et a été obligée d’abandonner son enfant, qui a été adopté à la naissance par une autre famille. Elle a été guérie par l’art, tandis que Simon est guéri du traumatisme grâce à la fiction. Donc, ma dernière question est : l’art et la fiction peuvent-ils nous guérir, nous sauver ?

C’est une bonne question. Il y a une citation de Nietzsche: « Nous avons l’art donc nous ne serons pas détruits par la vérité. » Je pense que c’est une phrase intéressante parce qu’on peut l’entendre de deux manières. La première, c’est que l’art est une distraction. Nous pouvons nous distraire de toutes sortes de manières de la réalité, de ce qui se passe, et c’est ce que nous faisons jusqu’à un certain point quand on regarde des séries à la télé. Edward Snowden lors d’une interview au Guardian a dit que c’est l’une des raisons qui l’ont poussé à faire ces révélations au sujet des documents de la CIA, alors qu’il avait un bon job, il gagnait 200 000 dollars par an, et la plupart des gens comme lui rentraient chez eux le soir pour regarder la télé. Je pense vraiment qu’il y a un moment où on veut changer son histoire et je pense qu’un des buts de l’art c’est de nous distraire de la réalité politique du monde. En même temps, l’art peut aussi être une manière de concevoir les possibilités qu’offre la vérité. Entre le vrai et le faux, s’ouvre le champ des possibles, et l’art peut nous y conduire, il peut mettre en scène ce champ des possibles, l’illustrer et aider à voir les variantes d’une autre réalité que celle qui est en nous.

Darragh McKeon, Le Dimanche du souvenir, traduit par Carine Chichereau, 240 p., Belfond, 22€