A dos de Dieu, de Marcel Moreau, fait partie de ces livres plus que radioactifs. Il est un de ces livres terriblement radieux et sombres, brûlant toujours, et dont aucune « demi-vie » des atomes ne pourrait rendre compte – parce qu’un tel livre en appelle à la vie infernalement pleine, entière, énorme et indivisible – vie et mort embrassées.
«Nage libre » : l’expression est utilisée pour désigner les épreuves de natation dans lesquelles, autorisés à pratiquer la nage de leur choix, les compétiteurs optent unanimement pour le crawl en raison de sa vitesse de propulsion. Un crawl encore largement nouveau à l’époque où commence à le pratiquer, dans Souvenirs de la marée basse, la mère de la narratrice – au contraire de sa fille qui, pour sa part, préfère la brasse, la brasse coulée ou l’indienne.
Sorti le 30 mars dernier, on ne peut pas dire que l’album du nouveau duo formé par le multi-instrumentiste Ben Harper et l’harmoniciste Charlie Musselwhite – et consacré par tout ce que le Blues compte de figures saintes – soit resté coincé très longtemps dans les limbes d’une réception confinée. Ben Harper et Charlie Musselwhite, respectivement âgés de 49 et 74 ans, semblent changer tout ce qu’ils touchent en or, et ce nouvel album ne fait pas exception à la règle. Après une tournée mondiale à guichets fermés, menée tambour battant sur plus d’une centaine de dates, on a voulu passer le disque-évènement au révélateur de la critique.
Sale temps pour l’inspecteur principal Chen Cao. En légère disgrâce après des prises de position qui ont pu froisser les instances dirigeantes du Parti, le policier, traducteur et poète à ses heures, se voit confier une mission qui fait resurgir démons du passé et jette un voile trouble sur le futur. Avec Chine, retiens ton souffle, Qiu Xiaolong livre un polar gigogne sur fond de combat pour l’écologie et de lutte entre l’intime et le collectif.
La pièce requiert son propre espace et son propre temps. Un certain protocole est présupposé. Pas plus de cinq ou six « spectateurs » – qui ne sont pas des spectateurs – présents en même temps. Les portables, les clefs, les sacs doivent être déposés à l’entrée. Il faut avoir réservé et arriver à telle heure précise, entrer ensemble dans l’espace où aura lieu la pièce. Mais celle-ci pourrait avoir déjà commencé. N’a-t-elle pas déjà commencé ? Et son commencement commence quand, précisément ? Les contours sont brouillés, et les mots, les idées.
« Tôt ou tard, tout devient télévision », écrivait J. G. Ballard, en épigraphe de Par les écrans du monde de Fanny Taillandier, roman par ailleurs placé sous l’exergue de deux récits de création, le texte de Ballard (Jour de création) et le Coran (une sourate des Factions), comme si tout désormais n’était plus créé que pour être vu, selon les règles d’une culture du spectacle, d’une mise en images et d’une spécularité discursive généralisée dont le 11 septembre aura été l’acmé.
La robe qui donne son titre à ce saisissant récit de Nathalie Léger, c’est celle que porta l’artiste Pippa Bacca pour un voyage qui devait la conduire en auto-stop de Milan jusqu’à Jérusalem, afin d’effacer les horreurs de la guerre. Mais ce voyage a pris désastreusement fin en Turquie, où la jeune femme fut violée et tuée. Cette robe, qui était un instrument de réparation, est aussi une surface graphique qui prend sa part de la salissure et des ordures du chemin, qui témoigne concrètement du parcours de l’artiste. Robe blanche et page blanche, performance et récit, c’est dans cet écart que s’invente l’étonnant texte de Nathalie Léger, avec sensibilité et élégance.
La gentrification des esprits est le deuxième livre de Sarah Schulman à être traduit en quelques mois en français. Dans cet essai, elle analyse les rapports entre la gentrification urbaine et l’homogénéisation des pensées, des cultures, du tissu social. Rencontre et entretien avec la romancière, essayiste et dramaturge américaine.
On se souvient tous (ou presque) d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004). Michel Gondry avait donné à Jim Carrey l’un de ses plus beaux rôles, celui d’un amoureux au coeur brisé cherchant à effacer son amour déçu de sa mémoire. Depuis le 9 septembre 2018, les deux hommes sont de retour avec un projet tout aussi passionnant et étrange, Kidding. Ce lundi 15 octobre, nous découvrions l’épisode 6/10 sur Canal, l’occasion de faire un point de presque mi-saison.
Une traduction est-elle dépendante de son contexte ou notre conception de cette pratique a-t-elle évolué au point de nécessiter de revoir partiellement ou totalement refaire les traductions de nos classiques ? On pense, entre autres, à la retraduction collective de l’Ulysse de Joyce, à Berlin Alexanderplatz de Döblin par Olivier Le Lay, ou aux « nouvelles traductions » de 1984, de L’Île au Trésor ou des Nouvelles intégrales (tome 1) de Poe.
À l’origine, le genre romanesque reposait sur un principe simple : à un individu (le lecteur) qui s’abîme dans le monde (dont il aime les histoires d’amour et les intrigues), une expérience fictive est proposée.
Il y a deux ans, on se souvient, Danièle Robert publiait une nouvelle traduction de l’Enfer de Dante aussi superbe et savante qu’innovante. L’expérience passionnante se poursuit aujourd’hui avec la parution du Purgatoire, deuxième volet de la Divine Comédie.
C’est un lieu commun : face à un drame, il faut identifier les causes et les traiter. Rien ne sert, on le sait bien, de se morfondre sur les conséquences. Et si, pour une fois, il fallait justement inverser cette logique ?
Écrire depuis l’énigme Clémence, une vie brève (1879-1901), minuscule et muette, celle d’une ouvrière, cantonnée aux marges de la grande histoire : tel est le creuset du récit de Michèle Audin, Oublier Clémence, déployant une archive, la seule trace d’une vie, cinq lignes factuelles d’un registre d’état civil.