Fanny Taillandier : « Nous sommes le 11 septembre 2001. Le XXIe siècle ne fait que commencer » (Par les écrans du monde)

« Tôt ou tard, tout devient télévision », écrivait J. G. Ballard, en épigraphe de Par les écrans du monde de Fanny Taillandier, roman par ailleurs placé sous l’exergue de deux récits de création, le texte de Ballard (Jour de création) et le Coran (une sourate des Factions), comme si tout désormais n’était plus créé que pour être vu, selon les règles d’une culture du spectacle, d’une mise en images et d’une spécularité discursive généralisée dont le 11 septembre aura été l’acmé.

« Le soleil envahit le ciel de l’Amérique.
Le ciel est d’une pureté incroyable »

Fanny Taillandier n’est bien sûr pas la première à s’attaquer au sujet du 9/11 et il serait même impossible de lister les récits qui se sont penchés, avec des réussites contrastées, sur la chute des deux tours du World Trade Center, une matinée ensoleillée de septembre 2001, avec ce « bleu qui teinte tout comme un filtre ». Mais son point de vue, entretenant des liens fondamentaux avec les deux premiers textes publiés — Les Confessions du monstre (2013) et Les États et empires du lotissement grand siècle (2016) — n’est ni descriptif ni hagiographique ni pleinement documentaire ni totalement fictionnel. C’est un roman critique, se saisissant de l’histoire pour en creuser la complexité inextricable, s’emparant d’une énigme fondamentale pour en exposer (au sens le plus photographique du terme) le punctum obstinément défectif.

La singularité de Par les écrans du monde est donc de s’édifier depuis une double distance, temporelle comme géographique, depuis cette mention d’une sourate faisant du récit la mise en fiction de l’étymologie duelle du mot (mur de pierres et ligne écrite) et dans une saisie qui est non seulement celle du spectaculaire mais celle du « hors champ », titre du premier chapitre et leitmotiv de la prose, selon un rapport double lui aussi à l’événement, documentaire et fictionnel. Chaque fondation du récit est duelle, mise en place d’une tension narrative que Fanny Taillandier maîtrise de bout en bout, avec une acuité sidérante, puisque « parmi les ruines, dépouilles flamboyantes d’un nouveau monde perdu, naît le besoin de rendre compte » (Les États et Empires du lotissement Grand Siècle).


Par les écrans du monde
commence dans un hors lieu et hors champ puisqu’aucun film n’a enregistré cette scène (seul l’imaginaire échapperait-il encore au contrôle vidéo ?), même si la porte-fenêtre propose un « cadre » faisant du paysage une « photo peinte » au bord d’un lac proche de Détroit. Un homme annonce par téléphone à sa fille puis à son fils qu’il va mourir. Le roman débute sous le double signe d’une fin annoncée et d’une perfection des lignes qui contribue au tragique de l’ensemble. « Pureté incroyable » du « ciel bleu et uni » sur l’Amérique, puis « trajectoire presque parfaitement horizontale » des deux avions vers la tour de droite puis celle de gauche de ce WTC qui incarne lui aussi un système « raffiné jusqu’à atteindre une forme de perfection », les forces de production et de consommation rassemblées dans un lieu qui est tout autant un centre commercial que l’un des poumons du capitalisme mondial.

Les deux récits se juxtaposent, réel et fiction entrent en collision : les caméras de surveillance du mall enregistrent l’arrivée d’une femme, Lucy, qui marche vers son travail, tour Sud, 102ème étage. Elle est la fille de cet homme qui a fait ses adieux par téléphone le matin même, l’homme du passé, du Michigan berceau d’un système, du siècle de Ford. En ce 11 septembre, quelque chose va mourir, nos certitudes occidentales de maîtrise du chaos.

« Nous sommes le 11 septembre 2001 et nous avons appris depuis longtemps à considérer les images comme les facettes d’un monde cohérent »

Tout est enregistré : les piétons, dont Lucy, dans la galerie commerciale souterraine, la boule de feu, intérieur comme extérieur, tout est si atrocement photogénique. L’attentat est magistral, « le monde est une immense machine à produire des images et nous nous nourrissons des images de celui-ci ». Les deux tours s’effondrent, nous sommes rivés à nos écrans, devant cet « alphabet hiératique » d’images « carambolées », « avions, tours, verticale, horizontal, ciel, feu, ruines, ville ». Nous ne comprenons rien, nous regardons. Nous voyons l’impensable, nous regardons ce qui dépasse l’entendement et déroule son film parfait sous nos yeux sidérés. Les images « lumineuses et absurdes » passent en boucle, infinie et vaine répétition, « le temps est aboli par boucles alternées » : « nous ne voyons rien ».

Tout est pure surface, rien ne « s’incarne » : toujours pas de corps, juste la certitude du chaos sous les ruines, pas encore de coupables, pas de rationalisation puisque tout échappe (comment ? pourquoi ? qui ?). Seuls événements, ces images ressassant le chaos, « toujours les mêmes images, lumineuses et absurdes, deux fois lumineuses, deux fois absurdes, catastrophes sans corps. Il nous faudrait pourtant que tout cela s’incarne ». C’est au récit qu’il reviendra bien sûr d’incarner le « labyrinthe en ruines », fil d’Ariane fragile tissant les fragments du monde, les images décousues, le réel et sa fiction en direct live sur tous les écrans du monde. Contre le scénario du spectacle, la fiction romanesque, entée sur les documents et archives (ruines du moment), sur ces choses vues, sur l’épars (les cadavres, les morceaux du WTC comme de nos consciences en ruines), sur l’émiettement même du réel, puisque les « images incompréhensibles » s’étendent encore, se disséminent, après New York, l’aéroport de Boston.

« Quelque chose qui aille dans le sens d’un récit cohérent »

Boston, donc, autre point fixe dans l’étoilement du territoire romanesque, Boston où travaille William le fils de l’homme en incipit disant adieu au monde, Boston d’où sont partis les vols AA11 et UA175, le premier vers la tour Nord, le second vers la tour Sud. Deux autres vols ont décollé de Newark et Dulles. Un bout du Pentagone brûle, un avion va s’écraser après rébellion de ses passagers, le récit se déroule, on n’y comprend rien, tout semble être co-errant depuis un centre invisible. À Boston on s’affaire, on regarde les listes d’embarquement et soudain, un nom, Mohammed Atta, un autre point sur la carte, l’Égypte. « À partir de là, tout va très vite. Car nous avons besoin de voir se construire, pour contrer l’invasion générale de la poussière sur ces images parfaites et pourtant incompréhensibles, quelque chose qui aille dans le sens d’un récit cohérent ; au moins, dans un premier temps, l’ébauche d’un scénario et donc d’un personnage, l’épure d’une identité, une généalogie certes obscure, mais qui aura du moins le mérite d’asseoir un tout petit peu dans le réel ».

Depuis ce nom révélé, Par les écrans du monde se scinde, mise en regard comme en tension de trois récits : celui de Lucy et William, acteurs fictionnels du drame, figurations romanesques de l’événement ; celui du monde dans et par l’image, brut, faussement factuel, totalement sidérant, frontalement face à nous, spectateurs impuissants d’une machinerie qui dépasse l’entendement ; et celui d’Atta, dont le nom viendra figurer le moment, récit de vie et biographie fictionnelle de l’homme supposé origine du chaos. Le pire, pour l’Agent spécial menant l’enquête serait que « le monde (ce qu’il appelle : le monde) ne devienne inversement l’image parfaite de la catastrophe, réfractée exponentiellement sur toutes les chaînes ». Ce sera désormais récit contre récit, storytelling général, commentaires vides sur les chaînes TV, discours gouvernementaux, revendications, hypothèses et « chronique des présages demeurés muets », déclarations et témoignages de témoins de l’invisible (tu n’as rien vu à New York, pas plus qu’à Hiroshima)… et contre ce chaos de discours et paroles gelées sur l’instant invisible (lui-même composé d’images toutes plus invisibles de chaos multiples), quand « le réel n’est alors qu’une option parmi d’autres », le roman dans sa puissance d’affirmation de l’ineffable, d’incarnation de l’invisible.

Fanny Taillandier

« Le présent n’était pas lisible — peut-être parce que personne ne cherchait à le lire »

Par les écrans du monde définit, en creux dans la chair fragmentée du texte, le roman dans sa capacité à questionner ce qui est là, non articulé et paradoxalement surexposé, à mettre en tension le réel et ses fictions, à interroger tous les modes discursifs de domination du monde — les cartes qui construisent « pour le pouvoir et les sujets, l’illusion d’un contrôle absolu », les discours officielles et ceux dont tous nous parons nos incertitudes, « c’est symbole contre symbole, métaphore contre métaphore ».

Contre la cohérence artificielle que construit peu à peu le post-11 septembre, le roman décentre, fragmente, dit le puzzle des histoires mondiales (américaine, occidentale, orientale, (post)coloniale), il réintroduit le pluriel, conteste « cette illusion du tout-visible », juxtapose les discours, sans surplomb, sans le confort du regard rétrospectif qui viendrait tout expliquer ou légitimer. Non, nous n’avions rien prévu, Lucy travaille pourtant dans le calcul des risques pour une compagnie d’assurances (comme le personnage de Nathaniel Rich dans Paris sur l’avenir), les services de renseignement n’ont rien voulu entendre ou voir. Ce sont donc tous les paradoxes de notre siècle du contrôle, de la transparence, de l’interprétation, d’un devenir mathématique et algorithmique du monde qui sont confrontés à leur aporie, l’aveuglement « non par obscurité mais par saturation de lumière ». Tout est documenté, tout est filmé, rien n’est vu ou compris. Au roman de prendre en charge ces « épopées rhizomes » de nos modernités, la carte et son calque, d’être cette « expérience » extrême en un « réseau de récits qui s’articulent » sur nos territoires géographiques, télévisés et mentaux.

Sans doute Par les écrans du monde donne-t-il l’échelle de sa carte à travers une image obsédante, celle de la pyramide : « Agencer les témoignages, les sources, les empiler à l’équerre, tenter de reconstruire le plan inconnu de la pyramide, qui toujours dérobe son centre et se dresse comme une énigme ; on ignore comment cela a pu être conçu, et pourtant cela tient, tourné vers le ciel ». L’image était déjà présente dans Les États et empires du lotissement grand siècle : « l’effet recherché par l’architecture continue de se produire, mais le plan général nous est aussi mystérieux que celui des pyramides ». Les pyramides modernes s’écroulent, « ces ruines sont virtuelles : creuses et légères comme l’avenir ». Le récit pyramide demeure, interrogeant l’énigme dans ses contradictions têtues : « Rien de sûr, tout de possible »

Fanny Taillandier, Par les écrans du monde, Seuil, « Fiction & Cie », août 2018, 258 pages, 18 € 50 — Lire un extrait

Lire sur Diacritik l’entretien de Johan Faerber avec Fanny Taillandier